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lundi, 25 novembre 2013

Jacqueline Merville, « Juste une fin du monde »

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« J’ai un corps qui attend sans cesse que je l’emmène loin du massacre, loin du supplice. Il est devenu dans la nuit au bord de la lagune africaine le lieu de la mort. Il sait qu’il va mourir, il sait la mort. Il sait vraiment que mourir lui appartient. Je demeure avec lui dans la peur. Une peur vaste et obscure et très ancienne. Elle évoque l’épaisseur de la vase, pas sa substance, une vase faite d’air onduleux, compact, sans origine ni fin. Une autre respiration est là, ni animale ni humaine, une respiration qui ressemble à l’ordre tourmenté des étendues cosmiques. Je ne refuse pas cette peur, elle est comme une compagne. Avoir peur est devenu un seuil, un pointillé charnel vers du sacré. Je ne sais lequel. J’ignore ce qui viendra ou ne viendra pas avec la mort du corps. Le corps se souvient parfois de quelque chose d’aérien, de plein, d’une délivrance, d’une éternité peut-être. Il accepte alors sa dissolution, sa totale disparition. Puis cela s’efface très vite, comme un rêve, un effleurement auquel il ne s’accroche pas.

Le savoir de ce corps vulnérable, supplicié, menacé, et pourtant encore vivant, pourrait donner une saveur joyeuse à chaque instant de vie, à chaque jour. Sa peur pourrait se déplacer, s’écouler comme un fleuve, traverser l’inconnu, la lumière ou l’absence de la lumière. Mais il ne le fait pas, il préfère attendre, faire le gué, repousser l’instant de sa dissolution. Il préfère me donner l’ordre de survivre, de gagner du temps. Je l’écoute comme le lieu, le seul, qui soit le mien. Il a toujours su plus que je n’ai appris avec les livres, avec la rencontre de gens remarquables. »

 

 Jacqueline Merville

Juste une fin du monde
L’Escampette, 2008

le site de Jacqueline Merville : https://sites.google.com/site/jacquelinemerville/home

 

 Trente-deuxième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

vendredi, 22 novembre 2013

Catherine Ternaux, « Olla-podrida »

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Les cailloux

 

 « Elle était assise devant la maison au milieu des cailloux et elle entendait comme un chuchotement. Elle ne bougea pas. Prenant de l’assurance, les cailloux se mirent à palabrer. Il était question d’elle, de ses atermoiements. Et de lui aussi, au pas plus lourd évidemment. Fut évoquée une certaine fois où il la prit dans ses bras. Ce soir là, ils avaient entendu un chuchotement. Il lui avait glissé au creux de l’oreille : “Pourquoi donc ai-je des mains si ce n’est pour te toucher ?” Eux, ils avaient méchamment rigolé : l’après-midi même, ils l’avaient vu lancer sauvagement dans le mare les plus plats d’entre eux pour faire des ricochets. »

 

 Catherine Ternaux
Olla-podrida

L’Escampette 2001, réédition en poche, 2013

 

Trente-et-unième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

mercredi, 30 octobre 2013

Jean-Charles Depaule, « Définition en cours »

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où commence le travail

Josée Lapeyrère

 

faisant à soi-même coupures petites

ecchymoses conjuratoires

 

déchiffrant de nouveau

 

la lampe

 

de nouveau copiant

activités terrestres vues du ciel

                        fleuve de tout un tas de choses

d’eau de terre de bois de pierres sang rouge fer

glace miroirs écailles variables

étoiles et tresses d’eau indiscernables lignes

corps blond / soie jambe brunie

 

bouchons dansent mousses

lancer de bâtons en suspens sur le ciel

 

en rotation

tapis de feuilles sur l’eau l’ombre sur le fond

a tournoyé maintenant suit le courant

évolutions sans hâte de pales tiges fléaux dans l’air

ramassés

dispersés buisson lustre du monde

            la lampe a atteint sa durée de vie maximum

des musiques à entendre

l’air refroidit à l’approche du fleuve

 

maintenant tu manges des fraises qui les détestais

ni n’aimais Verlaine

 

je recopiais le visage d’Elisabeth reine

sur calque exposé au soleil de la fenêtre

fixé à l’hyposulfite dentelle

ou feuille sur feuille c’est photogramme

serait prose

je me rappelle le couronnement au cinéma

et Sous le plus grand chapiteau du monde

en face du coiffeur près de l’église Saint-Paul que je confonds

avec Sainte-Perpétue Dien Bien Phu

était une cuvette

 

je m’accoude à la même fenêtre

au-dessus de la cuisine

mouvement de bras de poignet commencé répété

 

 Jean-Charles Depaule

Définition en cours

le bleu du ciel, 2013

 

samedi, 05 octobre 2013

Marc Mauguin, « Ponts coupés »

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Gérard

 (extrait)

 

« Alors pour rien de ce qui m’entoure venant de si loin jusqu’à aujourd’hui et peut-être demain, je ne trouverai plus de mot ? Ni mot ni voix désormais. Bien fini cette fois. Accepter. Cesser de m’asseoir à ma table tous les matins, après avoir pris mon café dans la cuisine pour ne pas l’éveiller, puisqu’il dort encore. Cesser de chercher, à tâtons dans la nuit, le stylo pour écrire sur le dos de ma main une phrase avortée des ténèbres. Trouver des occupations du matin jusqu’au soir, sans rien dire à personne. Le cinéma, la bibliothèque. Ou rien. Marcher dans les rues, passer le temps jusqu’à son retour. Rentrer un peu avant. Faire semblant. Tu as bien travaillé aujourd’hui ? C’est lui qui pose la question depuis quelques semaines, moi jamais, comme si ce que je faisais était le plus important alors que j’essaie de sourire. Quelques pages aujourd’hui. Des gribouillages. Il rit. Tu me feras lire ? Avant, il ne posait pas ces questions. Quand il rentrait j’écrivais encore, sans m’apercevoir que le jour était tombé. Dans le noir, de travers et à toute vitesse, guidé seulement par le contraste de l’encre foncée sur le papier blanc. Je m’arrêtais au milieu d’une phrase. Continue, je ne veux pas te déranger. Il parcourait, j’ignorais depuis combien de temps, les lignes par-dessus mon épaule. Puis s’éloignait sans rien dire, passait dans une autre pièce. Je n’entendais plus rien. Un moment après, je sentais sa main sur mon cou ; la nuit était tombée depuis longtemps. Il faut venir dîner. Les mêmes mots que ceux de maman. Il riait comme devant quelqu’un qu’on réveille, qui revient doucement à la vie avec l’empreinte du rêve dans les yeux. Tu es un insecte ! Mets tes lunettes. Riait encore. »

 Marc Mauguin

Ponts coupés

L’Escampette, 2013


Trentième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

mardi, 01 octobre 2013

Mohammed Bennis, « Fleuve entre des funérailles »

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Lettres

 

« f.l.e

ce sont ceux-là que j’ai retrouvés isolés dans la moitié d’un cercle qui tournait dans un mouvement lié à la rotation du soleil ils avaient laissé une marque blanche à la chaux afin d’aviver le désarroi et pour qu’il ne reste de toute chose que de l’eau qui s’écoule tandis que les mots lui confient leurs désirs assurés de l’empreinte de leurs tatouages sur les âmes qu’habitent ceux qui passent

 

e.u.v

je t’ai déjà ordonné de mélanger l’eau au safran de teindre tous les ruisseaux en bordure du fleuve en bleu coupé de blanc et de plonger la charpente des ponts dans la rivière qui a forme de canal prends toute la quantité d’encre noire à ta disposition et entre avec en ville du côté du silence toute sa splendeur se verra

 

u.v.e

cette nuit ta brise t’accueillera comme elle a reçu avant toi l’étranger qui s’est enquis auprès du vieillard de ceux qui ne reviennent jamais de leur perplexité il ne lui a montré que des débris observe la raideur de ces deux battants de porte derrière il y a le chant des tiens au milieu de ceux qui avaient été surpris par la terre nue ils lui ont dit nous sommes venus à toi par temps de canicule et de froid extrême sans nous en soucier privés de toi nous ne sommes que miséreux »

 

 Mohammed Bennis

 Fleuve entre des funérailles

 Traduit de l’arabe par Mostafa Nissabouri

 L’Escampette, 2003

 

Vingt-neuvième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

dimanche, 29 septembre 2013

Marc Le Gros, « Icaria & autres lieux »

Marc le gros, icaria & autres lieux, l'escampette

 

« Dans la campagne d’Icaria les bruits de la nature règlent immuablement les commencements du jour. À cinq heures, à Armenistis, c’est le coq qui ouvre le feu, un coq solitaire et sans rival, l’unique spécimen du lieu sans doute car on ne connaît pas ici les répons interminables qui réveillent en fanfare les îles de Siphnos ou de Serifos, pour ne rien dire d’Amorgos où ses congénères ont colonisé toutes les collines, des hauteurs de Katapola jusqu’aux derniers moulins de la Chora.

Puis c’est le tour des ânes, déchirants, pathétiques, lugubres avec ce cri de Golgotha qu’ils semblent chaque fois lancer dans le désert. Leurs hoquets éperdus hésitent entre l’agonie respiratoire des noyés et ce sifflement rauque des pompes à eau mal graissées dont on devine qu’elles vont bientôt rendre l’âme. À six heures et demie très précises la première cigale précède de peu l’éveil de l’homme. Pétarade des tracteurs qui partent aux champs pour la journée. Ce sont des engins minces et verts, à trois roues avec un guidon et un moteur découvert qui luit comme une carapace. On dirait de gros criquets.

Des vieilles femmes, le visage recouvert d’un fichu blanc, sont assises dans les remorques. Chacune porte une gourde emmaillotée d’un tissu bleu nuit. Comme à Kalymnos ou à Astypalea au départ des autobus, elles se signent avant d’entreprendre le voyage. Alors seulement avec le soleil, le vide s’installe, et le grand silence du jour. »

 

Marc Le Gros

 Icaria & autres lieux – carnets grecs

 L’Escampette, 2013

 

 

Vingt-huitième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

mardi, 24 septembre 2013

Pierre Silvain, « Passage de la morte »

pierre sylvain,le livre de la morte,l'escampette

« Elle s’est étendue contre le corps sans vie. Les chants des coqs la réveillent, elle a dû s’assoupir. Le meurtre n’est qu’un cauchemar qui se dissipe avec le retour du matin. Il n’est pas vrai qu’elle a tué son amant. Il dort, n’est-ce pas ? Il va revenir du sommeil où il s’est éloigné et lui parler. Elle le lui demande de toute son âme, humblement, puis comme il ne répond pas, elle l’appelle, en s’écartant de lui. Rien. Le silence. L’immobilité. Alors elle se met à hurler. L’implacable nécessité lui montre ce qu’elle doit faire : cacher l’arme abandonnée sur le lit et quand les gens arriveront, car “ils sentent le meurtre de loin”, trouver une explication. Le suicide de Michel Cantarini est la première qui s’impose, celle que lui dicte son espoir fou d’échapper à la justice des hommes. Comment a-t-elle pu imaginer que c’est cela qu’elle devra déclarer pour s’innocenter ? Le coup tiré par derrière l’accuse sans appel. Elle sera bien obligée, aussi terrible que ce soit, de reconnaître la vérité. Elle prend le revolver, l’applique sur son sein gauche. Paulina Pandolfini survit à son geste, la mort volontaire lui est refusée. »

 

 Pierre Silvain
Passage de la morte — Pierre Jean Jouve

L’Escampette, 2007


 Vingt-septième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

vendredi, 20 septembre 2013

Al Berto, « Le Livre des Retours »

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« lève-toi et obéis à cet enfant que tu fus

va dans le désert de l’âge où le mensonge

ronge le paysage et colonise

ces pauvres images démantelées

 

le vol des oiseaux malheureux se détache de la terre

où le corps a conservé le chant lointain des lunes

des limons des sables et des premières eaux

 

ouvre maintenant tes paupières dans la pénombre de ta chambre

réveille le tigre blanc avec le sang tendre du sommeil

n’aie pas peur du déluge

où l’adolescent grandit et laisse le jour tranchant

basculer lumineux comme un poignard »

 

 

Al Berto
Le Livre des Retours

traduit du portugais par Michel Chandeigne & Ariane Witkowski
L’Escampette, 2004


Vingt-septième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

mardi, 17 septembre 2013

Georges Bonnet, « La claudication des jours »

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« Tout se passait ainsi disaient-ils

Une jupe longue emballait un vélo les bancs publics se grisaient de tilleuls en fleur

de petites fleurs s’étiolaient

dans l’ombre illettrée d’un grand cèdre

dans une salle de classe aux étroites fenêtres

les enfants écoutaient le monde

des hauteurs de leur maîtresse

tandis que montait le chant des tuiles roses

sur un quartier ancien

 

 

Une jambe enjolivait l’autre la jupe était une grange les doigts flocons légers

 

Enfouie dans l’innocence elle verrouillait ses rivages et sur le mur l’aquarelle était lasse de la mer »

 

 Georges Bonnet

La claudication des jours

L’Escampette, 2013

 

 Vingt-sixième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

 

jeudi, 12 septembre 2013

Michelle Devinant Romero, "Le Seigneur des obscurités"

michelle devinant romero,le seigneur des obscurités,l'escampette

« J’étais là. Dans la grange. C’est moi qui ai donné l’alarme.

— J’ai vu papa sauter dans le puits.

J’ai attendu l’heure du repas. Le silence rituel quand ma mère, mon frère, ma sœur et moi sommes attablés et l’attendons. Qui n’arrive pas. Qui est toujours en retard. Ce soir plus que d’habitude.

— J’ai vu papa sauter dans le puits.

Je répète l’air de rien, juste pour voir l’effet produit. Ma mère, qui s’est levée pour baisser le gaz, est revenue à la table. Tous se tournent vers moi. Ils m’observent, et le silence se fait encore plus lourd.

— Qu’est-ce que tu racontes, crétin ?

Je xe ma mère, droit dans les yeux. Ce sera la dernière fois que mon regard ne vacille pas, et je répète pour la troisième fois.

— J’ai vu papa sauter dans le puits.

Puis, tout s’enchaîne en accéléré. Le bruit des chaises brutalement repoussées, la ruée dehors, les cris. Et moi qui reste à table avec Christian, devant mon assiette vide. Il me dévisage.

— C’est vrai ? Tu as vu ça toi ?

— Ouais. J’ai vu.

J’attends les questions. Elles ne viennent pas. »

 

 Michelle Devinant Romero

Le Seigneur des obscurités

 L’Escampette, 2012

 

 Vingt-cinquième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

vendredi, 12 juillet 2013

Arvo Valton, « La Framboise blanche »

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[choix]

 

« Il était libre — tant que ses chaines restaient invisibles. 

 

La meilleure manière d’atteindre l’âge d’or, c’est de le proclamer.

 

La morale et les normes commencent là où s’achèvent la création et la liberté.

 

Ce n’est pas l’homme qui perd du temps, c’est le temps qui perd l’homme.

 

Illimitées sont les aptitudes humaines — en matière d’inaptitude !

 

Jamais l’impuissance de l’homme n’est aussi manifeste que lorsqu’on lui confère de la puissance.

 

Il avait tout mis de côté pour sa vie à venir : une fois arrivé sur place, il découvrit que sa devise n’était pas convertible.

 

Les choses inutiles coûtent le prix fort : c’est normal, l’argent étant leur unique étalon.

 

Si tu as vocation à dire la vérité au monde, tu dois être prêt à ce qu’il répande bien des mensonges à ton sujet.

 

Les dissidents sont ceux qui ne pensent pas comme ceux qui ne pensent jamais.

 

Le comble de l’humanisme : rendre visite à un cannibale pour qu’il ne meure pas de faim.


Il y a une quantité de maladies que la médecine n’a pas décrites mais que tout le monde connaît bien : la schizophrénie sociale, les crampes de dignité, une forme contagieuse de manie des grandeurs, le syndrome de la semi-génialité, les abus d’auto-médication, les crises d’auto-compassion, un amour morbide du prochain, les inflammations de l’âme, la fièvre de la recherche du bonheur, etc. »

 

 Arvo Valton
La Framboise blanche

Traduit de l’estonien par Eva Vingiano de Pina Martins

 L’Escampette, 1993

 

 Vingt-quatrième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

samedi, 15 juin 2013

Serge Delaive, « Paul Gauguin, étrange attraction »

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« C’est toujours la même histoire : celle d’un homme qui se cherche dans un monde qui le perd. Une histoire universelle. Il arrive parfois qu’une femme ou un homme parvienne à raconter cette histoire dans sa multiplicité. Dans ce qui la surpasse. Il arrive même qu’une autre femme ou qu’un autre homme rencontre l’histoire ainsi libérée. Quelque chose vient de changer. Définitivement. Car il y a désormais partage. Partage et durée. Fission. Aussi longtemps que la femme qui a reçu ou que l’homme qui a entendu le message seront en vie, ils se souviendront. Ceux qui ont réussi à transmettre le récit impossible sont des magiciens. Des sorciers. Des alchimistes.

Comme toi qui parcours ces lignes, j’ai connu cette expérience à plusieurs reprises. J’ignore ce que tu en penses, mais dans ces moments-là, on se dit que c’est ça être en vie : avoir la chance de surprendre une histoire transposée et, d’instinct, la comprendre. La prendre en soi. On peut sortir de ces rencontres complètement désorienté. Ou s’empêtrer dans la quête obsessionnelle des instants prodigieux. Au point de se perdre encore. »

 

 Serge Delaive

Paul Gauguin, étrange attraction

 L’Escampette, 2011

 

Vingt-troisième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette