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dimanche, 14 décembre 2008

Le crayon de Bernard Delvaille

Bernard Delvaille002.jpgBernard Delvaille aime les magnolias du Jardin public. Il va souvent s’asseoir à leurs côtés pour écrire. Il est jeune et envisage sérieusement, violemment même, de quitter Bordeaux.

À deux pas du Jardin public il va au lycée  – aujourd’hui Montesquieu – où il a pour ami Michel Suffran avec qui il parle de ses lectures : Valery Larbaud, Coleridge, Mallarmé, Paul Valéry, Rimbaud, Marcelline Desbordes-Valmore…

Il écrit ses premiers poèmes dans de longs carnets étroits – du modèle de ceux utilisés par Marcel Proust – avec un vieux reste de crayon car il est économe. Il a troqué le crayon neuf à la librairie de son amie Nicole Petiteau contre des timbres. Il porte des guêtres blanches par-dessus ses chaussures noires toujours parfaitement cirées et, lorsque le soleil tape particulièrement, une façon de vieux chapeau qui a du être un Panama lui ombrage le front.


Il habite à deux pas du Parc Lucie, à Caudéran. Il rêve de Londres et de Venise où il mourra.

 

Un reste de crayon (extrait d'un travail en cours)

 

Photo : Jean-Luc Chapin, in Portraits d’auteurs, préface de Claude Chambard, Centre régional des lettres d'Aquitaine, 1990

14:10 Publié dans Travaux personnels | Lien permanent

vendredi, 31 octobre 2008

Allée des Artistes

wg2.jpg“Les tombes se lèvent au milieu des arbres. Colonnes brisées, monuments rococo, pyramides extravagantes, mausolées désuets, croix baroques, sculptures tarabiscotées, obélisques vaniteuses… Des portes ouvertes sont impossibles à refermer, des tombes éventrées laissent voir des cercueils pourris & des restes racornis. Des alignements de croix blanches marquent la place des homme tués en uniformes patriotiques lors des boucheries guerrières, de minuscules pierres indiquent les bébés errants dans les limbes, de simples gravillons blancs renflent la place des plus indigents.
J’erre plus que je cherche dans ce rectangle clos d’un mur de pierres locales. Parfois, je m’assois sur un banc et m’essuie lentement le visage avec un grand mouchoir blanc.
Le ciel est plat par-dessus les arbres. 
Les bruits de la circulation arrivent jusqu’à moi comme filtrés, tamisés le plus finement possible, broyés par le temps qu’ils mettent à venir jusque là, en ce lieu où le recueillement est la règle & la componction l’attitude recommandée.
Des chats, de toutes les couleurs, se faufilent entre les tombes, trouvent refuge contre la méchanceté humaine près des restes, des dépouilles vides d’où toute velléité de faire le mal a disparu. Des myriades de vieilles, veuves ou non, viennent chaque jour les nourrir.
Je cherche l’allée des Artistes.
L’allée des Artistes, quel nom ! Qui donc avait bien pu avoir l’idée, somme toute prétentieuse, de donner à un passage entre des alignements de sépultures un tel nom ? Quel imbécile municipal ? Comme si les artistes allaient se faire enterrer là. Comme si les artistes prenaient la direction qu’on leur indiquait ! Les miteux, les ratés, les ridicules, les petits marquis si répandus dans ces villes bourgeoises, mais les artistes, non, sûrement pas. Quelle idiotie !
Néanmoins, je cherche l’allée des Artistes. C’est comme ça.
Mais là, je suis fatigué, je sue. Je maudis cette marche forcée dans la chaleur moite de cette ville indigeste. Je fixe un point invisible dans le gravier de l’allée, un point où rien ne peut encombrer ma pensée, où le vide peut se faire en moi.”

 

Extrait de Allée des Artistes, à paraître en 2009

La photo est de Magdi Senadji (in Senadji/Bovary, éditions Marval) à qui ce texte est dédié

19:30 Publié dans Travaux personnels | Lien permanent

mercredi, 29 octobre 2008

Allée des Artistes

wg1.jpgJe marche dans l’allée des Artistes.
Je note les noms. Mon carnet est mince & je ne parviens pas à lire ce que j’y écris, mais je sais que c’est juste, que ce sont les bons noms, ceux dont j’ai la garde depuis des dates que seul mon cœur connaît.
Cette marche, c’est soupirer d’impossibles soupirs, me souffle Augustin l’Algérien qui sait que le monde est devenu vieux & que la vie perdue des morts, devient la mort des vivants.
Le monde est vieux & je cherche un nom que je connais depuis toujours.
Le monde est vieux. Je longe les noms, j’épelle les noms, je mâche les noms, j’avale les noms, j’éructe les noms, j’avoue les noms.
Je suis le dénominateur commun à tous ces noms.
Je marche dans l’allée des Artistes. Le ciel est bleu porcelaine.
Je ne reviens pas sur mes pas. J’avance.
L’allée est très longue, interminable. Le temps n’y a ni début, ni fin. Le temps, ici, délivre du temps.
L’allée est longue, bordée de tilleuls. On la monte puis on la descend chaque dimanche. Du village au château & retour. L’enfant s’ennuie. Il boude. Il marche les poings dans les poches de sa culotte anglaise. Derrière les adultes parlent & parlent & parlent. L’enfant a déjà ce regard buté qui ne le quittera pas. Lorsque les parents, les cousins, viennent passer le dimanche à la campagne il faut visiter le château. Planchers qui grincent, trophées de chasse, chapiteaux corinthiens, obélisques, empilages de tambours rebondis, chapelle du Pérugin, boiseries, cheminées en pierre de Lézinnes, Vénus, Junon, Pallas, nues au milieu d’une foule d’hommes habillés & de forgerons culs nus qui frappent, frappent encore, l’enfant n’y comprend rien, mais les seins des femmes lui plaisent beaucoup. Ensuite le parc & inévitablement la promenade le long du canal qui se déverse dans les douves.   
Comment savoir si on rêve d’hier, d’hui ou de demain. Le rêve est au présent & ne donne aucun renseignement sur l’écoulement du temps.
Devant une tombe, des anémones roses du Japon se tournent vers le soleil, le vent les ébouriffe amicalement, il ne fait pas trop chaud aujourd’hui. Je boite moins.
Je marche entre les tombes, je continue de copier les noms dans mon mince carnet, c’est le sens de ma vie me semble-t-il. Chercher les noms, copier les noms, les piquer de ma plume, comme d’une aiguille d’acupuncteur, pour les détendre, les assouplir, leur donner de l’aisance, de l’énergie, de la voix, de la vie encore. 
La lumière tremble & vacille, la lumière porte une musique, une musique étonnée d’elle-même. Elle franchit le ciel, les siècles, elle franchit les stèles, les dalles, elle entre dans les tombeaux, rajeunit les morts, elle s’enroule autour de moi, sonne claire dans mon corps fatigué, fait chanter des noms révélés, portés, des visages qui, apparaissent à peine, pareil à des pastels trop frottés, estompés, mais d’une estompe qui n’efface pas, d’une estompe qui révèle, montent, flottent, prennent corps, tourbillonnent, s’envolent, filent dans le ciel ébahi.

Extrait de Allée des Artistes, à paraître en 2009

La photo est de Magdi Senadji (in Senadji/Bovary, éditions Marval) à qui ce texte est dédié

18:28 Publié dans Travaux personnels | Lien permanent

lundi, 13 octobre 2008

Les Couardes (en cours)

images.jpgPuisque tout le monde rêve, moi non, moi je ne rêve pas, dis-je à Sigmund, dis-je à Grandpère, dis-je montant péniblement la côte, le chemin blanc des Couardes. Tu dis n’importe quoi, dit Grandpère, Sigmund ne dit rien, c’est à peine si on devine un lèger énervement à cette crispation du pied gauche dans le cuir souple de la chaussure noire. Pousse, pousse la brouette, pousse, ça grince, ça coince, ça souffre, ça claque sur la caillasse, allez bagnard pousse, pousse la brouette dans les couardes, bras distendus, muscles blancs, doigts sciés tordus – c’est l’arthrose (c’est l’âge [c’est la mauvaise santé], c’est ça c’est l’âge) – & la puanteur des détritus à vomir, à vomir parigot, à gerber.
Jours jours + jours + jours – affaire connue (cf. la Vie de famille), refrain connu, sifflottements irrésistibles – & jours de canicule, jours de froid, c’est selon, orage, molaires sensibles – ou est-ce incisives, si ce n’est canines acérées (chaud froid, ce n’est pas bon pour l’émail) gencives en sang, il faut se soigner – ôter – changer ? – sa peau est un souhait, on veut la lumière & l’orage, il pleut, il pleut des cordes, il pleut à seaux il grêle – c’est mauvais pour la vigne – odeur âcre des trottoirs des villes puantes, chaussée trempée, il fait froid pour ainsi dire – dans les vieux os, il fait froid toujours, toujours il fait froid, toujours trop tôt – Grand-père ne pars pas.
Grandpère ne pars pas. Grandpère est tombé, Grandpère dans la montée entrelesdeuxmurs (cf. entrelesdeuxrivières), tombé au calvaire du château d’eau, à mi-chemin entre bas & haut – il montait – personne n’a rien vu, sauf moi – l’enfant – & une litorne gloutonne. Cest le chant, voici le chant de l’origine, le chant sensible, ni propre, ni net, le chant de l’origine, voici le premier chant sensible, une espérance – tu n’as pas tenu tes promesses ! va te faire foutre (soit maudit) –, un chant à cinq tons, tout au plus le développement d’une petite pensée, un souper seul – a che barbaro appetivo ! –, travestit déjà mais pas encore démasqué – ouf ! Grandpère rigole, hérisse sa moustache blanche, retrousse ses lèvres, il a deux écorchures à la paume droite & le pantalon salit aux deux genoux & je prépare mes valises, je ne prétends pas tout savoir, je ne connais pas toute l’histoire – vieillir c’est grandir tout seul –, n’est-ce pas toute cette histoire, je ne la connais pas, pourtant il faudra bien qu’on y arrive en haut, tout en haut de cette côte, aux couardes, mais pour l’instant on est à moitié, ai-je pensé, en poussant les fermoirs de ma valise, à moins d’une heure du départ vers Middleburg, dans l’île où j’espère retrouver le sens de l’histoire, ai-je pensé en fermant la valise, après une demie-heure de traversée du détroit de l’Escaut (cf. Vent faste).
Mes doigts fatigués, ridés, gercés, craquelés, parcheminés, mes doigts d’enfant aux marques violettes, entre pouce & index – l’encre de l’apprentissage, l’encre violette deviendra bleue l’encre du savoir, puis noire l’encre du professionnel –, cette encre violette qui nous marque, qui tatoue la servilité dans l’homme, bon au travail, bon à l’abattage, viens, dit Rose, la maîtresse aux joues rouges & au col claudine, viens, tu sera chargé aujourd’hui du remplissage des encriers & la croix d’honneur épinglée sur la peau, l’honneur.
Je suis ici seul & tranquille & triste touchez-moi, touchez-moi – ne me touchez pas, oubliez-moi –, ici je monte la côte, je m’agenouille près de Grandpère, mes genoux nus sur les cailloux, le chemin blanc, la poussière, voix de la litorne sourde, tourmentée, préoccupée d’un homme, une trille sur l’arbre, écoute, Grandpère n’est pas mort. Grandpère est mort, quinze années plus tard, seul, le bonnet de nuit sur l’œil, son cœur ne fut jamais calme, jamais, il frappait sauvagement, il frappait la mort sauvagement, d’un bateau sur la vague, lui courbé sur le navire, le «Monp’ticoco», maintenant se trouve étrangement mort. Deux pensées coulissaient, où s’écoulent-elles maintenant, elle se tordent ici, cherchent après les morts. Je volais loin de la plainte, cherchez-moi, je n’ai jamais trouvé grand-chose, je n’ai pas vu le cercueil. La nuit, une seule flamme pour m’éclairer, la vieille la tenait haute, dressée sur ses talons de putain, sans larme, a bâillé de l’œil. Je n’ai jamais volé loin, ne me cherchez pas, je n’ai jamais trouvé grand-chose, le soleil est descendu, la cloche a retenti, je n’ai jamais volé loin, ne me cherchez pas, je n’ai jamais beaucoup trouvé.
Maintenant le chemin absorbe chaque pierre de mer & chaque fragment du pays, chaque abandon de nuages stocké au bord du ciel en paix, silencieux mais ferme & la forêt, les barrières, les murets & les dépôts de la mer, les vagues anciennes, claires, tout se repose. À l’ouest, le jour prochain est encore un luxe, maintenant que le plus petit feuillage agite la forêt retentit un son très calme, un repos à mon sens ,un repos.
& lui se repose & en bas l’eau, l’idée de la mer, au bord de cette forêt, un arbre & des nuages qui décorent le ciel & la vallée & les collines forment un jeu de couleurs, de mousses, maintenant que les dieux ne rêvent plus.
Grandpère, Grandpère, si inerte, non, je ne m’enfuis pas de la matière, je monte la côte des Couardes pour encore remplir mon devoir & tu pêches encore au remblai où chasse la buse variable, des ombres s’étendent sur le canal, je dois sauter la barrière, chercher le son qui va retentir & reposer, retentir sur le pont & de là planer, puis tomber, dans la cour, tombe maintenant.
La rivière, elle brille, il presse son côté, son cœur bruyant, la rivière, elle murmure, il tremble, il espère la fin de l’épouvante, il flambe & brille si volontiers, la forêt le relève, elle écoute le village maintenant & la vieille monte l’escalier, jusqu’à ce qu’il tombe dans mes bras ouverts.
Ainsi les merles ne chantent plus devant la barrière, leurs ailes d’argile, sous leurs airs de chrétien, ils inventent des polémiques & les poilus de quatorze ne peuvent même plus gagner un simple baiser.
Maintenant, dis-moi toi, pour la première fois, je t’aime, toi, maintenant, embrasses-moi, toi, pour la première fois & ne me parles que de toi & soit le baiser, le futile, l’imprévoyant & je dis, je suis très probablement, un imbécile moi & tu dis, assez.
C’est la minuit, les sexes sont sur les tombes, ils regardent la nostalgie & les bougies & le canal & le vent secoue tout vers le bas & les sexes rétrécissent & ma tête pèse sur les vagues gonflements & prends les baisers rouges, la pluie pure, pure qui coule & mes lèvre exultent contre le froid, je suis une grue & je rampe & m’attache sur la croix noire, tu m’envoies une vue chère, mais la vue a perdue la main les lèvres & chaque nuit est un luxe éternel & une nouvelle beauté glisse un sourire dans la tombe.
Je suis maintenant si riche, que même un désir est plus pauvre que moi, ma poitrine, ma pensée, mon âme, si calmement si étrangement sur mes lèvres le mot demeure, il repose sur mon haleine épouvantable, Grandpère ne répond pas.
Je leur ai échappé, je ne sais quel bond habile sous la lampe, dans ma chambre, silencieuse imprudence de le dire, cela les fait sortir des bois, comme si on avait allumé la lampe pour les aider à trouver la piste, les pieds nus dans des pantoufles rouges, emmitouflé dans cette robe de chambre, qu’avant moi papa portait, agenouillé au pied du lit de cuivre – dans la famille depuis plus de cent ans, perdu depuis vingt & des poussières d’âmes belliqueuses – pater noster qui es in cœlis sanctificetur nomen tuum, les mains jointes, ave maria gratia plena, la moiteur des mains, la moiteur des pieds, l’odeur épouvantable du corps prostitué, encore dans les narines dilatées, benedictus fructus ventris, les glaïeuls lourds, l’eau croupie dans le vase, ne nos inducas in tentationem, moite l’entrejambes où macèrent les breloques familiales, ne nos inducas in tentationem, il faut élucider l’inavouable, tout dort en paix sauf l’amour, dans la cité, dans le village au bord du fleuve boueux, au bord du canal.

Chapitre I de Les Couardes, travail en cours

11:05 Publié dans Travaux personnels | Lien permanent

lundi, 06 octobre 2008

Le simple bonheur

Le simple bonheur c'est deux articles sur Le Chemin vers la cabane en 10 jours, après celui de Florence Trocmé il y a un mois http://poezibao.typepad.com/poezibao/2008/07/le-chemin-ve....

Le premier d'Isabelle Baladine Howald http://www.sitaudis.com/Parutions/vers-la-cabane-de-claud....

Le second de Tristan Hordé http://poezibao.typepad.com/poezibao/2008/10/le-chemin-ve....

Incitation à sortir du lit malgré saleté de virus et ce qui va avec.

Je vais me faire fabriquer un tampon "poète désuet" pour embêter les "modernes", moi qui le suit si peu à ce qu'il semble.

11:22 Publié dans Travaux personnels | Lien permanent

vendredi, 05 septembre 2008

(Carnet des morts), un travail en cours

416420857_2a70f070ea.jpgLa partie de chasse débute avant les premiers rayons de soleil. Dans le très relatif silence de la campagne, les hommes chuchotent dans le col remonté de leurs vestes. Les doigts gèlent sur l’acier des canons. Certains portent des mitaines. La buée de leurs respirations se mêle à la brume du petit matin.
Une scène primitive.

Car où pourrais-je me retirer hors du ciel & de la terre afin que mon amour puisse venir en moi.

Ne tirez pas, en lisière ! Le rabat arrive par l’Ouest, à la pointe de la sapinette.
Qui est celui qui peut porter sa vue jusque-là ?
Mais les bêtes, les monstrueuses bêtes entoureront le père !
S’il a le choix, il mourra. C’est simple.
Dans le sang répandu du père, flottent les fantômes des origines. Les ancêtres.

L’enfant lève la torche près le la roche. Il n’y a que des ombres à deviner. Le temps est neuf.


La chasse à l’affût, le voyeurisme, la contemplation, la lecture sont transis de sens.

Un coup de doigt jamais n’abolira le hasard. Le coup de feu ébranle la distance. Jusqu’à la chute de la victime désignée. On la dévorera plus tard.
Dans la souricière, le fromage se mord la queue.
Bruit de fonds universel. Acouphènes communs.
Brume du matin, des nuages & des brouillards.
Lever de soleil & monstres marins.


Mon fils sache-le
Écrire est sans fin

Mais c’est la langue qui soutient le mélancolique, l’épuisé, l’angoissé, l’errant. La langue qui ne lui manque jamais.
Même à terre, la langue transporte la langue, comme Offero (ou Reprobus) de la tribu des cynocéphales, fait traverser, sur son épaule puissante, un torrent aux flots furieux à l’enfant Jésus.
La langue porte la langue dans chaque bouche. C’est la langue qui entre, c’est la langue qui sort. C’est le secours de la langue.
La langue est un mot qui contient tous les mots.

 

(travail en cours, extrait du chapitre I)

12:09 Publié dans Travaux personnels | Lien permanent

mardi, 19 août 2008

(Carnet des morts), un travail en cours

breves-lavoir-carre.jpgJ’ai passé la nuit dans le lavoir abrité par le petit toit à deux pentes. Il a neigé longtemps. L’eau a gelé en partie laissant un cercle découvert au milieu. J’ai du givre sur les cheveux qui dépassent du sac de couchage & de la capuche.
J’ai pris sur moi & je suis entré dans le village pour boire un café serré au troquet juste après le pont. Il n’y a pas grand monde & c’est tant mieux. Le patron me regarde bizarrement, ça va de soi mais il fait du bon café avec un percolateur qui date de l’invention de la vapeur. 
Je me remets en route vers 8h30, retraverse le pont, rejoint le lavoir où j’ai planqué mon petit barda, me l’accroche à l’épaule & sous un soleil d’hiver qui a bien de la peine à traverser les épais nuages de neige qui défilent, je reprends le chemin de halage.

Ça pourrait continuer comme ça longtemps mais ce n’est pas ainsi que les hommes vivent dans ce récit. La vérité n’est pas le propos. Mais cette pause-café a permis au narrateur de se réchauffer un peu. Les meilleurs comédiens ont besoin de repos & de chaleur.

Douze silhouettes avancent dans ma direction. Elles sont loin encore, au bord de l’Armançon. Douze silhouettes confuses. Pourquoi marcher au bord de la rivière ? Qui peut ralentir la marche & lui donner l’aisance des aveux ? Le sac pèse lourd, la bretelle scie l’épaule, c’est le poids des regrets. Les chevilles entravées par les chaînes de la culpabilité. Celle de ne pas être mort encore & de croire en la littérature.
Douze capuches dans le matin froid.
Douze.
Le clapot, les flaques, la boue.
Les traces de pas. Les pas.
Marches dans la boue, marches, marches, marches dans la boue
toi, marches dans la boue, marches, marches, marches.
Sud-est, nord-ouest, marches.
À l’ouest toujours.
C’est pourquoi le corps est toujours en avant,
toujours en avant,
ne sait pas mais en avant – peut-être pense en avant.
Enjambe la langue. Pas à pas.

Douze,
c’est un mirage, une bizarre marque sur la rétine.
Douze sont dans un paysage hors de l’histoire.
Douze rapprochés par les livres.
Ils n’étaient pas douze encore en cette année où je rencontrais le démon car je ne savais pas lire.

 

(travail en cours, extrait du chapitre VII)

09:34 Publié dans Travaux personnels | Lien permanent

lundi, 18 août 2008

(Carnet des morts), un travail en cours

100_1561.JPGJe marche dans le froid.
Le long de la rivière, le long du canal.
Parfois, je m’écarte du chemin de halage.
Le soir, je trouve un abri pour dormir.
Parfois, un lavoir, parfois une grange, le plus souvent les branches accueillantes d’un arbre.
Les grands voliers ont fini de remonter, les anatidés nidifient, le ciel se couvre souvent de cuivre tendre.
La nuit, les étoiles sont des ouvertures sur des possibles inconnus, sur des visions du calme infini, sur des rassemblements d’ancêtres. La nuit est ouverte en des millions de points par lesquels on peut passer pour rejoindre ceux qui nous ont précédés, ceux qui nous accompagnent, ceux qui nous suivront.
Hier soir, pour la première fois depuis des mois, j’ai pris un livre & j’ai lu, à la lueur de ma vieille lampe à alcool, jusqu’à m’effondrer de fatigue.
J’ai dormi longtemps. Lorsque je dors ainsi, je n’ai plus besoin de parler, je ne me regarde plus, je n’ai plus besoin de vivre à la surface de moi-même, je n’ai plus besoin de ne pas m’aimer… J’ai les yeux fermés, je ne me déçois plus, je m’échappe, je reviens, je suis seulement un souffle, un souffle léger.


Je suis ignorant de ma vie dans le rêve – ou, au contraire, je sais tout, ce qui revient au même (je ne parviens pas à me décider).
Je puis chevaucher, des journées entières, dans les paysages du Montana sans faire des heures d’avion. Je puis vivre, loin du monde, sur une petite île, au milieu de la rivière, sans avoir ni barque, ni terre & encore moins de maison. Je puis aimer les arbres aux feuilles rouges alors qu’éveillé je ne les supporte pas, je les trouve très laids & même, pour tout dire, un tant soi peu ridicules. Je puis me souvenir, sans nostalgie, du temps où nous étions autre chose. Je puis croire que je ne suis atteint d’aucune maladie, que je ne somatise pas, que mes acouphènes sont la voix des anges, que je puis parler avec Robert Schumann & lui expliquer que ce qu’il entend n’est pas le signe de Dieu, ni celui de la folie.

(travail en cours, extrait du chapitre XII)

16:14 Publié dans Travaux personnels | Lien permanent

dimanche, 17 août 2008

(Carnet des morts), un travail en cours

autopor de MN chemin - .jpgJe coupe délicatement avec ma lame les pieds de moutons que je rencontre.
Je gobe des œufs volés sous le cul des poules.
Je tire les merles gras à la fronde.
J’attrape les vairons à la bouteille & à la mie de pain dans les déversoirs.
Je ramasse l’Helix pomatia, le véritable escargot de Bourgogne, impossible à reproduire en captivité.
Je dégomme les pies voleuses en chantant à plein poumons la Gazza ladra de Gioacchino Rossini qui a une très grande importance dans les Bijoux de la Castafiore .
Je cueille les derniers grains de raisin racornis par le botrytis.
Je vis dans la vie vivante qui ne se presse & ne me presse pas.

Je trouve ma consolation
Je trouve ce qui est juste pour moi & que je remonte dans les bouteilles du fonds des déversoirs avec la mie de pain & les vairons & qui éclaire ma marche le long de l’Armançon, entre les arbres, entre les eaux, entre le ciel & la terre, là où juste je suis en marche le long de l’Armançon, le long du canal de Bourgogne, près du sentier qui mène au secret.

La conscience de soi à un dos & elle ne le sait pas.

Je dors chaque jour un peu plus. J’ai tellement de sommeil en retard, me dis-je. Quand je m’endors, je me fixe toujours mentalement sur la même petite île, au milieu d’une rivière calme, avec la même petite & modeste cabane en son centre, avec le même simple lit recouvert d’un gros édredon bouton d’or. Où que je sois.
Le sac, sur lequel je pose ma tête pour le repos, sent la fleur d’oranger depuis que j’y ai brisé un tube en verre qui contenait une essence apaisante.
Parfois je marche la nuit. Les chiens aboient à n’en plus finir. Pourtant je passe loin des habitations. Je vois l’aube se lever & souvent je ne reconnais pas le paysage envisagé la veille car j’emprunte maintenant le chemin qui mène au monde peint par Mathis Nithart.

(travail en cours, extrait du chapitre V)

17:18 Publié dans Travaux personnels | Lien permanent

samedi, 16 août 2008

(Carnet des morts), un travail en cours

Photo 24.jpgLe piano. La voix.
Ronsard – partition.
Le bruit du feu qui s'éteind dans les nuages.
L’histoire comme invention de soi, l’heure bleue, les yeux ouverts, morts.
Toujours plus vif. Face à face. Couronne de mariée & corps de lecteur.
Mains fripées & sexe faillit. Fictions dédoublées. Passions enchevêtrées & cruelles.
Faux dehors, j’ai peur. Je suis l’émeutier solitaire, j’ai peur, j’espionne, j’ai peur, je ne prierai pas dans l’orage, j’ai peur, tout ruisselle, tout déborde, j’ai peur, faux dehors, j’ai dehors peur, je suis égaré, perdu, j’ai peur dans ma traduction.
La vie est une poussière de papillon que n’accroche pas les doigts.
J’ai dans l’oreille l’orgueil du vol d’un papillon. Cet orgueil de jadis, d’hui & de demain, immesurable. Une volupté.

(travail en cours, extrait du chapitre III)

10:15 Publié dans Travaux personnels | Lien permanent

jeudi, 14 août 2008

(Carnet des morts), un travail en cours

IMGP0569.JPGC’est ici que l’homme a trouvé sa langue. L’homme né d’une secousse, perdu dans la parole, trouvé dans la langue. C’est le Voyage d’hiver : Fremd bin ich eingezogen, / Fremd zieh' ich wieder aus.  La nature ne s’est pas seulement rétractée, elle s’est reproduite sans précaution. C’est vers la mort. Dans le cabinet sombre. Près des fleurs invisibles. Les longs cheveux blancs. Les mains croisées, le sourire bienveillant. C’est le cœur de la relation, personne ne peut y assister. Peut-être seulement les âmes errantes des ancêtres qui veillent dans ce rien qui est l’espace de la mort.

Ce n’était rien, une petite chose, une laisse de langue, un vieil objet oublié mais rare.
À peine un chant dans le Parc Rivière. Un rire d’enfant.

La voix est toujours plus douce que l’on croyait se souvenir. C’est un sortilège sans doute. Une conjugaison improbable, mais admirablement modulée.
Espacer les lettres c’est leur donner le rythme qui permettra peut-être le chant.
Espacer les lettres c’est leur offrir un peu du silence qui, tout à l’heure, les fera sonner plus sauvages, plus loquaces mais plus précises peut-être…

 

(travail en cours, extrait du chapitre II)

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