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dimanche, 04 novembre 2012

Walter Benjamin

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« Cet homme ne marche plus. Il refuse de se déguiser pour le carnaval mis en scène par ses contemporains — il a même laissé à la maison le bonnet du docteur en sociologie — et se fraye sans ménagements un chemin à travers la masse, en soulevant ici et là le masque d’un individu particulièrement effronté.

 

[…]

 

Aussi notre auteur, comme de juste, reste-t-il pour finir un isolé. Un mécontent, pas un chef. Pas un fondateur : un trouble fête. Et si nous voulions nous le représenter tel qu’en lui-même, dans la solitude de son métier et de ses visées, nous verrions ceci : un chiffonnier au petit matin, rageur et légèrement pris de vin, qui soulève au bout de son bâton les débris des discours et les haillons de langage pour les charger en maugréant dans sa carriole, non sans de temps en temps faire sarcastiquement flotter au vent du matin l’un ou l’autre de ces oripeaux baptisées “humanité”, “intériorité”, “approfondissement”. Un chiffonnier, au petit matin — dans l’aube du jour de la révolution. »


Walter Benjamin

Un marginal sort de l’ombre (à propos des Employés de Siegfried Kracauer)

Traduit de l’allemand par Pierre Rusch

In Œuvres II, Folio Essais, 2000

mercredi, 27 avril 2011

Pascal Quignard, "nostalgia"

Pascal Quignard, Abîmes, Hofer, Mulhouse, Grasset, Folio«  Le mot nostalgia fut créé par un médecin de Mulhouse qui s’appelait Hofer. Cette invention eut lieu en 1678. Le médecin Hofer essayait de trouver un nom pour définir une maladie qui frappait les soldats mercenaires, particulièrement ceux natifs de Suisse.

Soudain ces Suisses, piétons ou officiers, sans même chercher à déserter les troupes dans lesquelles ils s’étaient engagés, se laissaient mourir dans le regret de leurs alpages.

Ils pleurent.

Quand ils parlent, ils rapportent sans fin les souvenirs des mœurs de leur enfance.

Ils se pendent aux branches des arbres en nommant les chiens de leurs troupeaux.

Le médecin Hofer chercha dans son dictionnaire de langue grecque le mot de retour puis préleva celui de souffrance. De l’addition de nostos et d’algos il fit nostalgia.

En façonnant ce nom, en 1678, il baptisa la maladie des baroques.

[…]

La nostalgie est une structure du temps humain qui fait songer au solstice dans le ciel.

[…]

La maladie du retour impossible du perdu — la nostalgia — est le premier vice de la pensée, à côté de l’appétence au langage. »

 

Pascal Quignard

Abîmes, extraits du chapitre xii

Grasset, 2002, rééd. Folio n°4138, 2004

photo © : C. Chambard