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jeudi, 30 novembre 2017

Miklós Szentkuthy, « Vers l’unique métaphore »

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DR

 

« Combien atroces, étourdissants que ces trois mondes : quelqu’un a proximité travaille son piano à un rythme forcené ; je lis un roman ; je médite sur mon sort, sur mes infirmités. La musique, techniquement, est presque parfaite : les touches s’envolent du corps du piano comme les perles d’eau d’une fontaine — c’est la statue de la santé, du non-étourdissement, de la limpidité sans scrupules des éléments, de l’étincelante fitness, du travail objectif, du progrès inconscient de la mort, de la beauté matérielle barbare et de l’accord positif enfantin. En contraste si absolu avec l’état présent de mon corps et de mon âme, qu’on ne saurait les imaginer si proches, se côtoyant sur terre. Le livre est plein de mysticisme de terreurs au goût freudien, de superstitions, d’insectes, de mythes sanglants et de poésie anglaise d’amours printanières “ambigües”* — en un mot, plein d’une douleur et d’une incertitude abyssales ; mais cette imprécision chaotiquement mouvante n’en est pas moins déjà formulée, élevée au rang d’œuvre ; heureux désespoir et préparation à la mort, capables de se donner une forme aussi classique. Et pour finir, moi : tout simplement constitué des formes plastiques et des rédemptions du strabisme, de l’étourdissement, du bégaiement, de l’obscurité et de la nausée, d’une hypochondrie sourde et bourdonnante, d’un Dieu lointain, d’amour, de l’œuvre — informité de la souffrance, imbécile guenille sans poésie, sans désirs, sans révoltes. »

 

* en français dans le texte

 

Miklós Szentkuthy

Vers l’unique métaphore

Traduit du hongrois par Eva Toulouse

Coll. « En lisant en écrivant », José Corti, 1991

http://www.jose-corti.fr/

vendredi, 25 octobre 2013

Pour accompagner Audrey Rupp

Notre amie Audrey Rupp vient de mourir.

Nous avons travaillé ensemble pendant des années au Centre régional des lettres d’Aquitaine.

 Ce furent des moments qui comptent encore.

Nous en avons partagé bien d’autres, ailleurs.

Que mes pensées et celles des miens l’accompagnent ainsi que ses chers Fred et Marie.

 

 

« Le premier Jour où je fus une Vie

Je m’en souviens — Quel silence —

Le dernier Jour où je fus une Vie

Je m’en souviens — pareillement —

 

Il fut plus silencieux — bien que le premier

Fût silence —

Il fut vide — tandis que le premier

Était plein —

 

Ce fut — mon ultime Occasion —

Mais aussi

Ma plus tendre Expérience

Envers les Hommes —

 

“Lequel je choisis ?” —

Cela — je ne saurais dire —

« Ce qu’Ils choisissent ?”

Demande à la Mémoire ! »

 

 Emily Dickinson

 Cahier 40, poème 823

 Y aura-t-il pour de vrai un matin

 Traduit et présenté par Claire Malroux

José Corti, 2008

samedi, 20 juillet 2013

Brigitta Trotzig, « Contexte matériaux »

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« Il est possible de vivre comme si de rien n’était. Sensibilité et sentiment se figent. Les visages disparus. L’instinct de mort est très fort.

 

De l’oubli. Du “pays” de l’oubli — une étrange contrée. Là l’autre n’existe plus, le corps a disparu, il n’y a plus d’ombres. Comme si tout devenait moitié, un trouble de la vue. Maintenant on vit dans la douce lumière de la non-mémoire, dans le mirage de l’immuabilité, dans l’enfance, ici il fait tellement silencieux et irrévocable, douceur et fausseté certes mais douceur.

 

Le corps et le pays de l’instinct de mort. Mais de quelque incompréhensible façon se libère de l’obscurité confuse filandreuse un visage vivant de la mort, l’Angelus Novus qui selon Walter Benjamin est apporté par le vent venu du paradis. “La terreur est la première forme de manifestation du nouveau.” »

 

 Brigitta Trotzig

 Contexte matériaux

 Traduit du suédois par Régis Boyer

 José Corti, 2002