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  • Paul Celan

    « IL Y AVAIT DE LA TERRE EN EUX, et
    ils creusaient.

    Ils creusaient, creusaient, ainsi
    passa leur jour, leur nuit. Ils ne louaient pas Dieu
    qui — entendaient-ils — voulait tout ça,
    qui — entendaient-ils — savait tout ça.

    Ils creusaient, et n’entendaient plus rien ;
    ils ne devinrent pas sages, n’inventèrent pas de chanson,
    n’imaginèrent aucune sorte de langue.
    Ils creusaient.

    Il vint un calme, il vint aussi une tempête,
    vinrent toutes les mers.
    Je creuse, tu creuses, il creuse aussi le ver,
    et ce qui chante là-bas dit : ils creusent.

    Ô un, ô nul, ô personne, ô toi :
    où ça menait, si vers nulle part ?
    Ô tu creuses et je creuse, je me creuse jusqu’à toi —
    à notre doigt l’anneau s’éveille. »


    907694841.2.jpgPaul Celan
    La Rose de personne
    Traduit de l’allemand par Martine Broda
    Le Nouveau Commerce, 1979,
    rééd. José Corti, 2002


  • Anne Thébaud

    1578458606.jpg« Elle croyait naïvement qu’écrire allègerait sa peine, ouvrirait une brèche. Les mots n’empêchent pas de se cogner contre les murs, l’ivresse est brève de sentir les ailes du temps battre à ses tempes. L’écriture lui apporte le trop-plein de la conscience en effervescence et c’est dans ces alluvions brassées par le courant cérébral qu’elle accède momentanément à la vie. »
     
    Anne Thébaud
    Sentinelle
    Maurice Nadeau, 2007

  • Henri Thomas

    « Je leur abandonne cette vie, puisque je les ai laissé me faire ce que j’étais. Inutile de leur disputer ces apparences, ces loques de moi-même. Mais conserver l’idée que c’est moi tout de même, celui-là, que la continuité est certaine : croire que j’étais moins celui-là que ne suis celui que je veux être est le meilleur moyen de ne pas pouvoir faire le moindre changement. »
     
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    Henri Thomas
    Carnets 1934-1948
    édition établie par Nathalie Thomas
    préfacée par Jérôme Prieur
    Éditions Claire Paulhan, 2008

  • Saint Augustin

    472691921.jpg« 28. Du fond le plus secret de moi-même, mes lourdes pensées ont ramené toute la misère possible qu’elles avaient accumulée sous les regards de mon cœur. Un énorme ouragan s’est levé, provoquant une énorme pluie de larmes. Je me suis écarté d’Alypius pour laisser libre cours au fracas des larmes. J’avais besoin d’être seul pour le travail des larmes. Et je me suis éloigné pour ne pas être gêné par sa présence. Il comprit dans quel état j’étais. Oui, j’avais dû dire, je crois, je ne sais quoi d’une voix nouée de pleurs. Je me suis levé. Il est resté assis. Complètement abasourdi.
    Je suis allé me jeter, je ne sais comment, sous un figuier. Ne contrôlant plus mes larmes. Elles ont débordé et jailli de mes yeux. Tu as reçu ce sacrifice, et j’ai parlé, parlé, pas exactement en ces termes, mais j’ai dit quelque chose comme : et toi, Seigneur, quand ? quand, Seigneur, la fin de ta colère ? ne te rappelle pas nos crimes anciens. Car je sentais bien que c’est eux qui me retenaient. Je jetais des cris malheureux. Encore combien de temps ? encore combien de temps ? demain ! demain ! pourquoi pas tout de suite ? pourquoi ne pas en finir sur l’heure avec toutes mes saloperies ?

    29. Mes mots, mes pleurs, dans la terrible amertume de mon cœur brisé. J’entends alors une voix depuis la maison voisine. Un chant répétitif et récurrent. Une voix d’enfant, garçon ou fille, je ne sais plus. Attrape et lis. Attrape et lis. Aussitôt mon visage a changé. Perplexe. Était-ce une rengaine quelconque que les enfants avaient l’habitude de chanter en jouant? Non. Ça ne me disait rien. J’ai refoulé mes larmes et je me suis redressé. Ne doutant pas qu’il s’agissait d’un ordre divin qui me demandait d’ouvrir le codex et de lire le premier chapitre sur lequel je tomberais. J’avais entendu dire qu’Antoine, au hasard de la lecture de l’évangile, en avait retiré un avertissement, comme si ce qui était lu alors lui avait été adressé. »
    Saint Augustin
    Les Aveux, chapitre VIII
    Traduction par Frédéric Boyer
    P.O.L, 2008

  • Frédéric Boyer

    288422736.jpg« Plus nous regardions les vaches plus nous nous haïssions. À quoi aurions-nous ressemblé sans les vaches ?
    Elles inondent les prés de leur géométrie massive et lente.
    Toutes les fois où les vaches pensent à la mort, quelqu’un tue une vache. Dans chaque vache il y a quelqu’un à tuer. Un monstre à sacrifier qui n’est pas la vache elle-même mais très probablement nous-mêmes.
    Nous disons : si la vache maîtrise le langage – et donc son application – elle doit forcément savoir ce que signifient les mots. Et nous la frappons sans retenue quand elle ne sait pas et qu’elle ne vient pas à l’appel de son nom de vache.
    Probablement que les vaches nous rappellent impitoyablement quelqu’un.
    Les vaches ont trouvé ennuyeux de n’aimer personne. Pourquoi aiment-elles ce qu’elles aiment sinon pour ne pas aimer personne, sinon pour ne pas mourir seules – ce à quoi elles n’échapperont pas ?
    Le poison ce fut d’espérer qu’elles puissent exprimer un jour ce qu’elles aimaient. »
    Frédéric Boyer
    Vaches
    P.O.L, 2008
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    Frédéric Boyer
    à propos de Vaches
    et de sa traduction réjouissante des Aveux de saint Augustin,
    – ces deux livres aux éditions P.O.L –
    à ses côtés Isabelle Baladine Howald et Guy Chouraqui
    à la librairie Kléber à Strasbourg le 26 mars 2008  à 17h30.

  • Dylan Thomas

    Mon HÉROS met à nu ses nerfs

    « Mon HÉROS met à nu ses nerfs tout le long de mon poignet
    Régnant du poignet à l’épaule,
    Il déballe la tête qui, comme un spectre ensommeillé,
    S’appuie sur mon souverain mortel,
    La fière épine ennemie des tours et des torsions.
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    Et ces pauvres nerfs ainsi reliés au crâne
    Souffrent sur le papier éperdu d’amour.
    J’étreins les mots fous que j’ai gribouillés
    Gémissant de toutes les faims de l’amour
    Et disant à la page le mal vide.

    Mon héros met à nu mon flanc et voit son cœur
    Marcher, comme une Vénus nue,
    Sur la plage de chair et enrouler sa natte sanglante.
    Dépouillant mes lombes de promesse
    Il promet une chaleur secrète.

    C’est lui qui tient les fils de cette boîte de nerfs
    Glorifiant la mortelle erreur
    De la naissance et de la mort, la triste paire de voleurs
    Et l’empereur du désir.
    Il tire la chaîne, la citerne se vide. »

    Dylan Thomas
    Dix-huit poèmes
    Traduit de l’anglais par Patrick Reumaux
    in « Œuvres tome I », Seuil, 1970

  • Rosmarie Waldrop

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    « Deux quels qu’ils soient, s’opposent. Vous marchez sur du bruit. Le vent le plus froid souffle des confins de la peur. Qui a été couché par écrit. La passion n’est pas naturelle. Mais le corps et l’âme sont meurtris par la mélancolie, fruit des rives sèches et tordues. La perte décolore la peau. Par moments vous dévorez des pommes, à d’autres vous vous mordez la main. »

    Rosmarie Waldrop
    Différences à quatre mains
    Traduit de l’américain par Paol Keineg
    Spectres Familiers, 1989