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jeudi, 18 août 2016

Hermann Lenz, « Le Promeneur »

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© : Isolde Ohlbaum

 

« Il pensa à ses livres, dans lesquels il avait décrit ce qui était important pour lui et qui passait maintenant pour démodé, sans doute parce que les gens dont il parlait avaient été écrasés ou se sentaient écrasés, tandis qu’on ne lisait partout que révolte, agressivité, esprit de contradiction. Ce dernier mot, aufmüpfig, était un mot nouveau, en tous cas il ne l’avait jamais entendu, peut-être parce qu’il venait d’Allemagne du Nord*. Et il pensait que si les gens se comportaient de cette manière, cela voulait dire : nous allons bien. Quant à lui, il n’avait pas de raison de se lamenter dès lors que les autres allaient bien ; pour le reste, il constata encore une fois avec étonnement qu’il n’avait besoin de rien ou que, étrangement, il ne souhaitait même pas la gloire. Certes, ce n’était pas tout à fait ce qu’il fallait, devoir sans cesse marcher en pensée sur un chemin étroit dont les pentes à droite et à gauche étaient à pic. Mais il ne rencontrait personne et il était content d’être seul. Seul avec les gens venus de ses livres et des confrères morts que tu rencontrerais volontiers. Et tu as la chance de ne pas devoir vivre seul. 

Et il pensa à Hanne, dite aussi Hanne-la-Bien-Aimée, et à l’éditeur Bachem, là-bas à Cologne, celui qui imprimait ses livres. Ces deux-là tiennent à toi. Et puis les gens de l’Association des Écrivains bien disposés à son égard, car ce n’était pas la peine de s’occuper des autres, il s’étonnait parce que, de temps à autre, quelqu’un était toujours apparu pour lui rendre courage, parfois même un critique, car il était publié, malgré tout. »

Hermann Lenz

Le Promeneur

Traduit de l’allemand par Michel-François Demet

Rivages, 1988

* Les lexicographes allemands en situent l’apparition en 1972 dans un journal populaire suisse.

jeudi, 11 août 2016

Jean de la Croix, « Chansons entre l’âme et l’époux »

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           « Au profond du cellier

de mon ami j’ai bu, et je sortais

            parmi cette vallée

            et plus rien ne savais

ayant perdu le troupeau que j’avais.

 

            Là mon cœur m’a offert,

là, exquise science m’a enseignée,

            et à lui toute entière

            moi je me suis donnée,

là j’ai promis d’être son épousée.

 

            Mon âme est employée

ainsi que tout mon bien à son service,

            de troupeau n’ai gardé

            et n’ai plus d’autre office,

car dans l’amour j’ai mon seul exercice.

 

            Si donc en nos pâtures

nul ne peut plus me voir ni me trouver,

            vous me direz perdue,

            car d’amour emportée

j’ai voulu me perdre et me suis gagnée. »

 

Jean de la Croix

Cantique spirituel

Traduit par Jacques Ancet

in Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Œuvres

La Pléiade, Gallimard, 2012

lundi, 08 août 2016

James Sacré, « Des pronoms mal transparents »

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© : Brigitte Palaggi

 

« Je sais mal comment la rêverie arrondit un vert en forme de pré ; on irait dedans avec une allure de promenade ou bien c’est qu’on serait venu voir comment les châtrons profitent. On fait les maniements pas forcément d’un toucher sûr, mais ce qui compte c’est plutôt l’ombre des arbres qui grandit en cette fin de dimanche et la couleur des luzernes, celle du voisin est bien fournie. Un peu plus tard une perdrix appelle.

Une joue pense au volume du temps : le cœur vivant, la mort, est-ce que c’est pas comme un peu cette solitude autrefois, silence, en l’après-midi d’un dimanche perdu entre des buissons ? 

 

[…]

 

Quelqu’un voulait dire c’est la solitude, ma solitude.

Mais c’est la solitude à personne seulement le temps qui,

Un dimanche, et la lenteur.

Quel souvenir est-ce qu’on entendrait sinon

Un bruit qui revient dans quelques mots

Dans un cœur défait ? on se demande.

Le temps est là toujours tout seul.

Quelqu’un veut dire et c’est personne sauf

Comme un sourire qu’on mélange un peu à la misère, pas bien. »

 

James Sacré

Une petite fille silencieuse

André Dimanche, 2001

repris in Figures qui bougent un peu

Préface d’Antoine Emaz

Poésie / Gallimard, 2016

mardi, 02 août 2016

Wolfgang Hildesheimer, « Masante »

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© Isolde Ohlbaum

 

« Ces après-midi : fatigué par un sommeil lourd, après un temps d’échauffement, j’ai reconquis ma place dans le déroulement de la vie quotidienne. Je parviens alors de nouveau à classer et à déterminer les images, les mots, les lieux, les noms, le bien et le mal, – les idées en revanche ne me viennent pas, la partie exploitable de mon imagination ne m’obéit pas, alors que c’est justement pour l’accueillir que j’avais voulu, à Masante, me préparer, c’est pour elle que j’avais vidé l’espace que j’occupais.

À l’intérieur l’écho, en plein et déliés, en attente de voix. Cet espace est né de la réunion de deux pièces qui déjà n’étaient pas si petites. J’ai fait abattre un mur, ce qui signifie que cet espace n’a été créé que par moi. Toute ma vie j’ai eu envie de créer mes propres espaces, seulement je pensais qu’il y avait plus urgent à faire. Je n’ai pas fait ce qui était urgent, je n’ai pas non plus créé d’espaces. Ce n’est qu’à Masante que j’ai réussi à le faire aux dépens du reste. Je n’étais sans doute pas fait pour les urgences : un héros de la météo, pas de l’action.

Pour quoi étais-je fait ? You may well ask ? Time for a drink !

 

Pas un bruit dans la cour. Pourquoi mon hôte ne vient-il pas ?

 

Maxine toujours seule. Son espace a déjà acquis un degré supérieur de familiarité. Il met à l’abri, s’arc-boute, contre le désert dehors et lui interdit l’entrée. Pas de danger qu’ici à l’intérieur le sable efface quoi que ce soit ; le contenu accumulé donne du poids et arrime l’espace au sol. Les récipients de Maxine sont là, bons et vides, ils ne cachent rien. Ils portent leurs noms clairs et visibles comme des emblèmes, des balises dans le vaste monde de la boisson, si complexe et si riche. Les noms sont mes repères, sans eux je serais tout à fait perdu, avec eux je ne le suis qu’à moitié. Cutty Sark, Lord Richmond, Ballantine’s – un joli nom, presque une ballade ! – Johnny Walker, Black and White, et au milieu de ces valeurs sûres et éternelles, il y a les parvenus, les pas-nets : le Campari, aucun buveur digne de ce nom n’y touche. Les profils vénérables de souverains et d’hommes politiques sur leurs coupes de jubilés détournent le regard pour ne pas dévisager les buveurs en train de boire, aucune mise en garde ici, pour la plupart ils ont picolé eux-mêmes. Les emblèmes légendaires de la fondation de certaines villes, l’ours et le Kindl, le temps a bien fait d’en effacer l’origine, tout est ouvert, sans énigme, rien ici n’attend d’être déchiffré, tout est là, recouvert en partie de poussière du désert, et tout vieillit à vue d’œil, récipients, bouteilles, porte-parapluies, machine à écrire. »

 

Wolfgang Hildesheimer

Masante

traduit de l’allemand par Uta Müller et Denis Denjean

coll. « Der Doppelgänger », dirigée par Jean-Yves Masson

Verdier, 1999