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mercredi, 31 octobre 2018

Christophe Manon, « Qui vive »

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 Christophe Manon & Frédéric D. Oberland, concert Jours redoutables,

à la Bibliothèque Mériadeck, 23 mars 2018 © cchambard

 

« Maintenant tu as mal camarade, d’une douleur sans âge, celle qui parcourt à gros bouillons de sang la longue histoire de l’humanité. Maintenant tu voudrais cesser d’entendre et de voir, te transformer en plante ou mieux encore en pierre, incapable d’un cri ou d’un geste, et tu voudrais sombrer dans un long sommeil qui n’arrive pas.

 

Maintenant tu as mal camarade. Tu agonises ou tu es déjà mort. Peu importe. Tu séjournes dans un espace intermédiaire, dans un temps intermédiaire, dans un de ces lieux de transition entre réel et irréel, on ne sait où, étendu, saignant, très calme cependant, tu fermes les yeux et te recroquevilles en position fœtale. Tu voudrais simplement rejoindre ton terrier natal, te coucher dans ta ruche tout confort pour une nuit sans rêve. Désireux maintenant de dormir en paix.

 

Tu ignores qui tu es, où tu es, et ce que tu fais, camarade. Tu ignores si tu te trouves au centre ou à la périphérie de la mort. Et quelle importance d’ailleurs ? Lèvres closes, tu cherches. Tu cherches des mots, mais dans quelle langue et pour communiquer avec qui ? Les yeux écarquillés comme un animal sauvage surpris dans sa fuite, tu protestes. Tu ne comprends pas et tu protestes.

 

Ne t’en fais pas, camarade. Mourir n’est pas difficile. Vivre l’est beaucoup plus. Vivre est une réalité. Ne t’en fais pas. Ta mort était déjà ancienne quand ta vie commença et tu as renoncé à toi-même depuis longtemps déjà. Mais est-ce mourir cette incompréhension, cette surprise, la bouche ouverte, les bras ballants ? Tu fermes les yeux et tu vois maintenant. De ton lointain passé surgissent des souvenirs que tu croyais disparus à jamais, séparé d’eux par l’infranchissable épaisseur du temps comme un obstacle de verre invisible et trompeur. »

 

Christophe Manon

Qui vive

Nouvelle édition revue et corrigée,

suivie de Missive du Conseil autonome des partisans rouges et de Derniers Télégrammes

Dernier Télégramme, 2018 (première édition, 2010)

http://www.derniertelegramme.fr/_Christophe-Manon_

samedi, 27 octobre 2018

Patricia Cartereau & Albane Gellé, « Pelotes, Averses, Miroirs »

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« Tu te rappelles

on ramassait des allumettes,

une enfant se lançait dans ses questions

avec une vigueur de poisson-chat

tu me diras qu’un jour tous les murs finissent

par être repeints

mais pour quel palais,

et jusqu’à quels estuaires.

 

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On emmènera les animaux

parler à ceux qui ne parlent plus,

on s’occupera des drames,

on veillera la joie,

on prendra le temps de se dire au-revoir

devant des maisons,

des bouquets de fougères.

 

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Sur la colline le ciel s’ouvre,

prépare la neige, tout est dehors.

Une maison est posée

sous le ventre d’un cheval,

le monde tremble, a de grandes rages.

J’additionne et je range

toutes les minutes de silence.

 

Tout vole et je marche

dans des éclats,

mille et cent signes, je touche

une écorce frottée par un sanglier,

viens voir ce cercle de houx,

entends-tu. »

Patricia Cartereau & Albane Gellé

Pelotes, Averses, Miroirs

Lecture de Ludovic Degroote

L’Atelier contemporain, 2018

http://www.editionslateliercontemporain.net/collections/l...

jeudi, 25 octobre 2018

Louis Calaferte, « Rosa mystica »

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DR

 

« 46

Visage levé, bouche ouverte, offert à la pluie qui l’inonde. Les gouttes frappent le front, les joues, les épaules, les bras nus dans la robe, se suspendent, ruissellent le long du cou, s’étoilent en s’écrasant sur le bord décolleté de la poitrine.

Au bout des bras écartés, les paumes creuses recueillent de cette eau abondante, tandis que les lèvres s’essaient à la happer.

Aspersion. Rose suave. Précieux Sang. Fons-signatus. (Où êtes-vous, multitude des Anges ?)

Le regard vif, joyeux et secret.

(Ô ! pourquoi n’avons-nous plus ta pureté ?

 

Gracilité de la silhouette frêle immobilisée dans l’ombre du jardin.

 

Blancheur de la robe qui la vêt.

 

C’est le calme matin. C’est le jour. C’est l’occlusion de la nuit. Elle est là.

 

J’entretiens un silence.

 

 

62

Il y aura, liés, dans le souvenir à des gestes, à des attitudes, à une façon de prononcer un mot, ou de rire, ou de se taire, ou d’adresser un regard, toute cette beauté d’herbe, de forêts, de champs verts, de fleurs, de lumière, de soleil, de nuages torturés ; tel aspect du paysage, à un certain endroit, à une certaine heure de la journée, sous un certain éclairage ; telle forme de bouquet, telle atmosphère dans la maison…

Cela —, qui n’existera que pour moi seul, qui me prépare à l’adieu. »

 

Louis Calaferte

Rosa mystica

Denoël, 1968, rééd. Folio n° 2822, 1997

 

lundi, 22 octobre 2018

Yang Wan Li, « Vivant retiré »

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Antoine Watteau, Lao Gine ou le vieillard chinois, Musée du Louvre

 

« L’arbre Yuo mu, sur une île de l’Océan de l’ouest, est l’arbre au-delà duquel le soleil se couche

 

convalescent, j’ai du mal à marcher

longtemps assis, mon sentiment ne s’apaise pas

têtu devant ma femme,

j’ai honte d’avoir à lui demander du soutien pour me lever

je préfère faire appel à ma canne en bambou taché

à chaque pas elle m’accompagne

je n’ai pas l’intention d’aller bien loin,

je vais juste faire un tour dans la cour

quand le terrain est plat, personne ne s’en rend compte

mais si ça monte ou si ça descend aussitôt on ralentit

ma vie durant l’ambition m’a mené dans les quatre directions

les huit extrémités je les regardais comme rien

à l’ouest je me suis envolé, cassant une branche de l’arbre Yuo mu*

à l’est j’ai traversé l’océan en chevauchant une baleine

aujourd’hui me voilà allongé sur un lit en chénopode

dès que je me lève neuf fois je halète

ma force est épuisée mais mon ambition est intacte

au-dessus du lit je saisis mon épée précieuse

 

en plus d’être malade, j’ai mal aux pieds et suis las de rester assis toute la journée, j’écris pour tromper l’ennui

 

ma vue est brouillée, la neige couvre mon crâne

dans le flou sont passées les trois ou quatre dernières années

qui sait que c’est le mal aux pieds qui m’empêche de marcher ?

à me voir rester sagement à la maison, on pense que je suis assis en méditation

si mon éventail tombe de la table, je suis trop paresseux pour le ramasser

aller consulter un livre près de la fenêtre, comment me déplacer ?

les gens de ce monde tous envient les immortels parce qu’ils volent

moi, j’envie ceux qui marchent, c’est ça pour moi être immortel »

Yang Wan li – 1127-1206

Le son de la pluie

Poèmes choisi et traduits du chinois par

Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 1988, 2008, 2017

http://www.moundarren.com/poeteschinois/yangwanli

 

samedi, 13 octobre 2018

Pierre Bergounioux, « La mort de Brune »

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© : cchambard

 

« Quelques figures juvéniles se détachent du paysage de trois siècles et plus qui, voilà trente ans, pâlit et soudain s’effaça, brillent de cet éclat auquel s’annonce, quand tout semble perdu, éteint, la jeunesse éternelle du monde. C’est cet autre gars qui a grandi à la périphérie, fréquenté les petits collèges campagnards et qui nous rejoignit à l’automne — celui du Rex —, en terminale. Il circulait, hiver comme été, à Solex et c’est miracle qu’il ne se soit pas tué, avec ce moteur idiot placé à un mètre du sol, au sommet de la fourche, mais relevé dix fois, étourdi, ensanglanté, colère après que le mauvais engin l’eut jeté sur le pavé des mauvais petits chemins. Peut-être fallait-il avoir grandi en marge, hors de l’enceinte, pour défier les interdits et, par le fait même, les conjurer, les rompre.

On était revenu au lycée. On croyait n’avoir fait que changer de classe alors que c’était d’époque et l’inconnu, parmi nous, en était le héraut. Sa main ouverte balaie d’un geste large, joyeux, ce qu’on a jusqu’alors imaginé, craint et qui empêchait qu’on ne respirât, qu’on ne fût. J’entends le mot qui était le sien — Allez ! — et c’est comme de sortir du sommeil où l’on rêvait ses jours. Quand il n’est pas parmi nous à s’enflammer, à rire, il seconde un très vieil original qui a passé sa vie à Paris et puis s’est replié avec ses archives, pour tout bien, dans une boutique désaffectée où il subsiste comme il peut, rédigeant seul, à quatre-vingt-cinq ans, la feuille hebdomadaire dans laquelle il réclame la Liberté, la Justice, le Grand Soir. Notre énergumène se noircit les doigts aux brochures incendiaires, aux vestiges confus d’un demi-siècle d’activisme et trouve encore le temps, la nuit, peut-être, d’écrire et d’imprimer de brefs poèmes en prose qui font l’effet du soleil, dehors, lorsqu’on quitte une pièce fermée, sans air, où l’on s’est attardé. La beauté du diable qu’il a touchée avec les paroles étonnantes et le rire qui sortent de sa bouche était sans doute destinée à faire pendant aux laideurs, aux ruines, à la vétusté blême du monde finissant par lequel on avait commencé. »

 

Pierre Bergounioux

La mort de Brune

Gallimard, 1996, rééd. Folio n°3012, 2014

jeudi, 11 octobre 2018

Pascal Quignard, « Angoisse et beauté »

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« Effacement » de François de Coninck

 

« L’origine, alors qu’elle était si loin de notre pensée ou de notre appréhension, tout à coup est là. Et quand l’origine est là, l’homme pâlit. Une eau sans âge, mystérieuse, insondable, attirante, transpire autour du corps et tisse une sorte de spectre, de vapeur atmosphérique, de rayonnement diffus. Une source naît et s’échappe, Mélanie Klein a écrit : L’angoisse est cette eau merveilleuse. L’angoisse et le désir ne se disjoignent jamais. À la fois la honte et l’envie rendent tout phosphorescent. Quelque chose bouleverse les humains dans le débourgeonnement et la floraison des pétales des fleurs au printemps sur les branches, dans l’érection et le durcissement des tétons des seins sur le torse des femmes, dans la protrusion des lèvres qui recherchent spontanément le baiser et derrière le baiser l’eau de l’autre, dans l’amplitude des pénis qui s’arquent et tremblent sur les bourses. “Effarer”, dans l’origine de notre langue, c’est rendre ferus, c’est réensauvager, c’est rendre fier, c’est s’extirper de la civilisation, c’est être brutalement restitué à l’indomptable. Quelque chose perd contenance dans la défloration de la fleur, quelque chose menace plus tenacement encore dans la véraison des fruits, quelque chose devient lourd, très lourd, pèse dans la maturation du fruit enfin complètement recouvert de toute sa stupéfiante couleur, tombe enfin au cours d’un inestimable vertige. »

 

Pascal Quignard

Angoisse et beauté

Vestiges de l’amour de François de Coninck

Seuil, 2018

samedi, 06 octobre 2018

Marcelline Roux, « Vita Nova solo »

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« 18/ Inventer chaque soir une bonne raison de fêter quelque chose et boire un verre de vin : l’arrivée d’une mésange dans le jardin, ma première leçon d’anglais, une nuit sans insomnie, un jour sans texto désagréable, un jour sans attendre de texto…

42/ M’accrocher à l’idée d’une possible chambre à soi avec quelques livres en protection.

61/ Développer une capacité à inventer des nids ou des coquilles. Me souvenir qu’enfant déjà, je regardais les fenêtres allumées dans la nuit et me demandais où j’aurais envie d’habiter. Le voyage continue devant les façades : un fil comme un autre à tenir.

98/ “Il y a toujours une scène derrière le discours” écrit Pascal Quignard dans la Mélancolie du sexe. La seule que je revois, en boucle, est celle de ma tête effondrée sur la table de la cuisine tandis que le disjoint franchit le portail. J’ai la scène, pas le discours. La sidération m’a rendue sourde et muette. Décidément il faut que je relise Quignard : sur le mutisme et la sidération, il est intarissable.

135/ La discipline de la Vita nova oblige à retourner les événements désagréables comme des crêpes, seule façon de partager l’insupportable sans accabler et véritable Chandeleur quotidienne qui éclaire les semailles de mes chemins en contrebande.

245/ Me concentrer sur les fleurs du cerisier qui n’en finissent pas de tout repasser au blanc et me croire invitée à noircir des pages de vie en vue de futurs pots de confiture.

291/ L’écritoire au centre pour qu’il agisse comme une persuasion.

302/ Être devant un jardin annihile toute velléité romanesque : contempler le va-et-vient des oiseaux suffit à vivre.

434/ Aimer la vie qui va avec l’écriture ! La laisser filer, s’infiltrer, s’inviter dans les maisons, les jardins, les paysages, les routes, les coins de cuisine, les soirées dehors, à la grande table des repas, lui ouvrir toutes les fenêtres, lui sortir les transats et les nappes à pois. Ne pas résister au silence qu’elle appelle ! »

 

Marcelline Roux

Vita Nova solo – Carnet d’une traversée

Encres de Jean-Gilles Badaire

Préface de Françoise Ascal

Rhubarbe, 2018

http://www.editions-rhubarbe.com/news.htm