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samedi, 29 septembre 2018

Luis Cernuda, « Ombres »

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DR

 

«  Ombres

 

Il était blond et fin — avec un visage d’enfant, ajouterais-je, si je ne me rappelais ses yeux bleus, ce regard de qui a goûté la vie et l’a trouvée amère. Au poignet de sa manche, rouge comme une blessure fraîche, il portait un galon de caporal gagné au Maroc d’où il venait.

Il était sur un char et déchargeait des bottes de paille dorée pour les chevaux qui, impatients à l’intérieur, logés comme des monstres infernaux sous d’énormes voûtes obscures, blessaient les pierres de leurs sabots en secouant les chaînes qui les maintenaient à la mangeoire.

Son air distant et absorbé, dans l’humilité de sa tâche, rappelait le jeune héros d’un récit oriental qui, chassé du palais familial où tant d’esclaves veillaient à satisfaire ses moindres désirs sait se plier à leur travail, sans perdre pour autant sa grâce altière.

*

Il passait au crépuscule, petite tête ronde aux courtes boucles noires, bouche fraîche où s’ébauchait un sourire moqueur. Son corps agile, fort et harmonieux, rappelait l’Hermès de Praxitèle, un Hermès qui eût porté sous son bras replié contre la hanche, au lieu de Dionysos enfant, une énorme pastèque, l’écorce verte et obscure toute veinées de blanc.

*

Ces êtres dont nous avons un jour admiré la beauté, que sont-ils devenus ? Ils sont déchus, salis, vaincus, sinon morts. Mais l’éternelle merveille de la jeunesse reste vivante et, à la contemplation d’un nouveau corps jeune, certaine ressemblance parfois éveille un écho, une trace de celui que jadis nous avons aimé. Cependant, à la pensée que vingt ans séparent l’un de l’autre, que cet être n’était pas encore né quand le premier portait déjà allumée la torche inextinguible que les générations se passent de main en main, une douleur impuissante nous assaille, car nous découvrons, derrière la persistance de la beauté, la fugacité des corps. Ah ! temps, temps cruel, qui pour nous tenter par la fraîche rose d’aujourd’hui détruisis la douce rose d’hier. »

 

Luis Cernuda

Ocnos

Traduit de l’espagnol et préfacé par Jacques Ancet

Les Cahiers des Brisants, 1987

 

 

mercredi, 26 septembre 2018

Claude Dourguin, « La forêt périlleuse »

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 Caspar David Friedrich, Der Heldstein bei Rathen an der Elbe, 1828, Graphische Sammlung, Germaniches Nationalmuseum, Nuremberg

 

« La route maintenant grimpait raide pour rejoindre les derniers ressauts du plateau. Galaad s’arrêta un instant : aussitôt venait à lui le silence de cette nuit, un silence sans mesures, royal, une sorte d’accord parfait du silence, qui lui ouvrait comme les portes d’un Grand Passage. Il se demanda comment on pouvait dormir en un tel moment, et il lui vint, de ses sommeils engorgés et des impossibles matins sur lesquels ils le jetaient, un sursaut de dégoût et de honte.

Sur sa gauche, à une centaine de mètres, il reconnut le groupe d’ormes, silhouettes empennées de noir d’encre, qui — ainsi en avait-il depuis toujours décidé — marquait l’entrée de ses terres. La route se frayait un passage désormais facile, assigné par le ciel là-haut à la terre dénudée — qui offrait son dépouillement. Galaad la regardait encore, la reconnaissait, et, à cet instant, quelque chose se brouilla dans son cœur et dans sa vue. Face à lui, la route, ancienne ligne de vie, tendait dans la nuit, insolite, son tracé inutile. Il la voyait plus tard — ses bordures effrangées, d’herbes folles et de coulures de terre —, plus rêveuse, au bord d’une divagation, trace presque effacée, témoignage usé, retourné à la terre, absorbée par elle. Cette vision le rassurait et induisait à la fois un malaise. Il aimait, complice, la puissante digestion de la terre, l’assimilation placide, immédiate, qu’elle réalisait des constructions humaines — cette façon qu’elle avait, toujours, de reprendre le dessus, d’infiltrer sournoise, patiente, ses herbes, ses lichens, d’absorber, de camoufler. L’éternité se réinstallait avec ses saisons. Mais, en même temps, l’idée de la fin si inexorablement jetée au visage l’ébranlait. Il comprenait l’acharnement qu’il trouvait à l’ordinaire gratuit, à maintenir — des voies, des bâtiments, même inutilisés : signe, façon d’opposer une présence, d’empêcher le recouvrement. C’était une garantie morale — une distraction de la mort. »

 

Claude Dourguin

La forêt périlleuse

Coll. Recueil, Champ Vallon, 1994

http://www.champ-vallon.com/claude-dourguin-la-foret-peri...

dimanche, 23 septembre 2018

Louis-René des Forêts, « Poèmes de Samuel Wood »

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© Jacques Robert / Gallimard

 

 

« En navigateurs aussi hardis qu’aveugles

Peu leur importe où ils mettent le cap, ils foncent

Par tourmentes et naufrages jusqu’au point suprême

Et c’est le même pour chacun d’entre nous

Ils n’y cueilleront après tant de vaillance

Que le fruit empoisonné des ténèbres

Auquel devra goûter pareillement quiconque

Pour retarder la redoutable échéance

Ne s’aventure qu’à petits pas prudents

Ou cherche refuge dans les tâches ordinaires.

Plus rares ceux qui lui trouvent si peu d’amertume

Qu’ils le consomment comme un philtre bénéfique

Délivrés d’eux-mêmes et rendus au sommeil

Tels ces risque-tout malmenés par le sort

Engloutis corps et biens dans l’abîme des mers.

 

Pour nous qui ne l’avons pas bu avant l’heure

Quand sonnera celle d’en approcher nos lèvres

Puissions-nous l’avaler sans faire de manières

Quoiqu’il en coûte d’y être astreint par l’âge

Non par libre volonté de se détruire

Ni dans le tumulte d’une action conquérante

Mais le cœur viendrait-il à nous manquer

Mieux vaut blêmir devant ce fiel à boire

Que rougir d’avoir encore envie de vivre

Ne fût-ce qu’afin de réparer nos torts

Qui grèvent la mémoire d’un passif cuisant.

 

 

Silence. Veille en silence. Pourquoi t’obstiner

À discourir sans rien savoir sur la mort ?

Que du mot même émane une force sombre

Crois-tu par tant de mots pourvoir l’adoucir,

Donner un sens à l’énigme du non sens ?

Vois plutôt vaguer les oiseaux au soleil

Écoute leur concert la nuit dans les bois

D’où s’élèvent en trilles maints duos amoureux

Qui sonnent clair comme les eaux des montagnes.

Si proche soit la fin que tu sens venir

Libère-toi de ton funèbre souci

Épouse la liesse des créatures du ciel

Vivre et chanter c’est tout un là-haut ! »

 

Louis-René des Forêts

Poèmes de Samuel Wood

Fata Morgana, 1988

rééd. in Œuvres complètes, Gallimard, coll. Quarto, 2015

jeudi, 20 septembre 2018

Claude Dourguin, « Saint Jérôme »

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Antonello da Messina, Saint Jérôme dans son étude, National Gallery, Londres

 

«  […] La passion de la langue t écrire Jérôme. On sait que les anges le rouèrent de coups pour avoir lu et relu tout Cicéron ; ce chrétien ne pouvait se résoudre à lire la Bible tant la langue des prophètes le blessait. Ainsi vrai écrivain. Ne méconnaissant pas le monde, dans l’attention à ce qui le fait multiple, varié, mais des livres allant aux livres. (La tradition le présente lecteur fervent, curieux de tous les écrits, vérificateur scrupuleux.) Le menu désordre des volumes autour de lui : la circumnavigation de l’écriture.

Pas à pas, en retrait labeur efficace, et cette exigence minutieuse qui le caractérisa — dans son décor familier le goût du détail le révèle : Jérôme est d’abord un artisan. Qui se souciait de la chose faite, et si possible bien faite. Celui pour qui l’écriture est une tâche. Jérôme, loyal patron des écrivains. Et cette profondeur, ce mystère, cette évidence pourtant, ce qu’on éprouvait sans pouvoir l’expliquer comme l’une des formes les plus attachantes de la beauté, ne serait-ce pas, qui a touché le lieu, le surcroît d’être et d’intensité quand on écrit le monde ?

Les socques de bois sont au bas de l’escalier, ample cape doublée de laine ou gilet de fourrure. Jérôme travaille, rêve — un Van Eyck nous le montre dans une pose somnolente, coude replié, joue dans la main, la page abandonnée —, ni dans l’universel ni dans l’absence, calfeutré pour mieux sentir et surtout mieux dire, dans le confort de sa cabane savante plein de cette adhésion calme à l’ordre du monde, il habite, seul, “l’espace heureux” de qui écrit. »

 

Claude Dourguin

Écarts

Coll. Recueil, Champ Vallon, 1994

http://www.champ-vallon.com/claude-dourguin-ecarts/

mardi, 18 septembre 2018

Claude Dourguin, « Lettres de l’Avent »

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Hercule Segers

 

« Je vous écris d’un pays qui est le mien, aussi. Je vous écris de ce pays d’avant.

 

J’ai ouvert la fenêtre sur les lointains. Ici, toujours, voyez-vous, sont donnés d’abord les lointains. Sans cesse ils appellent. Ils parlent d’autres collines, de vallonnements tendres où la fraîcheur de l’air serait presque musicale.

 

Les collines se lèvent dans les nuages. Prises chaque matin dans une brume blanche et dorée qui les enveloppe, les rend à l’indéfinité mouvante des lointains. Ceci d’abord m’attache à ce pays : la terre plus immatérielle qu’ailleurs, et le renouvellement des promesses.

Plus tard la brume se perd vers les faîtes des collines. Immobiles et noirs, les cyprès. De la terre au ciel leur silencieuse ponctuation sur la lumière. J’attends.

La brume toujours — les collines nées de l’indécision du ciel.

Parfois je pleure. Insupportable, comprenez-vous, cette offrande d’éternité, insaisissable et là pourtant, toujours, comme si quelque chose nous était rendu dans ce qui s’éteint, et là seulement.

Je ne sais plus alors la différence entre votre visage et les collines de ce pays. Je vous appelle des noms d’ici.

Vers le soir une paix plus étale scelle les collines cernées encore de la brume bleutée. Le paysage se réduit à la modulation sur le ciel des lignes du relief, proches, données.

Cette harmonie : là d’emblée, évidente sans qu’on en sache rien dire. À regarder les collines s’avancer dans la lueur neuve d’avant la nuit comme si elles entraient dans la fixité du temps, je songe qu’à force on devrait accéder à une autre vie — plus vacante, plus susceptible d’échos ?

 

Voici que se sont immobilisées les dernières collines, très foncé maintenant, le bleu de la buée légère a rejoint le ciel. Sous cette tremblante lumière les murmures de votre nom et la lenteur des grandes choses exaltées, allées au fond des mers là-bas. »

 

Claude Dourguin

Lettres de l’Avent

Coll. Recueil, Champ Vallon, 1991

http://www.champ-vallon.com/claude-dourguin-lettres-de-la...

jeudi, 13 septembre 2018

David Collin, « Vers les confins »

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DR

 

Cartographie des espaces cachés


« La ville participe aux rêves exploratoires des espaces cachés. La phrase est une énigme. Tracée par un dormeur qui cartographie sa mémoire. Voyageant sur les plans superposés de villes d’ombres et de cités parcourues, le rêveur interprète la nuit ce que les villes lui révèlent dans les images du jour. Par apparitions successives. Tel un détective qui sait lire dans les visages comme dans les haussements d’épaules, les légères inflexions d’une nuque, le rêveur enquête et rêve à tout moment. De jour comme de nuit, il marche dans la ville, se nourrit de ce qu’il voit, de ce qu’il ne voit pas encore. Que voit-il ? Ce que personne ne regarde : fissures et lézardes, ce qui passe au loin, ce qui apparaît dans l’horizon, les détails insignifiants d’un toit, d’un chemin, l’accumulation des regards au coeur du trafic, les affiches arrachées, la présence d’objets incongrus, l’annonce d’un bouleversement infime, les mouvements chorégraphiés des passants, des gestes minuscules aux grandes enjambées, les respirations des foules, une infinité de petits évènements qui constituent la vie d’un lieu, et des innombrables lieux qui composent la ville, les plis et replis de sa propre mémoire.

Je suis le rêveur. Je marche éveillé et somnambule, les yeux grands ouverts sur les images qui se ressemblent et s’additionnent. Les déjà-vus se répondent, les signes s’entrecroisent et disent l’inaperçu des cités, le sens caché de nos inquiétudes.

Indices, graphes élimés, traces de mots brisés, les affiches des villes étrangères offrent quelques-uns des puzzles et des messages les plus mystérieux qui soient. Les agrégats de papiers à moitié déchirés répètent sur mille façades leurs slogans tronqués. J’y cherche quelques ressemblances, quelques signaux m’indiquant la carte secrète d’une ville que j’ai peut-être déjà en moi.

Les murs parlent, les affichent s’étiolent. Seules subsistent les traces blanches des mots effacés par le temps, des slogans désuets. D’autres signes apparaissent. Les visages reviennent du passé, l’histoire se manifeste dans les restes d’un mot, dans les bribes d’un slogan politique, dans quelques idéogrammes menaçants, témoins d’un temps plus rigide. Mon regard s’arrête sur cette partie infirme du mystère de la ville. Quelque chose veut parler, qui n’a pas été complètement détruit. La mémoire est une respiration. Un battement secret qui surgit au coin d’une rue.

En tous points de la cartographie, la ville trace de grandes diagonales entre les questions. Les panneaux indicateurs se télescopent, ouvrent de nouvelles énigmes. Un nom surgit, une succession de noms ouvrent des portes sur l’imaginaire. En dedans, se compose un agrégat de matières qui rebondissent et bouillonnent, écho des mystères intérieurs situés dans les zones jamais explorées de soi, mais qui trouvent pourtant là, dans le cheminement urbain et lointain du flâneur, quelques fragments de réponse.

Lève la tête voyageur, interprète le ballet des grues, suis les fils électriques et démêle les noeuds des carrefours, marche, marche, vois les tours, les rêves démesurés et inhumains penche-toi sur l’épaule des joueurs qui sur un damier reproduisent celui des villes, remettent en jeu les courants et les circulations. Lis dans les tasses vides le destin de la journée qui vient, admire tout imprimé, tout signe qui dit la ville et les hommes qui en parlent, décide dans les graffitis et les messages gravés par les amoureux, à quelle prochaine intersection tu décideras de confier tes pensées. Les traces cruelles des vies passées, témoignent d’une absence jamais comblée. »

 

David Collin

Vers les confins

Postface de Claude Chambard

Hippocampe, 2018

http://www.hippocampe-editions.fr/actualites/507-david-co...

mercredi, 12 septembre 2018

Pierre Bergounioux, Jean-Paul Michel, Correspondance 1981-2018

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« 07.XII.07

Mon cher Pierre,

D’aucune manière tu ne dois douter de ceci : nos livres nous auront gardés ce que nous sommes dans les pires incertitudes du temps, si inconfortables qu’il ait pu nous être donné de les connaître. Au moins n’aurions-nous jamais « écrit rien que de nécessaire, chacun de notre côté, et quasi depuis l’enfance “montant sur toute chose comme sur un cheval”. Peut-être, qui sait ? n’aurons-nous eu, même, à choisir en rien la manière ni le moment, si persuadés, pourtant, que nous ayons été toujours du contraire ? C’est ainsi. À peine nous est-il donné de l’entrevoir. Est-ce à dire que nous serions fondés à formuler maintenant des regrets ? Tu sens comme moi le ridicule qu’il y aurait à ces plaintes. Nous aurions fait face à ce qui venait, que nous ne pouvions ni soupçonner ni connaître, comme il en aura toujours été, et pour nous — par la patience et par l’action, si malheureuses puissent nous apparaître rétrospectivement quelques-unes de nos mésaventures. N’aurons-nous pas eu, aussi le meilleur de ce qui pouvait nous être donné de meilleur ? L’élan, le feu, l’audace, la vie aveugle jetée sans calcul dans la fournaise ? Vois : la vie vivante tremble dans chacune de tes pages. Chacun de ceux qui, une fois, les aura approchées l’aura su. Ce feu n’aura plus de fin, j’en prends le pari sans crainte.

Pour ce qui est de la “vie nouvelle” de la dernière carte, c’est très simple : si tu as un instant envisagé avec sérieux, calme et terreur ta fin physique la plus tangible, et que, très sûr de la fin, ayant même en idée pris tes dernières dispositions, fait tes adieux, tu te découvres imprévisiblement muni d’un peu de vie encore, tu auras trouvé à celle-là un autre goût, une autre teneur — ceux-là nouveaux, avec nécessité, qui te donnent à sentir une bonne fois tout l’incroyable d’être — une autre fois.

Je t’embrasse

Jean-Paul

 

[…]

 

Gif, mercredi 8 février 2012

Mon cher Jean-Paul,

Ce qui nous est arrivé, sans qu’on y ait trop de part, aura été mémorable. Il fallait le porter sur le papier, poétiquement ou prosaïquement, selon les moyens disponibles, le fixer, le clarifier, et d’abord à nos propres yeux. Des gueux, enlevés par le mouvement historique à leur relégation millénaire, à l’autarcie, à la stupeur, ne peuvent plus ne pas se demander ce qui leur arrive et qui s’inscrit, en dernier recours, dans le plan général. Ç’aura été fatigant mais stimulant, aussi. Toujours, me reste le souvenir de l’énergie que tu y as mise d’entrée de jeu, et le poème dont elle empruntait spontanément la voie, et le choix de la philosophie ! Je me répète : ce qui s’est passé était sans précédent et “n’aura point de suite”. C’est arrivé une seule et unique fois, et c’est toi que cette heure entre toutes les heures a désigné dans notre petite troupe de réprouvés. J’ai vu ça. J’étais là.

Urbinati était avec moi en primaire où il dessinait déjà. J’ai connu Serge Viallard dès la sixième mais non pas Christian Lacreu.

Er c’est plein de tristesse que j’ai dactylographié nos retrouvailles en 2008 avec Daniel. Il semblait, et c’était fou, que nous revenions en conscience au commencement. Je retrouvais les iconoclastes, les casseurs d’assiettes avec lesquels le sort m’avait mis, moi, rêveur, bénin, en relation. Et c’était la fin. Déjà !

Je ne te savais pas Treignacois par la branche maternelle. Te voilà donc un Corrézien complet, du haut et du bas pays, avec, à l’arrière plan, la grande plaine orientale et les hordes mandchoues. J’y pense. Catherine a des attaches, aussi, vers Treignac. À celui de Sermédiéras, qui se trouve près d’Uzerche, a dû s’ajouter un autre campement de yourtes, avec des têtes coupées accrochées au mât central, dans les Monédières, mais il n’a pas laissé de nom, juste des physionomies. […]

Je te serre sur mon gros blouson fourré.

Pierre »

 

Pierre Bergounioux, Jean-Paul Michel

Correspondance 1981-2017

Verdier, 2018

https://editions-verdier.fr/livre/correspondance/

mardi, 11 septembre 2018

Pascal Quignard, « L’enfant d’Ingolstadt »

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© : CChambard

 

 

« Compter pour du beurre, c’est ne pas être pris en considération, ne pas être rangé dans ce qui est, fut, sera. Compter pour du beurre, c’est ne pas compter. La vie enfantine à sa naissance est conditionnée au lait de la mère qui se substitue au liquide amniotique de l’ombre. La conception enfantine du faux dans notre langue est marquée au coin du beurre qui en dérive — et à un coin de beurre qui fond.

Compte qui ne compte pas.

Art.

Intrusion d'un monde “intrus” à l'intérieur du monde naturel.

Espèce de parenthèse onirique, dans la nuit, ou ludique, dans le jour, qui, une fois refermée, ne doit plus entrer en ligne de compte dans le réel. “Cette partie compte pour du beurre” signifie qu’on ne pourra exciper du résultat qui sera obtenu pour instituer la victoire, ni pour acter la défaite, ni pour évaluer les gains.

Les membres du petit groupe inmodifiable des enfants joueurs conviennent, en prononçant ces mots, que la partie à laquelle ils vont participer, après qu’elle aura été jouée, fondra dans le réel de la même façon que le morceau de beurre dans la poêle noire où le cuisinier ou la cuisinière l’a déposé.

Morceau sacrifié qui ne peut plus être ramené à son existence antérieure.

“Pour du beurre” s’oppose à “pour de vrai ”. Comme ce qui fond s’oppose à ce qui est dur ou en dur. Véritable est tout ce qui ne fond pas dans le réel comme s’il n’avait jamais été. Quand le sexe mâle est-il vrai ? Quand il rêve. C’est-à-dire quand la psychè se ment à elle-même en hallucinant involontairement. Quand est-il faux ? Dans le réel c’est-à-dire quand l’imprévisibilité qui définit le réel le prend de court en le rabougrissant. Jouer pour de vrai c’est, comme le lait dans la casserole, déborder le langage et s’achever dans le réel revenu à l’état sauvage. »

 

Pascal Quignard

L’enfant d’Ingolstadt

Grasset, 2018

https://www.grasset.fr/lenfant-dingolstadt-9782246817932

samedi, 08 septembre 2018

Jacques Dupin, « De nul lieu et du Japon »

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« Les mains lisses de terre humide

un potier tourne     de l’aube

 

à la nuit     l’instant différé de sa mort

 

nous goûterons dans ce bol

la mer intérieure     le riz blanc »

 

Jacques Dupin

De nul lieu et du Japon

Illustrations de Jean Capdeville

Fata Morgana, 1981

mardi, 04 septembre 2018

Franck Venaille, « Le Sultan d’Istamboul »

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« Qui est vraiment cet homme ? se demandait l’enfant. Ce n’est pas mon père. Je le sais. Ce n’est pas un être ordinaire. Je l’ai bien compris. Pourquoi se tient-il ainsi, éloigné de toute intrigue, de toute attache envers le monde ? Est-il riche ? Je le crois. Ne dit-on pas qu’il est le maître du Bosphore ! Mais pourquoi le vénère-t-on ? Pourquoi sur chacune des rives, tant d’hommes s’inclinent-ils à son passage ? “Je ne le sais pas” cria l’enfant, “il me manque les clés pour comprendre. On dirait qu’il cherche sans cesse à m’aguerrir, à me faire vivre hors des normes. D’où lui vient son pouvoir ?” L’enfant marchait, traînait, regardait, analysait. L’enfant d’Istamboul apprenait à vivre dans les rues, à l’intérieur des cimetières, dans l’obscurité des ruelles. Son visage reflétait déjà une certaine sagesse. En même temps, il aimait : se baigner — pêcher le lüfer — jouer au football (comme il aimait l’équipe de Galatasaray !) Il adorait les glaces à la pistache. Qui est vraiment cet homme ? se demandait le petit noiraud. On dirait qu’il possède des souvenirs répartis sur cinq siècles ! Il me semble qu’il a traversé des guerres comme d’autres passent d’une rive du fleuve à l’autre ! Demeurait l’eau, calme comme celle d’un étang. Demeurait sa fascination pour cet homme qui parlait aux mouettes.

[…]

Il me reste une main ! Je pourrais être un fœtus. Je ressemble à ces moutons d’abattoir qui — soudainement — découvrent l’odeur du sang et, maladroitement, se révoltent. Je suis tout cela à la fois et également bien autre chose : une conscience agissante ! Cela n’a pas de nom. Cela échappe à toute dénomination. C’est un état. Pourtant, j’ai des souvenirs. Je possède tout un réseau de nerfs malades. J’ai surtout ce poignard que je porte sous l’aisselle. Dieu grand ! Si je ne me trouvais pas déjà hors des normes, il me semble que je me mettrais à croasser sous la lune et à battre des ailes. Vous ne répondez pas ? Je suis sans âge. J’ai décidé de ne plus croire en Vous. Eh ! Que les mouettes, que l’ensemble des corbeaux m’écoutent : et si, moi-même, j’étais l’égal de Dieu ? Impossible ! Je dois m’arracher de l’esprit cette idée qui m’obsède. Je suis celui qui s’est emparé de Constantinople : le sultan Magnifique, n’est-ce pas suffisant ? En attendant, me voici dans l’état fœtal. Quelque chose se produira. Une femme va se mettre à crier, à se tordre et, superbe, je vais naître ! Ennemi acharné de toute concupiscence. Adversaire du mal. Je longeais la mer de Marmara. Voyant passer les pétroliers, leurs équipages. Mais le silence divin me terrorise. Que sais-je vraiment de ce qui me fait face ? J’ai la maladie de l’absolu ! »

 

Franck Venaille

Le Sultan d’Istamboul

Salvy, 1991

dimanche, 02 septembre 2018

Franck Venaille, « Jack-to-Jack »

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Peinture de Peter Klasen

 

« Souviens-toi homme putain souviens-toi de ces nuits où si peu tous les 3 nous dormîmes ! Aujourd’hui tu n’es plus que le masque d’un masque quelque chose qui s’agrippe à la vie la lumière de la vie avant de. Disparaître. Ombre. J’ai dit ce mot. Où si peu nous dormîmes. Moi, je ne veux pas qu’ainsi tu t’éloignes face de la nuit je ne le veux pas ! Souvenons-nous. Le temps joue. L’effroi gagne. Écrire plus vite encore pour rattraper les heures les étoiles filantes de ce ciel de lit-là. Fenêtre grande ouverte sur la ville. La montée du silence. Je t’ai écrit. J’ai aligné des mots des phrases de jolies ponctuations indociles. Ma main s’est posée sur la feuille de papier tu aurais pu ! combien de jours déjà ? répondre, homme putain de la nuit. Orphelin de sexe et de père. Jack-to-Jack. Tu disais le bonheur de naître sans géniteur et ainsi de limiter quelques risques d’angoisse. Pas de visage à aimer / haïr. Être seul. Être soi-même le monde le trou l’essence l’origine de tout : seul. Paternel évanoui. Salope en couches gommée ! Tu promèneras ton gros ventre ailleurs. Pardon, mère, il le fallait ! tellement vous fûtes l’un et l’autre. Pesants. J’ouvre la fenêtre. J’allume toutes les ampoules. Pieds nus je marche en déclamant. Mon amour nous regarde. J’embrasse les genoux de la femme étrange nommée amour. Toi : tu regardes tu t’en moques tu nous aimas bien pourtant ces nuits-là mon amour blond et moi. Je. L’ai dit. Mais saurais-je même te reconnaître si au milieu de tes frères vers nous tu avançais ? Ce fut la nuit. Ce fut cette nuit-ci. Cette rencontre-là. Tout de même cela ne t’aurait pris que quelques, dans ce passé je plonge et suis malade d’avoir vécu rêvé souffert. Je. Qu’un simulacre. Quelqu’un est-il jamais mort à cause de la langue d’une maladie de l’écriture ? Je vais — comment dit-on — vais te quitter mais quel malheur pour moi d’être celui qui vit le texte. Te dire : au revoir. Le train roulait et défilaient les paysages. Gens de partout. Elle et eux dans la soirée la matinée dans ce qui fut un jour de plus. J’allume cette énième cigarette. Je vais plier cette lettre. Éteindre. Attendre. Je vais. Tu marches sur un trottoir. Tu montes et tu descends sans cesse de ce trottoir. Voilà que tu écoutes un homme te parler peut-être même lui souris-tu ! Je me regarde dans une glace. Je vois mes rides, ensemble vous partez. Je me fais des grimaces j’ai. Peur. »

 

Franck Venaille

Jack-to-Jack

Luneau Ascot, 1981