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jeudi, 22 novembre 2018

Luo Fu, « En raison du vent »

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DR

«  En raison du vent

 

Hier j’ai longé la rivière

Sans me hâter jusqu’à

L’endroit où les roseaux se penchant pour boire

Et j’ai demandé à la cheminée

D’écrire pour moi dans le ciel une longue lettre

Sans doute un peu confuse

Mais mon intention

Était aussi claire que la chandelle à ta fenêtre

Qu’on y trouve un peu d’ambiguïté

C’est bien difficile à éviter

En raison du vent

 

Que tu comprennes ou non cette lettre n’a pas d’importance

L’important c’est qu’il faut

Avant que les chrysanthèmes n’aient complètement fané

Que sans tarder tu te mettes en colère, ou que tu ries

Que sans tarder tu prennes dans le coffre cette fine chemise qui est à moi

Que sans tarder tu peignes à ton miroir cette noire et souple séduction qui est la tienne

Et qu’ensuite avec l’amour de toute une vie

Tu allumes une lampe

Je suis un feu

Qui à tout moment peut s’éteindre

En raison du vent »

1981

 

Luo Fu

En raison du vent

Traduit du chinois (Taïwan) par Alain Leroux

Circé, 2017

http://www.editions-circe.fr/livre-En_raison_du_vent-588-1-1-0-1.html

 

mercredi, 21 novembre 2018

Joël Cornuault, « Tes prairies tant et plus »

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DR

 

« Que si le temps aux trousses

– vieilles faux

que vous faut-il encore

roses noires squelettes piquants ? –

il reste tant de ces temps

d’allégresse suffisamment douce

pour ne pas nous exploser

tu es faite comme un moineau de cerisier

une moinelette de sorbier –

mais intense assez

pour faire feu à fleur et à fourrure

des quatre fers dans le cœur

cela tient à l’esprit

que tu as distribué

sur nos heures

ton affluence de dons

– tu parles du haut d’un printemps

Dans mon sac à pie tes diamants ont chu

 

Je l’ai senti si fort hier

ce courant

ce courant de cavalcade

dans le plus grand secret

d’une parfait générosité

et que cette influence

digne des fleurs de jasmin et des perce-neige réunis

est ta création

– belle comme une horloge qui a perdu ses aiguilles

une goutte de parfum sur la nuque à l’attention du fiancé

quand il s’endort contre la fiancée –

ta graine au jardin

dans ce désert

désert de fées

ta veille au grain d’Éden

 

À longueur de jours nos mille et une nuits »

 

Joël Cornuault

Tes prairies tant et plus

Dessins de Jean-Marc Scanreigh

Pierre Mainard, 2018

http://pierre-mainard-editions.com/boutique/grands-poemes...

lundi, 19 novembre 2018

Franck Venaille, « Visage du condottiere »

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DR

 

« D’une douleur prégnante je cherche la raison

quand cesserai-je de porter à mon cou cette pancarte

où s’étale le mot : “c.o.u.p.a.b.l.e” ?

Pourrais-je enfin vivre et penser, agir, aimer et caresser

la chair de l’autre sans me croire installé

sur le bûcher de souffrir ?

D’une blessure ancienne suinte le pus.

Quelque chose se tord et ricane en moi.

Peut-être la vision que j’ai de l’infini.

Peut-être ce qui perdure en moi de primitif.

Rien que la sensation d’être cet homme désigné

fatigué de tirer l’attelage des jours.

Çà ! Ma douleur !

Ne pouvons-nous pas ajouter un brin de comique à nos rapports ?

(je me contenterai d’un pétale d’humour).

Déjà : on installe devant moi cette bouilloire.

Déjà : dans mon uniforme d’officier du 54e régiment des Trop Sensibles

je prie ma compagne de partager, avec moi, le breuvage fort !

C’est alors qu’un cheval avance sa tête par la fenêtre blonde ouverte

avec harmonie ses longs cils se mêlent aux broderies du rideau.

Ah ! Montagnes bleues peintes par l’Éternel !

Ah ! Mélodie rose de la fleur de lupin !

La douleur est bien là : n’est-elle pas organiquement mienne ?

Mais j’en fais don au pasteur intègre du village.

Et c’est d’un air léger que je termine de boire,

alors que

pour moi seul, cette femme entière

soulève sa voilette.

 ——————————————————————

En ces après-midi où surgissaient les merles

– petits orateurs agités et pugnaces –

je ne demandais rien d’autre à la vie que cela

partager avec eux le silence capiteux

me laisser abuser par leur si incompréhensible joie

et

pourquoi pas ?

à mon tour étendre sur ma douleur mes ailes noires

afin de la cacher au regard d’autrui

en ces après-midi où surgissaient les merles.

D’une chambre à l’autre

en leurs fenêtres ouvertes

passait, bon compagnon : le vent d’avril !

J’étais ce condottiere venu pour régner sur quelques icônes

forcément chastes. Ce soldat adossé à cet arrole noir

lui servant de rempart – main nue qui se tend au passage d’une jupe –

Rien que moi !

Tout de moi !

En ces après-midi où s’agitaient qui vous savez.

Elle était donc douce et lumineuse cette vie !

Pourquoi, soudainement, cette étrange odeur glissant dans les couloirs ?

Et d’où venait, rauque et rauque, cette roux rauque, qui :

s’élançait

contournait

s’immisçait partout, si rauque ?

De quelle poitrine ? Ça je le saurai.

De quels poumons ? On me le confiera.

De quel appartement avec vue sur le lac ?

Rauque et rauque cette toux signalant à toutes et tous

que, parmi eux, un être souffrant, sur sa couche, mal respirait.

En ces après-midi où surgissaient les merles. »

 

Franck Venaille

Tragique

Obsidiane, 2001, rééd. Poésie/Gallimard, 2010