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dimanche, 22 septembre 2019

David Collin, « La grande diagonale »

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Victor Segalen en Chine

 

Voici un petit livre rose qui est bien plus copieux qu’il n’en a l’air. C’est que l’histoire conjointe de Victor Segalen & de David Collin est passionnante. D’une rencontre dans la boîte d’un bouquiniste avec quelques livres au début des années 2000 à la publication de ce livre, il y eut une belle & longue diagonale entre les deux écrivains avec de magnifiques évitements, de splendides bifurcations, des échecs qui sont des avancées lumineuses. Ce livre ne serait-il que cela, l’histoire d’un échec à écrire sur Segalen, qu’il serait déjà une réussite, mais, mieux, il est, sur le fil, une ouverture, un partage, une lecture, de la vie & des livres de l’auteur des Immémoriaux, de René Leys, d’Équipée, de Stèles & autres Peintures qui doivent ne jamais quitter la bibliothèque de l’honnête homme. De livre en livre, David Collin, trace sa propre diagonale qui passant par des Cercles mémoriaux se dirige Vers les confins improbables et absolument nécessaires.

 

« La devise Segalen est un sceau chinois qui s’apparente au plan d’une ville labyrinthique. Couleur cinabre, le sceau dépose son empreinte empoisonnée sur la stèle de papier et signale aux correspondants l’origine d’une lettre, la physionomie de l’expéditeur. Le sceau rouge déploie l’étendard de l’amitié et dépose l’impérial salut.

 

L’assemblage des caractères sigillaires doit tout au hasard. On pourrait tout aussi bien dire le contraire.

 

Le labyrinthe est un espace de pensée.

Le labyrinthe est une ville.

Il est Pékin.

 

Il est fait d’avancées, de reculées, des défilés et des portes de la Ville Impériale, qui forment le noyau, compliquent et allongent le chemin (Lettres de Chine), où déambulent Segalen et les personnages de René Leys. Il est la Cité interdite aux innombrables portes et couloirs et, par extension, la Chine entière.

Le labyrinthe est une ramification de signes et de directions opposées qui reviennent après mille détours vers le centre de soi. Le labyrinthe est le manifeste d’une manière de progresser et de cheminer. Si la diagonale guide, donne la direction principale et la résolution sans faille qui consiste à accomplir un exploit, à ne laisser aucun obstacle entraver la route, le labyrinthe honore la ligne brisée, géographique et temporelle, les départs démultipliés, ajournés, les impasses, l’errance et le vagabondage comme secrets exercices de la liberté. Pour retrouver la ligne, échapper aux pillards et aux révolutionnaires sans perdre l’horizon à atteindre : le détour. Comme sagesse d’un voyageur qui garde la cap malgré les écarts nécessaires, qui tourne autour d’un axe de progression avec marches de crabes et spirales successives qui s’écartent et se rapprochent mais s’en vont bien plus vivement encore vers une destination lointaine.

 

Prenez donc le chemin de la terre, méticuleusement divisé, et qui d’ailleurs, par de longs détours, conduit à peu près au même but. Victor Segalen, Peintures.  »

 

David Collin

La grande diagonale

Coll. Les Singuliers, Hippocampe, 2019

http://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=7424&menu=2

samedi, 14 septembre 2019

Élien, « Histoire variée »

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Raphaël, L’École d’Athènes, Chambre de la Signature, Musée du Vatican

 

« Un tyran appelé Tryzos voulut se débarrasser des conjurations et des complots contre lui. Il donna donc l’ordre aux gens du pays de ne se parler entre eux ni en privé ni en public. C’était une situation difficile, voire impossible. Ils rusèrent alors avec l’ordre du tyran : ils se faisaient des signes de la tête et des mains. Ils se lançaient des regards tantôt terribles, tantôt sereins, tantôt joyeux, et chacun fronçait les sourcils lors d’événements sombres et irrémédiables pour donner clairement à voir à son prochain la douleur de son âme, reflétée ainsi sur son visage. Le tyran en prit une fois de plus ombrage, persuadé que même le silence finirait par engendrer quelque chose de mauvais pour lui, vu la variété des attitudes possibles. Il mit donc aussi fin à cette situation. L’un de ceux qui étaient irrités par cette privation de liberté, qui la supportait mal et qui avait soif de renverser ce despotisme, se rendit sur la place, et là, debout, il se mit à pleurer à chaudes larmes. La foule vint l’entourer et se joignit à ses pleurs. On annonça au tyran que personne n’utilisait plus de signes, mais que les larmes étaient devenues monnaie courante. Lui, qui désirait mettre fin à cela non seulement en condamnant à l’esclavage la langue et les gestes mais en abolissant également la liberté naturelle des yeux, arriva sur le champ avec ses gardes afin d’en finir avec les larmes. Dès qu’ils le virent, ils arrachèrent aussitôt les armes aux gardes et tuèrent le tyran. »

 

Élien

extrait du « Livre 14 »

Histoire variée

Traduit et commenté par Alessandra Lukinovich et Anne-France Morand

Coll. La roue à livres, Les Belles Lettres, 2004

jeudi, 12 septembre 2019

Quand mon âme vagabonde en ces anciens royaumes

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Les dynasties des Song (du Nord, 960-1127 et du Sud, 1127-1279) furent prospères en tout, même en poésie. Zhang Xian, Yan Shu, Ouyang Xiu, Wang Anshi, Su Dongpo (Su Shi), Huang Tingjian, Qin Guang, Chen Yuyi, Yang Wanli, Lu You, Xin Qiji, Juang Kui… pour n’en citer que quelques uns, bien qu’arrivant après leurs illustres prédécesseurs des Tang, qui ont souvent les préférences des amateurs, produisent des œuvres très rythmées, très subtiles, souvent poèmes à chanter, où les grands thèmes sont abordés avec un angle particulièrement inventif, narratif, et comme une véritable voie de la connaissance de soi. Le choix proposé ici par les éditions de la Cerise offre des poèmes souvent inédits encore pour le lecteur français, si parfaitement accompagnés de peintures de Dai Dunbang toutes vibrantes des atmosphères si particulières de l’art chinois qu’elles sont un juste trait d’union entre passé et présent.

 

Li Qïng Zháo, « Sur l’air de Le printemps au Tombeau-des-Braves »

 

« Le vent est tombé, la poussière embaume, les fleurs sont déjà passées,

Il se fait tard et je suis lassée de me peigner.

Le monde est là, il n’y est pas, tout est fini.

Je voudrais parler, mais les larmes coulent en premier.

 

J’entends dire que sur les Deux-Rivières, le printemps reste beau,

Alors me vient le projet d’aller y canoter.

Je crains pourtant que sur les Deux-Rivières une sauterelle, ce frêle esquif,

Ne puisse emporter autant de chagrin. »

 

quand mon âme vagabonde en ces anciens royaumes,li qïng zháo,zhü xinbertrand goujard,dai dunbang,éditions de la cerise

 

Zhü Xi, « Dans l’estuaire vogue le navire »

 

« La nuit dernière sur le petit navire : un ciré pour la pluie,

Plein fleuve de vent et de vagues : à la nuit qu’y faire ?

Ce matin seul, on veut rouler la toile pour regarder,

Rien n’a changé : des montagnes bleues et des bois verts partout. »

 

Li Qïng Zháo, 1084-après 1149 – Zhü Xi, 1130-1200

in Quand mon âme vagabonde en ces anciens royaumes

Poèmes Song traduits par Bertrand Goujard & illustrés par Dai Dunbang

La cerise sur le gâteau, éditions de la Cerise, 2017

https://www.editionsdelacerise.com/livre/quand-mon-ame-vagabonde-en-ces-anciens-royaumes

dimanche, 08 septembre 2019

Bruno Remaury, « Le Monde horizontal »

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Un paléontologue amateur, un miraculé d’un coup de grisou, Leonard de Vinci, August Sander & Diane Arbus, Jackson Pollock, Christophe Colomb, Reprobus, Marie, Anna, Hans, Isaac, Francesco et quelques autres – histoire et fiction se mêlant heureusement –, Ellis Island, des grottes, des maisons, des trains, des bus, des bateaux, des essais nucléaires… une horizontalité du temps, de l’espace, notre vie en somme, rien de plus, rien de moins, dans les pas de Walter Benjamin qui nous a dit qu’il fallait, simplement, trouver les mots pour ce que l’on a devant les yeux, ce qui n'est pas si aisé. Voici donc une collection de chroniques qui se superposent, se croisent, se rejoignent, se disjoignent, façonnant un présent perpétuel et multiple épatant.

 

« […] Dans la grotte se scelle le pacte que l’homme passe avec la mort. On imagine ce corps couché près de la grotte, les siens qui l’ornent avant de le brûler, leurs mains qui collectent ossements et débris dans le foyer pendant que d’autres façonnent l’urne d’argile dans laquelle les rassembler avant de ramper dans l’étroit boyau puis de l’ensevelir au cours de quel rituel, chant, psalmodie, cela personne ne le saura jamais. Et on ne peut s’empêcher de penser que cette ornementation faite avec les doigts sur le rebord évasé de l’urne a peut-être été modelée par les mêmes mains dont les contours ornent les parois de la grotte pendant que leurs restes eux-mêmes, phalanges, ossements minuscules et débris calcinés, dorment dans un recoin inexploré de la Salle sépulcrale frileusement blottis dans l’argile sous leur fin drap de calcaire. Et toutes ces mains de rejoindre les autres traces que Félix a trouvées, silex, bifaces, os gravés, comme autant d’humbles curiosités, de souvenirs de fouilles, de détresse de toutes sortes qui composent les archives de l’humanité.

[…] Dans une de ses lettres, Harry dit qu’au long des immenses étendues qu’il parcourt dans ses trajets, il a parfois l’impression de rejouer la longue marche des colons qui, enclos après enclos, piquet après piquet, ont sans cesse repoussé la frontière de leurs aînés afin que s’étendent chaque fois davantage les pâles prairies et les vertes vallées, les mille et une collines de leur paradis démesuré. Une fois même il a vu devant lui, avançant sur le bas côté de l’infinie route américaine, un troupeau de bisons que suivaient quelques Sioux chevauchant des poneys. Il les a dépassés lentement sans qu’aucun d’entre eux n’en paraisse étonné, image immobile, temps indéfiniment étiré, et n’a pas su le soir s’il les avait réellement vus où s’il avait superposé à la chaleur de la plaine et à la monotonie du voyage la photo d’un groupe d’Indiens passant devant un bloc de rocher aperçue quelques jours plus tôt dans un magazine. On dit des routes américaines qu’elles suivent les chemins des colons, eux-mêmes tracés à partir des pistes de chasseurs ayant emprunté celles des Indiens nomades à la suite des voies de migration des bisons. La route américaine est un espace mental fait de lignes et de traces superposées sur lesquelles s’entrecroisent bisons, Indiens, chasseurs, colons, et encore multitude, masses de peuple, populations par millions.

[…] Marie, mais comme tant d’autres de sa génération qui ont fait le saut de ces deux guerres, de ces crises, de ces génocides, de ces empires qui s’effondrent et de ces empires qui se créent, de cette bascule d’un ordre du monde et de l’arrivée massive d’un autre venu de l’horizon, et au fond ils sont nombreux, si auparavant ils prenaient place sur la grande échelle d’August, tous ou presque à la fin se retrouvent dans un de ces mondes en soi que Diane a photographiés, figures qui n’ont pas de nom, marges abandonnées. Et nous tous aujourd’hui encore de n’être à notre tour que des éléments séparés, détachés, moins au centre de quelque chose que dispersés aux quatre coins de l’horizon ainsi que Dieu le fait des peuples qui l’ont offensé.[…]

 

Bruno Remaury

Le Monde horizontal

Éditions Corti, 2019

https://www.jose-corti.fr/titres/monde-horizontal.html

mercredi, 04 septembre 2019

Claude Simon, « L’acacia »

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DR

  

Il suffit d’ouvrir – de rouvrir – un livre de Claude Simon, pour être pris par sa phrase et ne plus lever les yeux avant d’être parvenu, avec regret, au bout de l’aventure.

L’écriture, tout simplement, comme on en croise peu au long d'une vie.

 

« […] Le soir, dans la salle à manger mal éclairée où dînaient aussi trois officiers et des hommes aux airs d’entrepreneurs ou de voyageurs de commerce (il y eut, un jour, un groupe bruyant d’Américaines assez âgées, les épaules couvertes d’étoles de fourrure, accompagnées de deux personnages d’allure officielle), elles échangeaient à voix presque basse entre les cuillerées de potage de brèves paroles, comme honteuses, misérables, les deux visages usés empreints d’une identique expression de paisible et d’absolu désespoir, tandis que selon son habitude la veuve restait immobile, imperturbable, devant son assiette vide. Parfois, au dessert, elle sortait de son sac et montrait à l’enfant les cartes postales qu’elle avait achetées et que, remontée dans sa chambre, le garçon couché, elle envoyait à ses parents ou à ses connaissances.

[…]

Et à la fin elle trouva. Ou plutôt elle trouva une fin – ou du moins quelque chose qu’elle pouvait considérer (ou que son épuisement, le degré de fatigue qu’elle avait atteint, lui commandait de considérer) comme pouvant mettre fin à ce qui lui faisait courir depuis dix jours les chemins défoncés, les fermes à demi détruites et les troquets aux senteurs d’hommes avinés. C’était un tout petit cimetière, circulaire, d’une vingtaine de mètres de diamètre au plus, entouré d’un mur de pierres meulières comme on en voit aux pavillons de banlieue et dont les piliers de chaque côté du portail étaient surmontés d’une croix de fer peinte en noir. La majorité des tombes étaient celles de soldats allemands, mais elle alla tout droit à l’une d’elles un peu à l’écart, que sans doute quelqu’un (quelqu’un qui avait eu pitié d’elle – ou plutôt d’elles – ou peut-être avait simplement voulu s’en débarrasser) lui avait indiquée et sur laquelle, en allemand et sur une plaquette métallique, puis en français sur une planchette plus récemment apposée, était simplement écrit que se trouvaient les corps de deux officiers français non identifiés. Il avait enfin cessé de pleuvoir et un soleil de fin d’été jouait au-delà des murs sur les feuillages du petit bois (le cimetière était situé en arrière et à l’est de la zone d’environ dix kilomètres de large que semblait avoir suivie l’espèce de tornade géante détruisant tout sur son passage) dont certaines branches commençaient à dorer. Elle s’avança jusqu’à l’inscription, la lut, recula jusqu’à l’endroit où devait approximativement se trouver les pieds des morts, fléchit les genoux puis se releva, fouilla dans son sac, en sortit un mouchoir qu’elle étala sur le sol, s’agenouilla alors, fit s’agenouiller le garçon à côté d’elle, se signa, et abaissant la tête se tint immobile, les lèvres remuant faiblement sous le voile enténébré. Quelque part dans les feuillages encore mouillés étincelant dans le soleil, un oiseau lançait son cri. Il n’y avait personne d’autre dans le cimetière que les trois femmes et l’enfant, c’est-à-dire la veuve et le garçon agenouillés et, un peu en arrière, les deux autres femmes debout, tenant à la main leurs sacs et leurs parapluies refermés, immobiles, les lèvres immobiles dans leurs immobiles visages ravinés, leurs yeux soulignés de poches, bordés de rose, couleur de faïence et taris. »

 

Claude Simon

L’acacia

Minuit, 1989, rééd, coll. Double, 2003

lundi, 02 septembre 2019

Patrick Deville, « L’étrange fraternité des lecteurs solitaires »

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La fraternité des lecteurs solitaires, cette communauté chère aussi à Pascal Quignard & à tous ceux qui se penchent quotidiennement sur ces simples assemblages de cahiers imprimés qui bientôt envahissent leurs logements, cette fraternité donc, est ici, rassemblée par Patrick Deville, dans un joyeux mouvement qui nous fait croiser Pierre Michon, Artaud, José Manuel Fajardo, Philippe Ollé-Laprune, Jorge Zalamea, Valery Larbaud, Stevenson, etc., dans une prose gourmande et joyeuse qui nous concerne au plus haut point pour peu que l’on se prenne au jeu du “Lecteur idéal”. Voilà de quoi se laver le gosier entre deux roboratives nouveautés et repartir de plus belle à l’assaut de quelques chefs d’œuvre et de nombre de petites choses sans importance.

 

« Des enfants naissent, grandissent, un peu n’importe où, au petit bonheur, dans une école de la Creuse ou un hôpital psychiatrique en Bretagne, ceux-là découvrent éblouis la lecture des alexandrins, la prose impeccable des barbichus, ces enfants se croient seuls au monde à être ainsi transis, ils cherchent “comment d’un nœud coulant à la gorge on se fait des lauriers sur la tête”, s’évertuent à poser en secret d’autres syllabes sur la grande scansion, “les douze anneaux bien hauts / sur la tringle à rideau”, avec ce bel orgueil qui est le contraire de la vanité : l’espoir d’avoir un jour des lecteurs.

Et ça ne marche pas. Ce qui est normal, c’est que ça ne marche pas. La plupart d’entre eux jettent l’éponge, d’autres s’acharnent, tel ce poète aux “huit cents cahiers soigneusement rangés dans une armoire. Quelque chose lui manqua, l’œuvre ou l’accueil de l’œuvre, on ne saura jamais. La roue de temps a roulé dessus : les huit cents cahiers, ce sont peut-être des éboueurs kabyles qui les ont mis dans le benne tournante du matin.” Par le hasard ou le génie qui est un autre hasard, d’autres encore entrent aux Cahiers de l’Herne, la basilique élevée pour eux. Sans doute on n’est pas dupe. On sait trop la phrase de Valéry : “La postérité, c’est des cons comme nous.”

[…]

Lisant toutes ces œuvres, on songe à la phrase de Walter Benjamin selon laquelle “il existe un rendez-vous tacite entre les générations passées et la nôtre : nous avons été attendus sur la terre”, parce qu’on n’écrit jamais seulement pour les contemporains, mais aussi toujours pour plus tard, pour des lecteurs qui ne sont pas nés encore. Les livres attendent dans nos bibliothèques d’être lus et relus et commentés après la mort de leur auteur : cette étrange fraternité des grands solitaires se joue des siècles et de la géographie, de l’espace et du temps. […] »

 

Patrick Deville

L’étrange fraternité des lecteurs solitaires 

Coll. Fiction & Cie, Seuil, 2019

jeudi, 29 août 2019

Ginevra Bompiani, « Conseils à un chasseur »

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« À qui désire tuer un homme, j’aimerais rappeler que ­— par un étrange effet du crime — l’âge de la victime revient au meurtrier. Il faut par conséquent faire très attention à l’âge de celui qu’on tue. Tuez un nouveau-né, vous voilà faible, fragile comme lui : le premier venu peut vous empoigner et vous jeter par la fenêtre. Tuez un vieux, et la sève reflue avec vos forces, laissant flotter comme vide défroque un corps trop vague qui partout cherche appui, vos yeux se voilent, et la plus amoureuse des femmes s’esquive avec un haut-le-cœur. Si la victime est d’âge mûr, elle va se décharger sur votre dos du poids de ses années, des graves soucis de sa position, des souvenirs sans nombre d’une vie qui a mal tourné. S’il s’agit d’un jeune homme, au contraire, toute l’expérience que vous avez engrangée avec tant de peine, tombera à vos pieds, vos muscles céderont aux nerfs, vous vous empêtrerez, et le sens de l’orientation — si précieux à l’assassin que vous êtes — perdra sa sûreté, divaguera.

Veillez donc à bien choisir un homme arrivé au moment de sa vie qui soit le plus proche du vôtre. Même alors, quand vous vous trouverez devant un homme qui paraît le même âge que vous : méfiez-vous. Il pourrait cacher en lui toute une autre durée, invisible, n’avoir jamais accompli son âge, être dangereusement resté en deçà, ou l’avoir largement dépassé.

La race peut aussi vous jouer de mauvais tours : on dit que dans certains villages africains une gamine d’à peine douze ans vaut une fille épanouie de l’Europe ; qu’un homme de cinquante ans, là-bas, est déjà un vieillard. Cantonnez-vous à votre race. Et ne mésestimez pas — si vous êtes citadin — l’influence de la campagne : à chaque souffle du vent, le grand air touche à l’âge de l’homme : il lui fouette le sang et le rajeunit aujourd’hui, demain, à l’improviste il le couvre de rides.

Faites en sorte que la victime soit la plus proche de vous par l’âge, la condition, les habitudes, le physique. Et s’il vous arrive de rencontrer un homme aux cheveux noirs, les lèvres décolorées et le regard usé ; s’il porte un costume sombre, des chaussures à bouts ronds, pas de cravate ; s’il a trente-cinq ans, deux mois, deux jours ; s’il est né un samedi, dans une chambre en désordre, en émoi ; s’il cache une faute future ; s’il va le long du fleuve, juste en face de vous et que, vous bousculant à peine, il lève vers vous les yeux et pousse un cri d’horreur ; vous, qui savez à qui vous avez affaire, cet homme-là, vous pouvez tranquillement le tuer. »

 

Ginevra Bompiani

Les règnes du Sommeil

Traduit de l’italien par Eliane Formentelli

Postface d’Italo Calvino

Coll. « Terra d’altri », Verdier, 1986

https://editions-verdier.fr/auteur/ginevra-bompiani/

mercredi, 28 août 2019

Jean Clair, « Lire, écrire »

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DR

 

« […]

Autrefois, je lisais pour ralentir mes impatiences, la lecture était capricieuse. Lire aujourd’hui réchauffe un froid intérieur et elle exige temps et continuité.

 

On ne lit pas en fait, on relit — comme l’enfant qui demandait qu’on lui redît le même conte pour vérifier que les personnages étaient toujours là, les mêmes visages, confrontés aux mêmes périls, et prononçant, page après page, les mêmes choses. On constatait alors que les adultes sont des gens en qui l’on peut croire. Mais on relit, devenu adulte, à son tour, pour retrouver les émotions anciennes et les moments perdus.

[…]

 

L’obsession de relire qui s’est installée en moi n’est en réalité que la morsure adoucie, devant la peur de la mort, de la nécessité d’écrire, son substitut inoffensif, un placebo aimable. On relit pour vérifier que ce que l’on a lu autrefois était toujours là.

Mais on écrit pour vérifier que ce que l’on a vécu jadis a bien été vécu. L ‘angoisse est tout autre.

[…]

 

Écrire, comme on lit, pour échapper au temps et oublier la lourdeur des choses mais, en même temps, s’assurer de la présence du temps.

Répéter. Relire. Reprendre. Recommencer. Rabâcher. Radoter. Retomber en enfance. Les enfants répètent leur ritournelle pour occuper le temps, et les vieillards se répètent pour tromper le temps.

Retour à l’école, soixante après que j’en suis sorti.

[…]

 

En lisant, en écrivant : Julien Gracq omet le troisième commandement de la Loi invisible inscrite autrefois au fronton des écoles : “compter”.

Compter, pour mesurer désormais le temps qui reste. Chaque page numérotée fait du livre un sablier dont les mots sont le grain. Nul temps n’est plus compté que celui employé à lire, et nul temps n’est, dans le même temps, aussi libéré du temps que le temps de la lecture. C’est le charme de la comptine qui est à la fois conte et décompte, dans le seul et même plaisir de lire sans mesurer les heures.

[…]

 

Il y a des auteurs, me dit cet ami, qui sont faits pour être relus, et non pas pour être lus.

Il faut cependant qu’il y ait une première fois… Le lecteur qui aime relire devient alors le compagnon privilégié de celui qui écrit non pour être lu mais pour être relu. »

 

Jean Clair

Les derniers jours

Gallimard, 2013

mardi, 27 août 2019

Sima Guang, « Sur les rimes du poème de Shao Yaofu, “Chant des activités dans le nid de la joie paisible” »

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« Dans la terrasse magique, libre de toute affaire, chaque jour ouvert et gai,

Paisible et joyeux, revenu à la source, il ne cherche rien au-dehors.

Lorsqu’il bruine et que souffle le vent froid, il reste seul assis,

Et quand le ciel est clair et les scènes sont belles, il randonne à son aise.

Les pins et les bambous ouvrent à suffisance ses yeux noirs,

Et qui l’empêche d’épingler sur sa tête blanchie des fleurs de pêchers ?

Moi qui ai pour mission de rédiger des livres,

Pour vous je volerai un instant et monterai sur le haut pavillon… »

 

Sima Guang – 1019-1086

 « La dynastie des Song du Nord — 960-1127 »

Textes traduits, présentés et annotés par Stéphane Feuillas

Anthologie de la poésie chinoise

La Pléiade, Gallimard, 2015

samedi, 24 août 2019

Anne Pauly, « Avant que j’oublie »

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De Verdier les 40 ans, suite.

Des premiers romans comme celui-là je veux bien en lire un chaque jour.

Anne Pauly s'invite dans la cour des écrivains avec une allégresse rare sur un sujet grave — la mort du père. Parler aux — avec, pour les — morts, oui, c'est de cela qu'il s'agit, dire l'ineffable, dire ce que l'on peut faire avec la mort et ce qui reste de celui qui maintenant n'est plus là et qui ne cessera de nous accompagner, d'une manière ou d'une autre et dont on fera l'inventaire. Anne Pauly attrape tout ça et avec une vraie liberté et, un humour épatant, elle tient à la juste distance ce qui pourrait nous mettre à terre. Un magnifique portrait, aussi, d'un père pour le moins singulier.

 

« Pour l’heure, j’avais réussi à venir à bout des choses urgentes comme envoyer des actes de décès pour clôturer administrativement son existence et ça me semblait déjà énorme. Je n’avais en outre, pour le moment, ni huissier sur le dos, ni date butoir ni aucun agenda sauf celui que préconisaient les livres de développement personnel et que relayaient, terrifiés par les entre-deux, les gens qui m’entouraient, patients, à l’écoute, compréhensifs, ma pauvre chérie, mais quand même pressés de me voir tourner la page. Moi, je préférais ne pas.

Le premier jour, j’ai donc résisté, façon Bartleby, à cette injonction d’inventaire définitif en contemplant, immobile, cigarette à la main, les choses dans leur ensemble depuis le seuil des pièces, hésitant à leur imposer un mouvement qui dissoudrait peu à peu et pour toujours ce qu’il y avait eu avant. Cette perspective m’angoissait tellement que j’ai même pris des photos de chaque étagère pour être capable de recomposer, en cas de vérification intempestive des inspecteurs de la mémoire, le tableau dans son ordre exact et au centimètre près. J’ai aussi passé deux bonnes heures à enregistrer les bruits de la maison avec le dictaphone de mon portable craignant de ne plus jamais les entendre si quelque chose venait à changer : silence assourdissant, tuyaux régurgitant, bruit particulier de l’eau s’écoulant dans tel ou tel évier, vrombissement de thermostats, craquements de parquets et d’escalier, grelots accrochés pratiquement à tous les trousseaux de clés, carillons japonais tintant dans le vent de manière poétique ou irritante, tours de clés et couinements de portes, cliquetis d’interrupteurs, fenêtres aux caoutchoucs rebelles et touche play de l’antique répondeur sur la bande duquel on entendait encore la voix mélodieuse de ma mère dire, un peu intimidée de s’adresser à une machine : Laissez-nous votre message ou votre numéro.

Personne n’avait effacé ce message depuis qu’elle était partie et on avait dû trouver qu’ils étaient cinglés, chez les Pauly, de laisser un fantôme prendre les messages. Mais nous, ça nous plaisait de pouvoir continuer à l’entendre de temps à autre et il m’était même arrivé de téléphoner en sachant qu’il n’y aurait personne pour décrocher et qu’elle s’adresserait donc directement à moi. Sa voix, où résonnait toute la gentillesse du monde, nous était nécessaire. Dans les moments de nos vies où, par facilité, nous laissions le désespoir nous gagner, elle nous ramenait à nous-même, nous exhortait à nous redresser et à faire de notre mieux. »

 

Anne Pauly

Avant que j’oublie

coll. Chaoïd, dirigée par David et Lionel Ruffel, Verdier, 2019

https://editions-verdier.fr/livre/avant-que-joublie/

mercredi, 21 août 2019

Julien Nouveau, Caroline François-Rubino, « d’ombres, d’eau et de sel »

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« L’histoire que je t’avais demandée, je ne suis pas sûre d’en avoir entendu les premiers mots. Je sais pourtant qu’elle parlait d’un retour de baignade, d’une cascade moins tonnante que prise à dire les chuchots de l’eau. De cette journée qui ne finissait pas de s’épuiser, je n’ai pas même entendu les premiers mots, glissant vers mon sommeil. Pourtant je sais que tu me l’as racontée, plusieurs heures durant, soucieux de ne pas me réveiller ; heureux d’en suivre le cours. Heureux de me savoir endormie, heureux de profiter encore un peu de ce moment de veille, qui précédait celui de notre sommeil.

 

Toi, de pierre, d’eau et d’un peu de sel, moi de vapeurs, de ciel et d’un peu de verre, nous tenions à un fil, à la grâce d’une heure de nuit propice. Un déplacement de lumière, un soleil dur venu contre son heure, un silence encombré sur le pavé de notre ciel, impatient quand nous nous offrions à l’éternité d’un instant, aurait-il suffi à nous rompre. Nous tenions à un fil, ténu mais de fer, immortel, tant que nous le voulions ainsi. »

 

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Julien Nouveau

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peinture de Caroline François-Rubino

Lanskine, 2019

lundi, 19 août 2019

Imre Kertész, « Journal de galère »

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« La vie est un temps que nous meublons surtout de choses superflues. La caractéristique principale du “saint homme” n’est peut-être pas tant d’être obsédé et monomaniaque que d’avoir horreur de perdre son temps. Le temps semble insignifiant jusqu’à ce que s’accomplisse son terrible commandement : la vieillesse et la mort. — En Europe, tout se règle par le travail, plus précisément le service du travail obligatoire. Traverser un passage souterrain et être confronté à l’effervescence de la foule. Où courent-ils ? — Ce n’est pas une question à deux sous à propos de la mort ; mais je me demande s’ils accordent vraiment tant d’importance aux futilités. Se lever, se laver, la famille, les transports ; huit heures de travail, activité généralement extérieure à l’existence, puis les achats, à nouveau les transports, un peu de distraction, de préférence sans lien avec l’existence, faire l’amour dans le meilleur cas, et finalement le sommeil ou l’insomnie. Cette existence où les gens ne prennent part ni à leur vie ni aux événements, il faut bien qu’ils la considèrent pour ce qu’elle est : leur vie. — Finalement, j’ai réussi à échapper à ce destin impersonnel ; ma plus grande aventure, c’est quand même moi. Je me suis pensé et construit. Envers et contre tout. En travaillant tout au fond de la mine ; en silence, les dents serrées. À présent — bien que je sois encore “en devenir” — je suis fondamentalement prêt ; cela m’a pris cinquante-cinq ans et la mort peut m’arracher à moi-même à tout instant.

 

Longtemps le mensonge a été la vérité par ici, mais aujourd’hui même le mensonge n’est plus vrai.

 

J’ai atteint le fond cette nuit. Le sentiment d’absurdité que je connais bien s’est abattu sur moi comme une nouveauté surprenante ; je me suis vu de l’extérieur, mon visage ovale d’Asie Mineure, ma bouche avec sa molaire en métal, ma cuisse poilue avec sa cicatrice ; déchirement stupéfiant, absurdité d’être identique à ce phénomène physique ; sans parler de l’absurdité que sont mes relations, mon activité, en un mot ma vie. Rien n’a de réalité, seul le sentiment de culpabilité est réel. Pourtant je n’arrive même pas à m’y sentir malheureux et humilié, alors que c’est là la source de mon inspiration. Je suis couvert de honte comme si je n’avais jamais rien écrit, et tout m’est étranger, surtout moi-même. » Hiver, 1983

 

Imre Kertész

Journal de galère

Traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba

Actes Sud, 2010