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Livre - Page 4

  • Jean de La Fontaine, « Le chat, la belette et le petit lapin »

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    Jean Ignace Isidore Gérard dit Grandville

     

    « Du palais d’un jeune lapin
    Dame Belette un beau matin
    S’empara : c’est une rusée.
    Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
    Elle porta chez lui ses pénates, un jour
    Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour,
    Parmi le thym et la rosée.
    Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
    Jeannot Lapin retourne aux souterrains séjours.
    La belette avait mis le nez à la fenêtre.
    “Ô Dieux hospitaliers, que vois-je ici paraître ?
    Dit l’animal chassé du paternel logis :
    Ô là, Madame la Belette,
    Que l’on déloge sans trompette,
    Ou je vais avertir tous les rats du pays.”
    La dame au nez pointu répondit que la terre
    Était au premier occupant.
    “C’était un beau sujet de guerre,
    Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant.
    Et quand ce serait un royaume,
    Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
    En a pour toujours fait l’octroi
    À Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
    Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi.”
    Jean Lapin allégua la coutume et l’usage.
    “Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis
    Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,
    L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.”
    “Le premier occupant est-ce une loi plus sage ?
    — Or bien sans crier davantage,
    Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis.”
    C’était un chat vivant comme un dévot ermite,
    Un chat faisant la chattemite,
    Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
    Arbitre expert sur tous les cas.
    Jean Lapin pour juge l’agrée.
    Les voilà tous deux arrivés
    Devant sa Majesté fourrée.
    Grippeminaud leur dit : “Mes enfants, approchez,
    Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause.”
    L’un et l’autre approcha ne craignant nulle chose.
    Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,
    Grippeminaud, le bon apôtre,
    Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
    Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.


    Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois
    Les petits souverains se rapportants aux Rois. »

     

    Jean de La Fontaine

    Fables (livre VII)

  • Tao Yuangming, « Chant funèbre », en hommage à Jacques Pimpaneau

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    Tao Yuanming par Chen Hongshou

     

    « Quand il y a la vie, il y a forcément la mort,

    Même si le destin ne vous presse vers un fin précoce.

    Hier soir, il était un homme comme les autres,

    Ce matin, il figure au registre des fantômes.

    Le souffle des âmes, vers où se disperse-t-il ?

    Une forme morte est confiée à un cercueil vide.

    Des enfants affectueux cherchent leur père en sanglotant,

    Des amis chers vous caressent en pleurant.

    Les gains et les pertes, je ne les connais plus,

    Du bien et du mal, comment ne serais-je conscient !

    Après mille ans, après dix mille ans,

    Qui connaît votre gloire et vos humiliations !

    Mon seul regret est qu’au cours de cette vie,

    Du vin à boire, je n’ai pu avoir assez. »

     

    Tao Yuangming, (Tao Qian) — 365-427

    extrait de « L’œuvre de Tao Yuangming »

    in Jacques Pimpaneau, Anthologie de la littérature chinoise classique

    Philippe Picquier, 2004, poche 2019

     

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    Jacques Pimpaneau est mort ce 3 novembre à 87 ans.
    Il m’a fait découvrir et aimer la littérature chinoise. Il fut secrétaire de Jean Dubuffet et très lié à Georges Bataille, il l’assista dans ses derniers instants jusqu’à son inhumation au cimetière de Vézelay – la marche entre la maison de Georges Bataille et sa tombe fut une de mes promenades préférées lors de ma résidence chez Jules Roy en 2016.

    En 1972, il a créé le musée Kwok On à Paris, consacré aux Arts et traditions populaires d’Asie, qui a depuis quelques années trouvé refuge au musée de l'Orient à Lisbonne. Il a donné sa bibliothèque au fonds chinois de la bibliothèque municipale de Lyon.

    Jacques Pimpaneau fut non seulement un grand connaisseur, un grand passeur et un grand traducteur de la littérature chinoise, mais il a écrit également quelques petites merveilles comme les Mémoires d’une fleur ou les Quatre saisons de monsieur Wu, et aussi une épatante Célébration de l’ivresse (on trouve tous ses livres chez Philippe Picquier). Son Anthologie ne quitte pas mon établi.

    Je lève donc aujourd’hui ma coupe de vin à sa nouvelle vie de fantôme auprès de tous ceux qu’il a aimé et qu’il vient de retrouver — Tao Yuangming mais aussi nos amis Du Fu, Li Po, Shen Fu, Pu Song Ling, Wang Wei, Su Dungpo. Que leurs chemins soient parfumés et aussi doux que possible.

  • Li Po, Adieu à un ami (pour saluer Gil Jouanard)

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    DR

     

    pour Gil, qui est parti hier, 25 mars 2021, rejoindre le mont de l’Ouest (Hua Shan).

    Qu’il y trouve la paix la plus joyeuse & les vins les plus délicieux à partager avec ses vieux amis qui l’ont précédé.

     

    « la montagne bleue surplombe le rempart au nord

    l’eau blanche ceinture la ville à l’est

    ici nous nous séparons

    la graine ailée, solitaire, sur dix mille li erre

    les nuages flottants expriment le sentiment du voyageur,

    le soleil couchant l’amour du vieil ami

    nous nous saluons de la main tandis que tu t’éloignes

    “hsiao hsiao” nos chevaux hennissent, chagrins de se séparer »

     

    Li Po (Li Bai)

    Buvant seul sous la lune

    traduit du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

    Moundarren, 1988

  • Un autre monde : Claude Chambard

    Les livres occupent chaque recoin de la maison, entassés, rangés. La bibliothèque est un palais. Nous sommes attablés dans la salle à manger. Le café est chaud. Je sais déjà que je ne pourrai pas tout raconter de cet amour des livres qui rend cet homme si vivant, son regard si brillant et son rire si clair. Claude Chambard est un insatiable lecteur. Un lecteur veilleur et généreux.

    Propos recueillis par Lucie Braud

     

    Vous souvenez-vous du premier livre que vous avez eu entre les mains ?

    Claude Chambard : Je m’en souviens et je l’ai toujours. Tout ce qui était à moi a pourtant disparu lorsque ma grand-mère a vendu la maison de famille. Par un extraordinaire hasard, ce livre a survécu et je l’ai retrouvé après sa mort. C’est ma marraine qui me l’avait acheté à la Noël 1954 qui précéda mon entrée au cours préparatoire : Histoire de Monsieur Colibri (Gründ, écrit par Marcelle Guastala et imagée par Suzanne Jung, 1947). […]

    La suite de cet entretien dont m'honore Lucie Braud est ici http://1autremonde.eu/project/claude-chambard/

    accompagné trois lectures audios de brefs extraits, par mes soins, de Vie secrète de Pascal Quignard, L'Orphelin de Pierre Bergounioux & Les Corps vulnérables de Jean-Louis Baudry & d'une poignée de photographies prises par Lucie de ma bibliothèque avant son rangement dit "du confinement".

    Bonne lecture & mille mercis à Lucie Braud & à son association L'Autre monde.

     

  • Michel de Montaigne, « De la solitude »

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    « C’est assez vescu pour aultruy ; vivons pour nous au moins ce bout de vie ; ramenons à nous et à nostre ayse nos pensees et nos intentions. Ce n’est pas une legiere partie que de faire seurement sa retraicte : elle nous empesche assez, sans y mesler d’aultres entreprinses. Puisque Dieu nous donne loisir de disposer de nostre deslogement, préparons nous y ; plions bagage, prenons de bonne heure congé de la compaignie ; despetrons nous de ces violentes prinses qui nous engagent ailleurs et esloignent de nous.

    Il fault desnouer ces obligations si fortes ; et meshuy* aymer cecy et cela, mais n’espouser rien que soy ; c’est à dire, le reste soit à nous, mais non pas ioinct et collé en façon qu’on ne le puisse despendre sans nous escorcher et arracher ensemble quelque piece du nostre. La plus grande chose du monde, c’est de sçavoir estre à soy. »

    * maintenant

    Michel de Montaigne

    Essais, livre I, chapitre XXXVIII

     

    Bon anniversaire Michel de Montaigne, 28 février 1533

  • Thomas Bernhard, « Un enfant »

    thomas bernhard,un enfant,grand-père,24 février 1890,gallimard

     

     

    « Les grands-pères sont les maîtres, les véritables philosophes de tout être humain, ils ouvrent toujours en grand le rideau que les autres ferment continuellement. Nous voyons, quand nous sommes en leur compagnie, ce qui est réellement, non seulement la salle, nous voyons la scène et nous voyons tout, derrière la scène. Depuis des millénaires les grands-pères créent le diable là où sans eux il n’y aurait que le Bon Dieu. Par eux nous avons l’expérience du spectacle entier dans son intégralité, non seulement du misérable reste, le reste mensonger, considéré comme une farce. Les grands-pères placent la tête de leur petit-fils là où il y a au moins quelque chose d’intéressant à voir, bien que ce ne soit pas toujours quelque chose d’élémentaire, et, par cette attention continuelle à l’essentiel qui leur est propre, ils nous affranchissent de la médiocrité désespérante dans laquelle, sans les grands-pères, indubitablement nous mourrions bientôt d’asphyxie. Mon grand-père me sauva du morne abrutissement et de la puanteur désolée de la tragédie de notre monde, dans laquelle des milliards et des milliards sont déjà morts d’asphyxie. Il me tira suffisamment tôt du bourbier universel non sans un processus douloureux de correction, heureusement la tête en premier, puis le reste du corps. Il dirigea mon attention suffisamment tôt mais effectivement il fut le seul à l’avoir dirigée, sur le fait que l’homme a une tête et sur ce que cela signifie. Sur le fait qu’en plus de sa capacité de marcher, la capacité de penser doit commencer aussitôt que possible. »

     

    Thomas Bernhard

    Un enfant

    Traduit de l’allemand par Albert Kohn

    Gallimard, 1984 (première édition allemande, 1982)

     

    pour le 24 février 1890

  • Gustave Roud, « Ô mère… »

    gustave roud,ô mère,requiem,payot,mini zoé

     

    « Ô mère, c’en est fini de ces questions remâchées au long des ans, dans l’usure de toute résignation, comme une herbe d’amertume.

    Ô mère, un oiseau m’a donné la seule réponse. De deuil en deuil, il a fallu toute une vie, toute ma vie pour recevoir enfin ce don immérité : le secret qui va nous joindre.

     

    Ô mère, écoute : il n’y a plus d’ailleurs. »

     

    Gustave Roud

    Requiem

    Payot, 1967 – actuellement disponible dans la collection Mini Zoé

     

    pour le 20 février 1926

  • Gustave Roud, « Le rameau de cerisier »

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    Fenêtre à Carrouge, photographie de Gustave Roud

     

    « Nos années, l’une après l’autre, élèvent autour de nous un palais de miroirs profonds, la source d’une grandissante féérie. Chaque cycle de saisons laisse en nous sa trace – qui diffère de toutes les autres et compose avec elles un accord toujours plus riche : est-il impossible d’imaginer une longue vie devenue si chargée de ces résonances temporelles qu’elle soit, dans une certaine mesure, victorieuse du temps lui-même ? Chaque instant nouveau (et périssable) éveillant à travers la mémoire les instants semblables qui le précédèrent, l’homme écouterait sans fin (au cœur d’une sorte de Présent perpétuel et magique) vibrer ensemble les harmoniques de son passé.

    Ce rameau de cerisier sauvage qu’avril une fois encore jette au milieu de nos glaces imaginaires, cette petite chose nue et pure comme une seule note très limpide, tue aussitôt que chantée, mille échos temporels s’en emparent et l’orchestrent. De trois corolles les jeux du souvenir font naître un arbre immense, un orage de pétales, d’abeilles et d’odeur. Celui qui suffoque enfin sous le délice de cette floraison spirituelle faut-il lui reprocher comme un crime la pensée qui le hante, née sournoisement d’une attente jamais lasse. “Il faut que l’herbe et la fleur des champs soient fauchées et se flétrissent pour être sauvées par l’homme. C’est lorsqu’une chose n’est plus qu’elle commence à exister pour lui : l’absence, condition de la possession véritable, le périssable, substance de l’éternel”. »

    Gustave Roud

    Les fleurs et les saisons

    Photographies de l’auteur

    Édition préparée et postfacée par Philippe Jaccottet

    La Dogana, 1991

    https://ladogana.ch/les-fleurs-et-les-saisons

  • Bernard Noël, « La chute des temps »

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    Bernard Noël, 27 novembre 2010, bibliothèque Mériadeck, Bordeaux ©CChambard

    Ritournelles 11, Le corps écrit. 

     

     

    […] l’avenir n’est pas un jour plus un jour

    il est maintenant

                        oh dis-je

    si tu ne veux pas de moi

    le toi ne pourra te revenir

    pas plus que ton image de moi

    ne pourra sortir de toi

    nul n’est en soi hormis les anges

    ton image criera en moi

                                oh injuste

    injuste et mon souffle emportera

    le visage qui sur ton visage était

    la beauté de mes yeux

    et il restera tout à dire encore

    de notre vivant puis tu marcheras

    sur mon ombre poussant

    du pied ce petit tas de mots

    le désir

               le désir fut ce glissement

    vers l’immédiate éternité

                                le cœur

    battant le venir battant

    pour que la forme du présent

    soit la même que ce battement

    quel amour les pierres blanches

    autour du lit et l’air

    entre les doigts coulant

    un silence la peau de l’œil

    fraîche les mains cousant

    une lumière

                   je n’écrirai plus

    disais-je et tu me répondais

    il faut que vive de nous

    ce qu’aucune peau ne protège

    et qui n’a pas même de chair

    pour en mourir […]

     

    Bernard Noël

    La chute des temps

    Textes/Flammarion, 1983, réédition Poésie/Gallimard, 1993

     

    Aujourd'hui Bernard Noël a 90 ans. Bon anniversaire Bernard.
    Dédicace spéciale à Sophie, depuis 1973.

  • Lu Guimeng & Pascal Quignard

     

    Quand le temps ne permet pas, un chinois & une photographie à la rescousse.

    Deux poèmes de Lu Guimeng, dans la si belle Anthologie de la poésie chinoise publiée,sous la direction de Rémi Mathieu, à La Pléiade, en 2015. Ici, en bonus, un envoi vers un petit traité de Pascal Quignard – comme on peut le lire sur ma note au crayon –, ”Petit traité X”, Vie de Lu, qui se termine ainsi – ce qui n'est pas rien pour les lecteurs de ce travail à nul autre pareil – : ”Les poissons et les berges, les théiers, les reflets et les eaux regrettèrent sa barque silencieuse.” Bonne lecture.

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    Les Petits traités de Pascal Quignard, initialement publiés partiellement aux éditions Clivages (entre 1981 et 1984), furent publiés magnifiquement dans leur intégralité à la Galerie Maeght en 1990, et repris depuis en Folio.

  • Pascal Quignard, « Sur le caractère garamond dans lequel est composé ce livre »

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    Emmanuel & Pascal lisant Inter aerias fagos, le 17 mars 2011, à la Maison cantonale de Bordeaux-Bastide, à l’initiative de Permanences de la littérature. Photo © Claude Chambard

     

     

    « Claude Garamond possédait une très étroite maison sur la rive gauche de la Seine. L’entrée de la maison donnait rue des Grands-Augustins. Mais l’avancée en bois du balconnet finement sculpté et ouvragé de la maison surplombait l’eau. On a conservé une gravure. C’est plutôt un bois gravé. On y voit un saule, des aulnes, une barque noire, une berouette, des barriques. Tournait-il les yeux vers l’est, il voyait les flèches délicieuses de la Sainte-Chapelle que le roi Saint Louis avait fait bâtir dans le jardin fruitier de son palais. Il avait une brouette à deux roues à l’aide de laquelle il longeait la rivière jusqu’à sa boutique. Il était tailleur et fondeur de lettres. Il vendait les lettres de plomb qu’il avait dessinées rue Saint-Jacques, à l’enseigne des Quatre Fils Aymon. Ce fut durant le mois de novembre 1540 qu’il creusa les grandes “lettres grecques du roi”. Les romaines sont d’avril qui suit. C’est dans ce caractère romain de la Renaissance que je faisais composer mes livres pour peu qu’on me permît de choisir mon corps. Emmanuel Hocquard les assemblait patiemment à la main. Il glissait l’étrange tiroir au-dessus du feuillet blanc dans la machine d’imprimerie à bras. Durant tout le mois de novembre 1971 je pesai sur ce bras quand mon ami m’en donnait, de sa voix sourde et empâtée, que j’aimais plus que tout, dont j’aimais l’émotion plus que tout, le signal. La lettre, tel est le veilleur ultime sur la nature du langage. Elle en surveille avec méfiance, avec la plus grande méfiance possible, les pouvoirs qu’elle lui retire. Elle anéantit jusqu’au son qui le fit apparaître en sorte de seulement l’évoquer et de désadresser. On la lit sans bouger les lèvres. Le signe vide, une fois écrit, qui éteint tout dans l’absence, qui ajoute à la langue un silence qui n’appartient en rien à son essence, est le medium du soir. Le medium extrême, obscur, eschatologique, qui dit la fin de tout. Le medium vespertinal qui se fond peu à peu au silence de la nuit stellaire. Il est mort. Mon ami Emmanuel Hocquard est mort dans les congères au-dessus de Tarbes, le matin du dimanche 27 janvier 2019, dans la montagne entièrement prise de glace. »

     

    Pascal Quignard

    L’Homme aux trois lettres

    Grasset, 2020

     

    Je rencontre Emmanuel Hocquard, chez Mathieu Bénézet, en 1979. L’année suivante, nous avons le projet Mathieu et moi de publier un livre hommage à Thérèse Bonnelalbay, dont on vient de retrouver le corps dans la Seine. Mathieu écrit Résumant ma tristesse dans les mois qui suivent. Nous songeons à Raquel pour faire le travail au noir du peintre. Dès lors je me rends à Malakoff où Raquel et Emmanuel vivent. Dans la cour, quelques écrivains bavardent. Pascal Quignard en est que je lis déjà depuis ses premiers textes dans L’Éphémère. Voilà.

    Nous avons, Sophie et moi, composé à la main en Garamond, et imprimé sur nos presses, le livre de Mathieu & Raquel à 44 exemplaires, sur Japon Nacré & vélin de Rives, en mars 1982. Emmanuel et Pascal sont toujours mes amis, à travers le temps, la distance… Lire ce texte de Pascal sur son – nôtre – ami, au cœur de L’Homme au trois lettres, me bouleverse. Aujourd’hui Pascal aurait du être à Bordeaux, la pandémie s’est interposée. « De quoi témoigne le témoin ? / De rien qu’il sache. »

  • Ryôichi Wagô, « Jets de poèmes, dans le vif de Fukushima »

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    « […]

    mon pays natal est un crépuscule

    5 avril 2011- 22:25

     

    sur la colline de chair     se dresse un château     solide     il ne s’endort jamais     sous la lumière de la lune il se fait imposant     au soleil du matin     son allure est gracieuse

    5 avril 2011- 22 :31 

     

    d’innombrables oiseaux     volent vers nous     amenant la saison nouvelle     les canons tonnent     annonçant la fin d’une époque     mais derrière les murailles du château     rien ne change

    5 avril 2011- 22 :33

     

    quand je lève la tête     le célèbre château     dresse haut son donjon     comme s’il régnait sur le monde entier     comme s’il poussait un cri     immobile     dans les flammes de l’invasion du temps     inébranlable

    5 avril 2011- 22 :35

     

    moi qui suis à la fois le seul maître et le serviteur    dans les galeries sombres     je dégaine mon sabre     comme un possédé     je le brandis     le jour     où je serai chassé du château     approche inévitablement

    5 avril 2011- 22 :38

     

    ah     c’est effroyable     tranche l’air     mets-le en charpie    nous sommes seuls au monde     toi ô toi     tu dois protéger le château     toi ô toi     tu dois être toi-même jusqu’à la folie

    5 avril 2011- 22 :40

     

      

    enfant qui vas à travers les prairies

    5 avril 2011- 22 :54

     

    sur la plante de tes pieds

    5 avril 2011- 22 :54

     

     

    la prière de la Terre

    5 avril 2011- 22 :55

     

    sur ta joue     le paisible soleil du soir

    5 avril 2011- 22 :58

    […] »

     

    Ryôichi Wagô

    Jets de poèmes dans le vif de Fukushima

    Traduit du japonais par Corinne Atlan

    encres sur papier de soie Elisabeth Gérony-Forestier

    Coll. Po&psy a parte, érès, 2016

    https://www.editions-eres.com/ouvrage/3764/jets-de-poemes

     

    Voici un livre surprenant et bouleversant de Ryôichi Wagô, poète reconnu dans son pays depuis son premier livre en 1999, After, pour lequel il a reçu le prix Nakahara Chuya. Depuis, il n’a pas cessé d’écrire et de publier. Le 11 mars 2011, lors de la catastrophe de Fukushima, où il vit, il choisit de rester dans son appartement. 5 jours plus tard il commence à tweeter ce qui va devenir ce livre – Jets de poèmes (prix de la Revue Nunc), remarquablement traduit par Corinne Atlan et subtilement accompagné d’encres sur papier de soie d’Elisabeth Gérony-Forestier. Chaque jour est accompagné d’indications concernant la catastrophe et ce qui l’entoure. Voici un court extrait, qui sans la copier respecte, autant que faire se peut, la mise en pages des éditions érès qu’il faut saluer pour ce remarquable travail d’édition. « J’avais à peine donné le nom de “jets de poèmes” à mes activités d’écriture entamées hier que l’eau est revenue chez moi. J’avais l’impression que le même sang circulait dans mes veines et dans celles de mon appartement. “Jets de poèmes”, eau qui jaillit. Cela a entrouvert les vannes de mon esprit en panne. Cela a rétabli la circulation entre moi et le monde que j’ai sous les yeux. »