UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mardi, 07 août 2018

Pier Paolo Pasolini, « La religion de notre temps »

Capture d’écran 2018-08-07 à 19.58.30.png

PPP en Giotto dans Le Décaméron, 1971

 

« Si – ne les voyant plus depuis deux jours seulement,

maintenant, en les revoyant, à ma fenêtre, un court

instant, là-bas, ignorés, disgracieux,

 

tandis qu’ils grimpent sous un soleil blanc comme neige,

je retiens à grand-peine un enfantin sanglot –

que ferais-je, quand, ayant acquitté toute dette

 

ici-bas, se sera perdu mon dernier râle

depuis mille ans déjà, depuis l’éternité ?

Deux jours de fièvre ! Au point

 

de ne plus pouvoir supporter le décor,

si insensiblement changé soit-il par les chaudes

nuées d’octobre, et si moderne

 

désormais – qu’il me semble ne pouvoir plus

le comprendre – en ces deux gosses qui remontent la rue,

là-bas, au fond, à l’aube de la jeunesse…

 

Disgracieux, ignorés : et pourtant leurs cheveux

reluisent d’une joyeuse couche

de brillantine – volée dans l’armoire

 

d’un frère aîné ; tandis que sont fanés

par de millénaires soleils citadins

leurs pantalons de toile, que le soleil d’Ostie

 

et le vent ont décolorés ; et pourtant c’est un fin

travail que le peigne a consolidé

sur les chevelures aux mèches blondes bien démêlées.

 

À l’angle d’un immeuble, ils apparaissent,

debout, mais fatigués par la montée,

et je vois disparaître, en dernier, leurs jarrets,

 

à l’angle d’un second immeuble. Il semble

que la vie, depuis toujours, se soit arrêtée.

Le soleil, la couleur du ciel, cette hostile

 

douceur, que l’air assombri

de spectres de nuées, redonne aux choses,

tout se passe comme en une heure

 

révolue de ma vie : de mystérieux

matins de Bologne ou de Casarsa,

douloureux et parfaits comme des roses,

 

renaissent de nouveau, ici, dans la lumière

que contemplent les yeux abattus d’un enfant

qui ne connaît en tout et pour tout que l’art

 

de se perdre, motif lumineux sur fond sombre.

Alors que je n’ai jamais péché : je suis

aussi pur qu’un vieux saint, aussi

 

n’ai-je rien eu ; le don

désespéré du sexe, tout entier,

s’est enfui en fumée : je suis bon

 

comme un fou. Mon passé

tel que me l’a assigné le destin

n’est rien d’autre qu’un vide inconsolé…

 

et consolant. J’observe, en me penchant

à ma fenêtre, ces deux gamins qui vont, légers,

sous le soleil ; et je suis là, comme un enfant

 

que tourmente, bien sûr, ce qu’il n’a pas connu,

mais aussi tout ce qu’il ne connaîtra point…

Et en ces pleurs, le monde est une odeur,

 

rien d’autre : des violettes, des près, que connaît bien

ma mère, et en quels printemps…

Une odeur qui ondoie pour devenir, là

 

où les pleurs sont doux, matière

à expression, nuance… la voix

familière de cette langue folle et vraie

 

que j’eus à ma naissance et que suspend la vie. »

 

Pier Paolo Pasolini

Poésies 1953-1964

Bilingue

Traduit de l’italien par José Guidi

Gallimard, 1973, rééd. Poésir Gallimard n° 140, 2017

vendredi, 03 août 2018

Yang Wan Li, « Dans la chaleur de midi, je monte au Kiosque de la Récolte abondante »

Capture d’écran 2018-08-03 à 14.02.09.png

Shen Zhou, 1427-1509. Musée du Palais, Pékin

 

« dans la maison basse, la canicule, impossible de rester

dans le haut kiosque, d’air frais il n’y a pour ainsi dire pas

si le petit vent n’est pas entièrement avalé par les cigales,

un peu de fraicheur arrivera peut-être jusqu’au vieillard »

 

Yang Wan Li – 1127-1206

Le son de la pluie

Poèmes traduits du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 1988

http://www.moundarren.com/poeteschinois/yangwanli

jeudi, 02 août 2018

Sabine Bourgois, « La neige à l’envers »

AVT_Sabine-Bourgois_9329.jpg

DR

 

« Il y eut des femmes à ces fenêtres guettant des retours. Des femmes postées, des femmes-vigies. Je n’attends personne, ne guette personne, le temps s’est assis sur une chaise. Mon lit est froid.

 

Le silence dans ma bouche. Dans mes oreilles souvent. Ne plus désirer parler. S’attarder sur la sensation de la bouche close et à l’intérieur, de ma langue gonflée comme une grosse éponge. Immobile. Collée au palais, reposant entre les mâchoires mal jointes.

 

J’avais pris l’habitude de dire “l’ombre” et de dire “la lumière” sans savoir, au juste, de quoi je parlais.

 

Ici, maintenant, j’éprouve la lumière et l’obscurité.

 

J’aime l’aube, l’émergence fidèle du soleil plutôt que sa gloire à midi ou l’affirmation de sa puissance dans les après-midi grasses et mal commodes. À la fin du jour, mon cœur se serre aux dernières lueurs du soir dont je comprends l’adieu.

 

Mais l’ombre d’un bois, d’un sous-bois, d’une maison, l’ombre comme puissance obscure, comme règne, je ne la connaissais pas. Je ne faisais que l’entr’apercevoir. La deviner. La pressentir.

 

L’ombre pour l’éternité. Et l’éternité des ombres, leur prévalence. Les présences indiscutables des morts dans l’ombre. Leur appel. Leur souvenir et leur mémoire. Sous les arbres. Dans les livres parfois. Et à l’encoignure des fenêtres.

 

La maison elle-même recélait des ombres et c’étaient celles d’un lieu, de l’histoire d’un lieu. Celles inscrites dans les murs. La chair des murs, l’écorce des pierres, ses saillies.

 

Il y avait ce qui se taisait, plutôt que ce qui se disait, entre les arbres et la maison et entre la maison, les hêtres et le vieux tilleul. Une continuité mystérieuse, taciturne.

 

Je sentais la maison enclavée dans la terre, nichée au creux des racines convergentes des arbres. Dominant l’odeur des mousses et des fougères, de l’humus, des lichens sous la haie de noisetiers qui dévalait jusqu’à l’eau glacée de la rivière. »

 

Sabine Bourgois

La neige à l’envers

Un Comptoir d’édition

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2018/07/note-de-lect...

dimanche, 29 juillet 2018

Anton Tchékhov, « La steppe »

Anton_Chekhov_with_bow-tie_sepia_image.jpg

DR

 

« Quand nous regardons longuement le ciel immense, nos idées et notre âme se fondent dans la conscience de notre solitude. Nous nous sentons irréparablement seuls, et tout ce que nous tenions auparavant pour familier et cher s’éloigne indéfiniment et perd toute valeur. Les étoiles, qui nous regardent du haut du ciel depuis des milliers d’années, le ciel incompréhensible lui-même et la brume, indifférents à la brièveté de l’existence humaine, lorsqu’on reste en tête à tête avec eux et qu’on essaie d’en comprendre le sens, accablent l’âme de leur silence ; on se prend à songer à la solitude qui attend chacun de nous dans sa tombe, et la vie, nous apparaît dans son essence, désespérée, effrayante…

Iégor pensait à sa grand-mère qui reposait au cimetière à l’ombre des cerisiers ; il la revit, couchée dans son cercueil, une pièce de cuivre sur chaque œil ; il se rappela qu’ensuite on avait mis un couvercle sur la bière et qu’on l’avait descendue dans la tombe ; il se souvint aussi du bruit sec des mottes sur le couvercle… Il se représenta sa grand-mère dans son cercueil étroit et sombre, abandonnée de tous et sans secours. Il l’imagina s’éveillant soudain, et, ne comprenant pas où elle était, frappant contre le couvercle, appelant à l’aide et, finalement, accablée d’horreur, mourant une seconde fois. Il imagina, comme s’ils étaient morts, sa mère, le Père Christophe, la comtesse Dranitski, Salomon. Mais quelque effort qu’il fît pour se représenter lui-même dans une tombe obscure, loin de sa maison, abandonné, sans secours et mort, il n’y réussit pas ; il n’admettait pas pour lui-même la possibilité de mourir, il avait le sentiment qu’il ne mourrait jamais… »

 

Anton Tchékov

La Steppe, suivie de Salle 6 et L’Évêque

Traduction d’Édouard Parayre, revue par Lily Denis

Préface et dossier de Roger Grenier

Folio / Gallimard, 2003

mercredi, 25 juillet 2018

Tanikawa Shuntarô, « Le vert des herbes folles »

21377_bgr_Tanikawa_220x500.jpg

DR

 

« Quand je promène un œil distrait sur le vert des allées envahies d’herbes folles, je suis tenté de tout prendre à la légère

La vieille, têtue comme une mule, mourra un jour elle aussi

Ce que je pourrais faire pour elle ne pèse pas lourd dans la balance

On traîne dès la naissance le fardeau du karma, et personne n’y peut rien

 

Or, quand je me figure l’enfance de cette vieille,

quand je l’imagine, sous les coups de trique de la marâtre, qui va puiser de l’eau,

les poèmes que j’écris m’apparaissent comme de simples tentatives

Aux yeux de la vieille, tout ce que j’écris ne vaut pas plus qu’un maigre bol de riz

Ça ne l’empêche pas de me féliciter en caressant chacun de mes nouveaux recueils

 

Supposons (ce qui a peu de chances de se produire)

que je puisse décrire dans un poème l’état de cette vieille à bout de forces

Alors, il cesserait d’être un état pour devenir de la poésie

Rien de plus qu’un soupir poussé, de très loin, par un homme sans la moindre attache avec elle

 

Ce que je dis est bizarre, mais moi, toujours en quête

de poésie, je suis pareil à cette vieille

Si j’éprouve de la joie à lire des poèmes c’est uniquement

parce qu’ils me permettent de m’oublier

Quand je reviens à moi, je ne suis qu’un être vivant, un homme incorrigible

 

Si on doit tout prendre à la légère, autant aller se pendre pour en finir dit la vieille

Promenant un œil distrait sur le vert des herbes folles qui se fane à mesure que le soir tombe

je me sens basculer dans l’ivresse de la nuit sans pitié »

 

Tanikawa Shuntarô

L’Ignare

Traduit du japonais et préfacé par Dominique Palmé

Bilingue

Coll. D’une voix l’autre, Cheyne, 2014

dimanche, 22 juillet 2018

Dorothée Volut, « Poèmes premiers »

Photo moi 051.jpg

DR

 

« Parfois une journée à vivre vaut mieux qu’un poème.

Écrire le soir après avoir rangé sa barque, suffit.

 

Je comprends tout ce que tu dis sans le voir,

à cause de ta présence contre laquelle tu ne peux rien.

 

Alors, ne peux rien, ne peux rien.

 

Ne fais pas de la vie un puzzle, car elle ne l’est pas.

On dirait que tu demandes :

pourquoi y a-t-il une table et nous réunis autour.

Le jour où tu auras une vache pour te répondre, je te le souhaite.

Si parler c’est pour autre chose,

alors vivre c’est pour quoi à la place ?

 

Le soir, le poème est dans l’air avec tous nos problèmes.

C’est peut-être exagéré de le dire comme ça,

mais j’aimerais tellement faire quelque chose de différent

pour t’aider à comprendre.

 

Tu sais, je n’amenuiserai jamais la source.

 

Revenue vers les balles de foin, quand il me faut fermer la serre,

enrouler le tuyau, bloquer la porte avec une pierre

et que j’aperçois au bout du tunnel

le troupeau des montagnes en ombres chinoises,

je me sens tricotée par deux grandes aiguilles

d’une laine enfantine. La terre me porte.

 

Quelle forme prendra la parole, si je ne sais pas la dire ?

 

Métaphysique, répond la marchande.

 

Eh bien alors, fais-le. »

 

Dorothée Volut

Poèmes premiers

Éric Pesty éditeur, 2018

http://www.ericpestyediteur.com/index.htm

samedi, 14 juillet 2018

Arseni Tarkovski, « Jour blanc »

LM.png

Photogramme du film Le Miroir d'Andreï Tarkovski

 

« Une pierre est couchée dans le jasmin

Sous cette pierre est un trésor.

Mon père se tient dans l’allée

Blancheur blancheur du jour.

 

Un peuplier d’argent en fleurs,

Une cent-feuilles* et derrière elle

Des roses grimpantes,

Une herbe de lait.

 

Je ne connus jamais

Alors un tel bonheur.

Jamais un tel bonheur

Je ne connus alors.

 

Revenir là-bas c’est impossible

Et raconter mais nul le peut,

Comme fut rempli de béatitude

Ce séjour du paradis. »

 

* Rose constituée d'un très grand nombre de pétales.

Ce poème d’Arseni Tarkovski devait donner son titre au film de son fils Andreï, Le Miroir.

 

Traduit du russe par Christian Mouze

In « Andreï Tarkovski, Œuvres cinématographiques complètes II », Exils, 2001

Repris in L’Avenir seul

Traduction et présentation de Christian Mouze

Postface d’Anna Akhmatova

Bilingue

Fario, 2013

vendredi, 13 juillet 2018

Andreï Tarkovski, « Journal – 1970-1986 »

Blog.png

Photogramme de Nosthalgia de Andreï Tarkovski

 

« 9 août 1979, Bagno Vignoni

Un orage a éclaté tôt ce matin – magnifique. Il a plu. Le matin, nous sommes allés voir les bains d’eau chaude de Sainte Catherine. C’est un endroit formidable pour un film.

J’ai montré à Tovoli le ruisseau et la chambre sans fenêtre pour Spoutnik et pour le film.

On a filmé la “Madona del Parto” à Monterchi, de Piero della Francesca. Aucune reproduction ne peut rendre sa beauté.

Un cimetière à la frontière de la Toscane et de l’Ombrie.

Quand on voulu transporter la Madone dans un musée, les femmes de Monterchi s’insurgèrent et obtinrent qu’elle reste où elle était.*

[…]

10 août

On a filmé ce matin la piscine Sainte Catherine. On a visité les environs. Cet après-midi, l’abbaye de Sant’Antimo. Les appartements de l’abbé sont à l’intérieur de l’église, par un décret spécial du pape.

Rencontre avec une communauté religieuse. Ils ont chanté du grégorien dans l’église, quand ils ont appris que c’était moi ! Ils avaient vu Roublev. Eugenio Rondini à tout enregistré.

Il a plu le soir. On a filmé le ruisseau d’eau chaude. Il sont tous repartis à Rome – Tovoli et sa femme, Eugenio et Franco. Nous restons ici à travailler, avec Torino et Lora.

[…]

13 août

Nous avons fructueusement travaillé. Tout est charmant ici, douillet. Il y a beaucoup de serpents dans les bois, et des mûres que personne ne cueille. Nous sommes allés aujourd’hui en amont de Bagno Vignoni. Un “village” avec quelques maisons, une muraille, une tour, une église. On pourra y séjourner très bon marché pendant le tournage. On peut même y acheter une maison pour pas cher du tout. C’est un endroit fantastique, à 1 km. de Bagno Vignoni, à 1 heure et demie de Rome en voiture.

J’ai donné à Lora, pour qu’elle le traduise à Tonino, le premier épisode : L’Hôtel Palma.

Lettre à Gambarov. Demain je l’appelerai.

N.B. : Gortchakov oublie qu’il a rêvé de la mort.

 

14 août

Nous avons travaillé assez fructueusement à la deuxième mouture du scénario. J’ai rédigé une page de la première.

On a téléphoné à Tovoli pour lui demander de m’acheter un Polaroid. Je veux faire quelques clichés.

Demain commence la fête de “Feragosta” – la fin de l’été. Je voudrais prendre quelques photos de la fenêtre, à diverses heures du jour. La vue au petit matin, à l’aube. […] »

* Ndb : depuis 1993, elle se trouve dans l’ancienne école élémentaire qui est devenue un musée dont elle est la seule œuvre.

 

Dans ces extraits, Tarkovski, prépare le scénario de ce qui deviendra Nosthalgia, qu’il tournera sur ces mêmes lieux en 1982.

D’autre part, il tourne au même moment, en cette année 1979, ce qu’il appelle un « reportage-autoportrait » intitulé Tempo di viaggio (63 mn.) qui sortira en 1980.

 

 

Andreï Tarkovski

Journal – 1970-1986

Traduit du russe par Anne Kichilov, avec la collaboration de Charles H. de Brante

Cahiers du cinéma, 1993

jeudi, 12 juillet 2018

Jean-François Billeter, « Une rencontre à Pékin »

Chemin-imperial-Taishan-article.jpg

Chemin impérial du Mont Thaisan. DR

 

« Nous avons aussi décidé de faire un voyage. C’était à notre portée parce que j’avais gagné quelque argent grâce au guide Nagel. Wen avait quitté Pékin deux fois, durant ses études de médecine. Elle était allée avec quelques camarades apporter des soins à des paysans de la campagne proche, c’était un exercice pratique. Elle se souvenait des longues marches d’un village à l’autre, de la peur de se faire surprendre par la nuit, de la pauvreté des paysans, de leur infinie reconnaissance. […]

À Jinan, des sources jaillissaient au cœur de la ville. Nous avons déjeuné de poisson frais dans un pavillon de style traditionnel, planté dans le lac, accessible par un pont plusieurs fois coudé. Nous sommes passé au pied du Thaishan que j’aurais voulu escalader, mais qui n’était pas accessible aux étrangers. De la petite gare de Yanzhou, nous avons gagné en car le lieu de naissance de Confucius, Qufu. Nous avons logé dans une aile du Kongfu, la résidence des descendants du Sage. Le repas (exquis, je n’avais rien connu de comparable à Pékin) a été servi pour nous seuls. À la nuit tombante, nous avons aperçu quelques cadres du régime bavardant entre eux sur une terrasse. On leur préparait une séance de cinéma. À l’aube, nous avons été réveillés par les cris des aigrettes qui nichaient dans les pins séculaires du temple de Confucius, tout à côté, et dont des dizaines tournoyaient en l’air. Qufu était un grand village où les paysans étaient chez eux. Des murs de la ville, il ne restait que des vestiges. Nous sommes allés jusqu’à la tombe de Confucius, un tertre entouré d’un petit mur de brique, sous de grands arbres sans âge. D’autres tombes, disséminées dans la verdure, étaient supposément celles de certains de ses disciples et de nombre de ses descendants. Sur le chemin du retour, une paysanne était en train de moudre son grain. Comme cela se faisait depuis des siècles, elle le répartissait avec un petit balai sur une table ronde de pierre et l’écrasait à l’aide d’un lourd cylindre de pierre. Elle le faisait rouler en poussant devant elle un axe de bois qui le traversait de part en part et qui était attaché, au centre, à un axe vertical. Je lui ai demandé si je pouvais essayer. Bien sûr, m’a-t-elle dit ; d’où êtes-vous ? – De Pékin. – Vos meules ne sont pas comme celle-ci, à Pékin ? m’a-t-elle demandé. Elle ne voyait pas que j’étais un étranger. J’ai essayé et compris que son travail était pénible. Comme nous avions demandé à visiter toute la résidence de la famille des Kong, un conservateur nous a fait les honneurs des onze cours qui se succèdent dans l’axe central et qui font progressivement passer, comme dans toute grande demeure chinoise traditionnelle, de la partie publique à la partie privée. Dans l’un des derniers bâtiments, une porte donnait dans une salle latérale. J’aimerais voir la chapelle bouddhique qu’il y a là, ai-je dit au conservateur, qui a été pris de stupeur. Pour le rassurer, je lui ai expliqué que j’avais vu le plan de la résidence dans une revue d’archéologie publiée à Pékin. Je l’avais examiné de près pour en tirer la description du guide Nagel.»

 

Jean-François Billeter

Une rencontre à Pékin

Allia, 2017

https://www.editions-allia.com/fr/livre/786/une-rencontre...

mercredi, 11 juillet 2018

Louis Calaferte, « Le passage de la ligne »

calafer.jpg

DR

 

« À quoi ressemblais-je avec ce corps devenu si fragile qu’un souffle d’air l’eût fait vaciller, ces mains sans chair, à la peau sèche d’un jaune cireux, cette effrayante maigreur du visage empreint non plus de lassitude, comme souvent autrefois, mais pétrifié, et peut-être surtout ce regard désormais liquide, voilé, noyé ? À quoi ressemblais-je, maintenant que je me découvrais hors d’atteinte de toute souffrance, tant morale que physique ; par exemple ma molaire à droite de la mâchoire inférieure qui, faute de soins, m’avait tant fait souffrir au cours de nuits blanches, voilà ce que je pouvais sans douleur y appuyer le bout de ma langue, d’ailleurs insensibilisée ; et, faits en eux-mêmes remarquables, je n’avais plus de ces quintes de toux irritantes, mon estomac pourtant si délabré me laissait en paix, mes jambes ne me pesaient plus le matin au réveil, quand, d’autre part, des préoccupations qui me persécutaient jusqu’à l’angoisse devenaient dérisoires ?

J’avais devant moi, me semblait-il, un temps infini pour me consacrer à un repos jamais connu, pour me promener en toute sérénité dans des paysages verdoyants que j’affectionnais depuis mon enfance, observer la délicate beauté des fleurs, la robe rutilante de certains insectes ou rien que la pureté bleutée d’un ciel d’été, les scintillements d’une goutte de rosée à la pliure d’une feuille ; un temps illimité pour n’être plus que l’un des accords harmonieux du monde.

Oui, décidément, à quoi ressemblais-je, et comment m’étonner que personne autour de moi ne me reconnût plus ? »

 

Louis Calaferte

Ébauche d’un autoportrait

Denoël, 1983

lundi, 09 juillet 2018

Haizi, « Maison »

haizi.jpg

DR

 

« Tu as au matin fait tomber

une première goutte de rosée

pour sûr, cela touchait à ton amour

à midi, quand tu as fait boire les chevaux

tu t’es tenu un instant sous un jeune rameau

et cela aussi touchait à elle

et dans la lumière du soir

tu es assis dans la maison, sans bouger

et cela encore touche à elle

 

tu ne peux pas le nier

 

l’immense soleil se retire, sable et boue se confondent,

détale le vent fou,

ciel et terre de pluie détrempés sanglotent sans fard ni feinte

et la maison d’amour est tendrement assise

elle recouvre une mère, elle recouvre un fils

 

te recouvre et moi aussi »

1985

 

Haizi – Zha Haisheng, 1964-1989

Traduit du chinois par Romain Graziani

In Le ciel en fuite – Anthologie de la nouvelle poésie chinoise

Édition établie par Chantal Chen-Andro & Martine Valette-Hémery

Circé, 2004

http://www.editions-circe.fr/livre-Le_ciel_en_fuite_%E2%8...

dimanche, 08 juillet 2018

André Bernold, « J’écris à quelqu’un »

andré bernold,j'écris à quelqu'un,jean-pierre ferrini,fage

DR

 

« Je ne suis écrivain que très accessoirement. Plutôt un graphomane. Même pas un écrivain de l’empêchement. Mais la formule de Beckett est juste. Il suffit de remplacer un mot. Je suis un vivant de l’empêchement. Je vis ce qui m’empêche de vivre. Là, c’est juste. Ça veut simplement dire que je suis malade. Un malade comme un autre. Dans ce que j’écris au fil de la plume je ne sais pas ce qui est bien ou pas bien, parce que j’écris dans un moment d’oubli, pas de récollection. J’écris à quelqu’un dont je me souviens, à partir de l’oubli que je ne conjure qu’un instant pour cette personne. Sinon rien. »

 

André Bernold

J’écris à quelqu’un

Pages recueillies et présentées par Jean-Pierre Ferrini

Coll. « Particulière », Fage éditions, 2017

http://www.fage-editions.com/livre/jecris-a-quelquun/