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samedi, 09 juin 2018

Liu Ka-Shiang, « Fleuve océan »

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DR

 

« Au siècle prochain, je serai bossu comme mon père

atteint de maladie mortelle,

le dos vouté,

les veines apparentes sur de maigres bras,

les pommettes trop saillantes,

les joues creusées par la souffrance.

Ne restent que ses grands yeux lumineux, malgré son air affligé.

Alors, subitement, il s’est décidé à monter voir ses enfants,

le temps d’un goûter, avant de se dépêcher de reprendre le train.

 

C’est un homme qui a trahi son époque, toujours les mains dans les poches, les yeux rivés au ciel.

 

Les fleuves sont aux océans

ce que les îles sont aux continents.

 

Rendez-moi, s’il vous plaît, la petite gare et son train quotidien

le chemin de cailloux où, dès l’aube, 

se promenaient la caille et ses cailleteaux.

Ma maison à proximité du cimetière,

le riz en épis qui tapissait la place du temple.

Je barbotais dans le ruisseau en fredonnant.

Au-dessus de ma tête, le craquement du bois ;

sous le pont, j’entends passer le maître d’école,

mon père, une canne à pêche à la main,

traversant le pont à jamais. »

22 janvier 1987

 

Liu Ka-Shiang

Recueil de poèmes en prose

Préface de Tsai Hsiao-Ying, directrice du Centre culturel de Taïwan à Paris (février 2013 - septembre 2016)

Traduit du chinois (Taïwan) par Catherine Charmant et Deng Xinnan

Centre culturel de Taïwan à Paris, 2015

http://www.ccacctp.org/fr/

15:48 Publié dans Écrivains, Édition, Livre | Lien permanent

vendredi, 08 juin 2018

Walis Nokan, « Les sentiers des rêves »

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DR

 

« Un après-midi d’été

 

L’orage a cessé.

La prairie verdoyante s’étend à travers le vallon où le bourg est niché ; au loin des montagnes, droites et solennelles, telles des médailles.

La petite échoppe prépare un thé aux perles glacé à vous en secouer les artères.

La maison close maquillée en hôtel ouvre grand ses portes, comme de raison.

Là-haut dans nos montagnes, l’arbre à sel diffuse ses parfums dont les bêtes raffolent ; immobile pour longtemps, je suis le spectateur à l’œil froid.

 

 

Le déchiffreur de rêves

 

Mon père est le déchiffreur de rêves le plus habile de notre clan, voire de notre tribu tout entière.

Mon père dit : un ours vu en rêve signifie qu’un membre du clan sera emporté par les esprits de la montagne. Un corbeau, c’est signe qu’il faut se laver les cheveux. Du millet indique une bonne fortune imminente. Un serpent, une grossesse possible. Et si tu me vois moi, navré, tu dois vraiment être en train de rêver. »

 

Walis Nokan

Les sentiers des rêves

Traduit du chinois (Taïwan) par Coraline Jortay

Préface de Gwennaël Gaffric

L’Asiathèque, 2018

https://www.asiatheque.com/fr/book/les-sentiers-des-reves

jeudi, 07 juin 2018

Ch’en Ying-Chen, « L’île verte »

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Montagnes vertes et nuages blancs (détail), Wu Li, vers 1650, Musée National du Palais, Taipei

 

« La bague en cloisonné

 

Liu Hsiao-ling rattrapa Chan I-hung dehors, non loin du restaurant, et lui prit le bras. Ils descendirent en silence une petite rue tranquille qui menait à une grande artère. Plusieurs fois, anxieuse, elle observa subrepticement le profil de Chan I-hung, qui regardait droit devant lui. Le rictus que la colère, la tristesse, la honte et la souffrance avaient imprimé sur son visage, alors qu’il quittait le banquet, avait déjà disparu. Il semblait fatigué, mais soulagé. Ses traits exprimaient une joie et une douceur qu’elle ne lui avait jamais vues.

Un taxi longeait le trottoir à côté d’eux, comme pour les inviter à monter. Chan I-hung fit courtoisement non de la tête. La voiture disparut. Liu Hsiao-ling regarda les feux arrières du véhicule qui s’éloignaient. Chan I-hung lui prit la main droite et passa la bague à son doigt. Liu Hsiao-ling se mit à pleurer.

– Ne pars pas, dit-il, d’une voix très posée. Viens dans mon village avec moi.

Tout en s’efforçant de retenir ses sanglots, Liu Hsiao-ling opinait sans arrêt de la tête.

– Ne pleure pas, ajouta-t-il tendrement.

Chan I-hung songea soudain à cette longue file de wagons de marchandises qu’il avait vu au passage à niveau, ce long train qui grondait dans la nuit, en partance pour le Sud, vers son village natal. »

 

Ch’en Ying-Chen

« Convoi nocturne » (1978) in L’île verte

Nouvelles traduite du chinois (Taïwan) par Anne Breuval

Bleu de Chine, 2000

mercredi, 06 juin 2018

Xia Yu (Hsai Yu), « Hibernation »

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DR

« Je ne cherche ainsi qu’à engranger assez d’amour

assez de tendresse et de ruse

par précaution     si d’aventure

je te rencontre à mon réveil



je ne cherche ainsi qu’à engranger assez de fierté

assez de solitude et d’indifférence

par précaution     si d’aventure

tu es déjà parti à mon réveil »

1980

 

Xia Yu (Hsia Yu — née en 1956 à Taïwan)

in Le ciel en fuiteAnthologie de la nouvelle poésie chinoise

établie et traduite par Chantal Chen-Andro & Martine Valette-Hémery

Circé, 2004

http://www.editions-circe.fr/livre-Le_ciel_en_fuite_%E2%8...

lundi, 04 juin 2018

Chen Li, « Cartes postales pour Messiaen »

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DR

 

 

« Folie de papillon

 

Elle est venue à moi

tel un papillon. Sans hésiter

elle s’est assise sur la première chaise devant le pupitre

une barrette de couleur

dans les cheveux, papillon sur papillon

 

Depuis vingt ans, dans ce lycée

en bord de mer, combien de papillons

ai-je vus, êtres humains ou lépidoptères,

empreints de jeunesse, de rêves

virevolter dans ma salle de classe ?

 

Oh ! Lolita 

 

Un jour d’automne avant midi, le soleil

si chaud, une piéride d’un jaune étincelant

entrée par la fenêtre a tournoyé autour

d’elle, âgée de treize ans, penchée sur son devoir,

et du professeur distrait

 

Soudain elle s’est levée, pour échapper à cette

chatoyante, vibrante image

diaprée, papillon terrifié par

d’autres papillons : elle affolée,

moi troublée par sa beauté »

 2001

 

Chen Li

Cartes postales pour Messiaen

Traduit du chinois (Taïwan) et présenté par Marie Laureillard

Circé, 2017

http://www.editions-circe.fr/livre-Cartes_postales_pour_M...

dimanche, 03 juin 2018

Guillaume Condello, « Ascension »

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DR

 

«        […] la montagne muette

de carton pose

pour les touristes

       (ils auront tout de même une photo)

leur guide porte un haut-parleur à la ceinture et

un micro il montre

       les tableaux sous les

nuages

      silencieux

             invisibles nous

avons assez joué

             anachroniques

 

c’est notre rôle

les poètes ne marchent plus

dans les montagnes           aujourd’hui

non plus

les peintres       exilés

             en Chine

sur la terre

il faut

             redescendre

silencieux les marches

des mots

       dans la gorge encaissée

je bois une dernière gorgée

 

nous quittons la scène »

 

Guillaume Condello

Ascension

Le corridor bleu, 2018

https://www.lecorridorbleu.fr/

vendredi, 01 juin 2018

Frédérique Germanaud, « Intérieur. Nuit »

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DR

 

« Je tourne une page du carnet cousu

Pas pour une autre nuit

C’est la même

Sans début ni fin

 

Mon crayon

Accroche

Agrippé dans l’effondrement des heures

 

C’est toute une histoire

Qui ne s’écrira pas

 

La nuit ne laisse pas de place

Vaste pourtant

 

Trop

 

Un cendrier propre depuis trois ans »

 

Frédérique Germanaud

Intérieur. Nuit

Le phare du Cousseix, 2018

http://www.lephareducousseix.com/

 

mercredi, 30 mai 2018

Michaël Gluck, Caroline François-Rubino, « Sur l’aube d’un ciel taché d’encre »

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« janvier

[…]

28

j’apprends peu à peu

à m’effacer dans le poème

 

29

resteront peut-être

quelques murmures d’encre

 

30

pupilles nos poupées se noient

dans l’encre noire des regards

 

31

tenir chaque matin

un monde entre deux lignes »

 

Chaque matin, du 29 août 2013 à fin août 2014, Michaël Gluck a écrit un distique. Caroline François-Rubino a ensuite fait un dessin pour chaque page du livre édité en janvier 2018. Cette page, complète, recopie la fin du mois de janvier 2014.

 

Michaël Gluck

Sur l’aube d’un ciel taché d’encre

Dessins de Caroline François-Rubino

Propos2éditions, 2018-05-29

http://www.propos2editions.com/

lundi, 28 mai 2018

Fabio Pusterla, « Le merle »

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DR

 

« À la clarté de l’aube

s’il siffle,

et si le jour n’est pas plus

qu’une fente grise à l’intérieur du froid,

personne ne peut l’entendre : dans le garage

il fait encore nuit. Sursauts de tôle,

sporadiques. Drapeaux bleus immobiles.

Sur la glace,

un souffle de vent passe, presque un frisson,

un câble d’acier bat. Et s’il fouille

dans le noir des plumes avec le bec, s’il cherche

entre les cailloux une miette, un fil d’herbe verte

peinant dans la fissure,

regarde-le, regarde mieux : voilà, un moteur

tousse derrière le coin,

l’épuisement dure, ponctuel, opiniâtre. Mais le merle

sautille, lève la tête,

s’envole. »

 

Fabio Pusterla

Deux rives

Traduit de l’italien par Béatrice de Jurquet & Philippe Jaccottet

Préface de Béatrice de Jurquet

Postface de l’auteur

Bilingue

Coll. D’une voix l’autre, Cheyne, 2002

http://www.cheyne-editeur.com/index.php/d-une-voix-l-autr...

vendredi, 25 mai 2018

Chaïm Grade, « Et de moi vous direz encore »

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« … Et de moi vous direz encore :

C’est parmi nous qu’il a vécu,

Comme souterraine une aurore

Sur ses lèvres, tel un fétu,

Flottait l’étonnement muet

D’un enfant, poète perdu ;

Son rire en fusant avouait

Ce que sa douleur avait tu.

Balbutiant une prière

Quand on évoquait son foyer,

Dans ses yeux on voyait briller

Son pays natal, sa rivière.

Ses amis le persécutèrent,

Par sa solitude opprimé

Il disait : “Le bonheur sur terre

C’est être un coteau dans les près.”

Et pourtant il était bourrasque,

Au froid biseau de sa pensée

Son sang laissait d’amères traces

Par son seul sourire effacées.

D’être suspect il a souffert

Plus que du réel âpre et dur —

Rêver le coupa comme verre

Au milieu de son âge mûr.

 

De moi vous parlerez encore,

Mais moi, pour vous, comme un torrent

Sort des grottes plus transparent,

De mon chagrin, telle une aurore,

Je sourdrai plus étincelant. »

 

In Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple

Présentation, choix et traduction de Charles Dobzynski

Poésie/Gallimard, 2000 (pour cette édition)

mardi, 22 mai 2018

Carl Rakosi, « Amulette »

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DR

 

 

« La déclaration de Pierrot

 

Je vais répudier ma pureté maintenant

et trouverai mon art en d’autres hommes

avant de finir comme une chandelle

dans la chambre d’une vieille fille.

 

J’en ai assez d’user mon siège

à regretter de n’être pas Shakespeare

et à essayer de faire que ma lecture

s’approche d’un âge comme le souvenir

du visage d’une mère, en restituant faiblement

ici une dent et là un sourire

 

ou en pinçant un luth

et en chantant un madrigal

 

Ce n’est pas le moment

de se pencher sur le passé. »

 

Carl Rakosi

Amulette

Traduction de l’américain : Philippe Blanchon en compagnie d’Olivier Gallon

Suivi d’un entretien avec Carl Rakosi

La Barque, 2018

http://www.labarque.fr/livres22.html

vendredi, 18 mai 2018

W. G. Sebald, « Les émigrants »

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« Nous partions aussi à la campagne, les jours où il faisait particulièrement beau, pour découvrir le règne végétal ou, sous prétexte d’herboriser, nous occuper tout simplement à ne rien faire. Pour ces sorties qui avaient lieu le plus souvent au début de l’été, il arrivait que se joignît à nous le fils du coiffeur et “croque-mort” Wohlfahrt, qui passait pour n’avoir pas toute sa tête. D’âge indéterminé et d’une humeur infantile et toujours égale, ce grand échalas que personne n’appelait jamais autrement que Mangold, vocable qui désigne à la fois un prénom et ce légume filandreux qu’est la bette, était aux anges quand il pouvait nous accompagner, nous qui n’étions même pas encore adolescents, et nous faire la démonstration que, bien qu’incapable de venir à bout du calcul le plus élémentaire, il était en mesure de dire à quel jour de la semaine correspondait n’importe quelle date prise au hasard dans le passé ou le futur.

Ainsi, si l’on disait à Mangold que l’on était né le 18 mai 1944, il répondait aussitôt que c’était un jeudi. Et quand on essayait de le mettre à l’épreuve en lui posant des questions plus difficiles, comme la date de naissance du pape ou du roi Louis, il nous disait illico qu’il s’agissait de tel jour ou de tel autre. Paul, qui lui-même était excellent mathématicien et de surcroît très bon en calcul mental, essaya des années durant, en le soumettant à toutes sortes d’expériences et de tests sophistiqués, de percer le secret de Mangold. Mais autant que je sache, ni lui ni personne n’y parvint jamais, pour la simple raison que Mangold ne comprenait presque rien aux questions qu’on pouvait lui poser. »

 

W. G. Sebald

« Paul Bereyter », in Les Émigrants — 1992

Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau

Actes Sud, 1999

Max Sebald est né le 18 mai 1944.

Bon anniversaire Max.