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dimanche, 24 février 2019

Antoine Emaz, « D’écrire, un peu »

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DR

 

« Une vie pour une petite pile de livres, l’entreprise peut paraître assez vaine. Et dans les mauvaises passes, on peut être pris dans un remous d’absurde et partager l’“à quoi bon ?” de la plupart de nos contemporains. Certes. Dans ces moments, il convient de ne pas oublier combien écrire a intensifié vivre, et inversement. Alors, non, il n’y a vraiment rien à regretter. »

 

Antoine Emaz

D’écrire, un peu

Coll. Territoires, Æncrages & Co, 2018

http://aencrages.free.fr/rub/fiche/territoires4.htm

mercredi, 20 février 2019

Eugenio Montale, « Deux “papillons” »

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DR

 

« Pour un “Hommage à Rimbaud”

 

Tard sortie du cocon, admirable aile

de papillon qui d’une chaire effeuilles

l’exilé de Charleville,

ne va pas le suivre en son fulgurant

vol de perdrix grise, ni laisser tomber

plumes brisées, feuilles de gardénia

sur l’asphalte, glace noire !... Ton vol

sera plus terrible porté par

ce déploiement de pollen et de soie

dans le halo de pourpre auquel tu crois,

fille du soleil, esclave de sa première

pensée, qui désormais le domines là-haut…

 

* * *

 

Descendons le chemin qui dévale

parmi les ronces enchevêtrées ;

le vol d’un papillon nous guidera

face aux horizons que brisent les rivières.

 

Refermons derrière nous comme une porte

ces heures de doute et de nœuds dans la gorge.

De nostalgies non dites que nous importe ?

Même l’air autour de nous vole !

 

Et voici qu’à un détour

surgit la ligne argentée de la mer ;

nos vies anxieuses jettent encore l’ancre.

Je l’entends plonger — Adieu, sentier ! À présent

je me sens tout fleuri, est-ce d’ailes ou de voiles… »

 

Eugenio Montale

Poèmes choisis 1916-1980

Préface de Gianfranco Contini

Édition nouvelle de Patrice Dyerval Angelini

Poésie / Gallimard, 1991

Le premier poème, écrit le 30 juin 1950 est extrait de La Tourmente ; le second, écrit en juillet 1923, est extrait de Autres vers et poésies éparses.

& tout spécialement pour Philippe & Sophie https://www.youtube.com/watch?v=kDUybI2ZTgc

dimanche, 10 février 2019

Franck Venaille, « L’enfant rouge »

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Photogramme du film de Guy Lejeune, Franck Venaille, l’homme qui voulu être belge

 

« L’odeur de la ville tout entière parvient jusqu’à nous, les disgraciés. Demain sera dimanche. Il échappe à cette médiocrité générale dénoncée dans un tract par La Jeunesse communiste. Père, je vous ai aimé tragiquement, c’est à dire à travers mes larmes. Et qu’en est-il du combat des mots ? Je me nomme Franck Venaille et je sais que mon enfance m’attend dans cette rue Paul-Bert proche si proche du Bazar rouge que je salue. Ça. Je me souviens parfaitement de cet entrepôt que, de mémoire, je situe entre la rue des Cîteaux et le faubourg Saint-Antoine. On communiquait d’un étage à l’autre par un large escalier en colimaçon. Je n’y suis jamais entré seul. J’accompagnais ma mère qui se grisait de rêves, marchant telle une princesse sur l’authentique tapis rouge, dévoré en dessous par des seaux d’eau de lessive. Moi-de-onze-ans, j’observais la multitude de nuages cachant la vie réelle. La vie unique. Aujourd’hui encore je ne me sens pas un apôtre de l’observation minutieuse du ciel et d’autrui. Et hier, peut-être j’achetais (je volais !) des cartes postales reproduisant des œuvres de Bonnard, Matisse et Georges Braque. J’avais besoin de cette beauté. J’avais besoin d’admirer. C’est à cette époque que je mis à écrire, dans le métro, mes premiers Poèmes mécaniques. Les dernières marches de l’escalier de la station Faidherbe-Chaligny à peine franchies, je me précipitais sur le kiosque et m’emparais de tous les titres (Le Parisien libéré, France-Soir, Paris-Presse, L’Humanité, L’Aurore) pour retravailler les mots, les essorer, les tordre, eux qui s’étalaient là comme autant de blessures et de raisons d’espérer. Ne cherchez pas à me faire oublier l’élan qui fut le mien, d’emblée, vers la beauté ouvrière. Dès lors le quartier tout entier changeait de forme et je me croyais incandescent. Que la lumière soit ! Que ce jeune homme (cet enfant plutôt !) mêle avec succès l’écriture et la fidélité à une pensée politique qui commençait à apparaître dans sa vie. Ce soir, je suis avec toi. Je m’endors avec toi, enfant. Je suis resté attaché à des images naïves que j’ai conservées soigneusement. Aujourd’hui je refais le voyage qui me conduit dans mon quartier. Il est mien. Il m’appartient. Je l’ai aimé dans une sorte de toundra sentimentale. Viendront les temps noirs des prédateurs. Mais Moi-de-onze-ans n’a pas plié. »

 

Franck Venaille

L’enfant rouge

Mercure de France, 2018

 

Guy Lejeune, Franck Venaille, l’homme qui voulu être belge

https://www.sonuma.be/archive/en-toutes-lettres-du-28011992

vendredi, 08 février 2019

Antoine Volodine, « Frères sorcières »

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© : cchambard

 

« […] et pour commencer elle s’adressa à Deborah-hanche-en-biais, louant sa stupéfiante beauté et regrettant de devoir lui anéantir les organes les plus sensibles, afin qu’elle assiste impuissante, prise dans une masse imbrisable, à sa lente dégradation, programmée pour durer quatre fois cent sept siècles, ce qui était relativement peu et correspondait à la peine minimale que le sortilège qu’elle avait mis en branle exigeait, puis à Bayeeya-folleville elle donna quelques conseils pour s’occuper mentalement durant son agonie, puis, sans regarder Lou-des-ravines ni Naïmiya-toute-cristal, car elle n’ignorait pas que leur splendeur l’eût hypnotisée et privée de toute parole, elle dit “Petites sœurs, votre erreur a été de manœuvrer pour que le capitalisme fût établi ou rétabli dans ce monde noir où je n’avais, je l’avoue, ni attaches ni raison d’être, autrement, j’aurais volontiers accepté de rejoindre votre nichée”, et enfin elle se tourna vers Barbara-dévasteuse, Milmy-grande-fripouille et Augustine-aile-de-faucon et les caressa d’une voix extrêmement agréable et mélodieuse, citant pour les consoler des quatrains de poètes post-exotiques qu’autrefois Volodine, par pure jalousie mesquine, avait passés sous silence, vraisemblablement parce que la magnificence de leur prose rythmée, au contraire de la sienne, projetait immédiatement dans un état de jouissance qui pouvait durer des semaines, sans parler du fait qu’elle repoussait dans les oubliettes de la littérature les laborieuses tentatives poétiques des prisonniers écrivains dont Volodine avait parlé et qui on ne sait pourquoi avaient connu la gloire éditoriale ou, du moins, une certaine notoriété à l’intérieur de leur quartier de haute sécurité, et ainsi elle fit sortir de l’ombre, pendant fût-ce un instant, l’ignorée Anthologie de la barque de Maria Scheuermann, et l’étourdissante Sublime route de Noriko Schigulla, puis, quand toutes les mésanges mineures, l’une après l’autre, eurent manifesté qu’elles étaient apaisées et acceptaient l’atroce moment de leur décès, qui allait être suivi non d’une perte de conscience mais d’une interminable attente que rien ni personne ne pourrait soulager ni diminuer, elle tissa en un tournemain l’éternité autour de leur cœur […]

 

Antoine Volodine

Frères sorcières

Coll. Fiction & Cie, Seuil, 2019

vendredi, 01 février 2019

Emmanuel Hocquard, « Allée de poivriers en Californie »

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X

 

   « Fin de vie. La vieille langue est là,

tapie comme une tique dans l’oreille. Elle se nourrit de tout

ce que je vois et son bruit m’empêche de voir ce que je ne vois pas.

     J’aurai passé ma vie sans voir.

     Ma vision ? Dans la cage d’un écureuil,

l’incessant retour des mêmes impressions et des mêmes pensées

     insipides jusqu’à en être écœurantes,

     jusqu’à serrer le cœur dans un étau : battements monotones,

ternes ressassements que traverse soudain, sans raison apparente,

     au milieu de la nuit, au détour d’une phrase

     ou en rêve, une lueur très fugitive,

un fulgurant vertige qui, brusquement, déchire les habitudes.

     Alors la tique se réveille et tout redevient comme avant.

     Les noms de Keats, Shelley, Sir John Cheyne

sont encore écrits sur les boîtes aux lettres des locataires

     dans le couloir, à gauche de l’entrée. Une fleur

     a poussé dans les tuiles, au bord du toit. Ce matin

à l’aube, depuis la fenêtre, la ville ressemble à une forêt

     pétrifiée d’arbres gris sans feuillages,

     aux troncs noueux, tordus sous le ciel orageux.

     La ville aussi est une alarme, un vertige exact

     dans la rumeur des battements de cœurs et des étaux.

Pise, Tony, Régis, Signore Typoce & Cie, tandis que vous dormez,

     moi, Pyrrhus, je veille aux lettres de vos noms,

     qui sont les lettres de mon nom.

Bibliothèques, entrepôts, boutiques de luxe, compagnies d’assurances,

     la ville est construite sur l’alphabet et vit sur la réserve

     des lettres : vingt-six battements de cœur en français.

     Un dictionnaire & une grammaire pour rectifier la vue ?

Quelle garantie ? J’aurai passé ma vie sous une pluie de lettres,

     ayant parfois cherché refuge dans l’amour.

Mais la langue de l’amour, entrecoupée par les soupirs, les silences

     et les cris inarticulés de la jouissance, est pauvre,

     approximative, inadaptée aux espoirs que nous mettons en elle.

     Le sexe d’une femme est un abri très doux,

     une retraite sans issue, que nous ensemençons de lettres.

L’amour naît, se nourrit, meurt de l’extinction provisoire des lettres

     qui aussitôt, renaissent de ses cendres. L’amour périt

     des lettres qu’il rejette au monde ; et nous laisse, à nouveau,

inchangés, aux prises avec le vieil alphabet parcouru de vertiges. »

 

Emmanuel Hocquard

« Allée de poivriers en Californie »

Première édition in revue L'In-plano, 1986, à l’exception du dernier épisode, in revue ZUK, 1988

In Ma Haie, Un privé à Tanger II

P.O.L, 2001

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=...

 

Il existe un « blaireau » de ce texte, tiré à sept exemplaires.

Celui que nous possédons contient un envoi signé Régis Copeyton & une lettre d’Emmanuel Hocquard dont nous recopions ceci : « cet exemplaire, rare, comporte au moins trois fautes de frappe sinon davantage. C’est ce qui en fait sa rareté »

 

Emmanuel Hocquard est mort ce dimanche 27 janvier 2019, chez lui, à Mérilheu.

vendredi, 25 janvier 2019

Marie-Hélène Lafon, « Traversée »

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« Le pays premier peut être une prison, il peut être un royaume suffisant, une source vive, un trésor. Je ne sais pas bien où passe la frontière entre la chance et le risque, le partir et le rester, l’attachement et l’arrachement ; je cherche à tâtons et suis des chemins ombreux ou troués de lumière qui s’enfoncent dans la terre des origines et partent dans le monde. Je sais seulement que la regardeuse d’enfance est devenue une travailleuse du verbe, assise à l’établi pour tout donner à voir en noir et blanc sur la page des livres. Il s’agit, par le truchement du matériau verbal, d’habiter la page comme on habiterait un pays, et dans son cadre rectangulaire, entre ses marges, de donner aux paysages, extérieurs et intérieurs, un corps textuel, d’incarner un bout du monde perdu au milieu de rien à mille mètres d’altitude, pays premier, séminal et infusé que chacun porterait en soi, comme une cicatrice ou comme un viatique, ou les deux à la fois ou de mille autres façons encore. Il s’agit de se tenir au plus près, au plus serré, et de ne rien inventer en réinventant tout ; et de brouiller les pistes en inversant patronymes et toponymes, en déplaçant Fridières de Saint-Flour à Saint-Amandin et Montesclide de Saint-Amandin à Marchastel ; et de trouver au Jaladis ou aux Manicaudies, on n’invente pas cette musique des noms propres, leur juste équilibre sur la ligne de crête de la phrase, ce qui n’est pas une mince affaire, ce qui serait même la grande affaire, l’épicentre du séisme textuel. »

 

Marie-Hélène Lafon

Traversée

Coll. Paysages écrits

Fondation Facim / éditions Guérin, 2015

première édition, Créaphis, 2013

http://fondation-facim.fr/edition/!/edition/1/titre/Trave...

lundi, 21 janvier 2019

James Sacré – Guy Calamusa, « Et parier que dedans se donne aussi la beauté »

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« Le plus beau poème n’est jamais

Que le reste de quelque chose

**

On ne sait trop ce que pourrait être

Les chutes, les copeaux d’un poème,

Des mots restés dans un brouillon, venus pourtant

A cause d’un paysage qu’on a parcouru

Ou pour tenir compagnie

A des dessins qu’on t’envoie, non aboutis.

 

Des mots dont on a pensé

Qu’ils ne pouvaient pas

Se constituer en poème et pourtant les voilà

En forme de dizain pour faire semblant d’en être un

**

A force de vouloir être dans un brouillon d’écriture

Plutôt que d’arriver dans un poème bien foutu

(Oui, le mot qui convient : si grande jouissance de l’avoir écrit

Si même dans un peu d’inquiétude)

A force de mal dessiner exprès, et de jeter comme au hasard

De la couleur sur un papier

 

Si quand même voilà pas

Un vrai poème à te proposer, lecteur

Avec un vrai dessin qui le tient ? »

 

 

James Sacré

Et parier que dedans se donne aussi la beauté

Dessins de Guy Calamusa

Coll. Territoires

Æncrages & Co

http://aencrages.free.fr/rub/fiche/territoires3.htm

samedi, 19 janvier 2019

Pierre Bergounioux, Jean-Michel Marchetti, «Possibles»

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« C’est sans discussion possible, un bois de feuillus aux troncs noueux, tourmentés, des charmes par exemple, tôt le matin, à la mi octobre. La nuit a été froide. Le brouillard masque la lisière et, par contraste, noircit tout. Il n’a pas gelé. Les feuilles ne sont pas encore tombées. Dans quelques jours seulement.

Ce qu’on fait là reste un mystère. Rien de grave, de tragique ne nous a entraînés dans cette sombre colonnade. Si tel était le cas, on ne verrait rien. On fuirait, terrifié, ou bien on chercherait, affolé, quelqu’un ou quelque chose et on n’aurait pas une pensée pour les charmes, la brume, le déclin d’octobre.

La peinture nous rappelle que le monde excède la vision pauvrette, l’idée simplette dont on s’accommode ordinairement. Elle nous réveille du songe étriqué que nous prenions pour la réalité. »

 

Pierre Bergounioux

Possibles

Peintures de Jean-Michel Marchetti

Coll. Voix de chants

Æncrages & Co, 2018

http://aencrages.free.fr/rub/fiche/38.htm

mercredi, 16 janvier 2019

Yang Wan li, « Le soir assis dans le studio baptisé “de l’Art de gouverner sans interférer avec le peuple” »

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« porte fermée, je reste assis, mal à l’aise

j’ouvre les fenêtres pour faire rentrer une légère fraîcheur

la forêt cache le soleil

mon fils broie de l’encre d’un émeraude lumineux

spontanément ma main cherche mes recueils de poèmes

je fredonne doucement plusieurs poèmes

au début cela me réjouit

puis soudain je ressens de la tristesse

j’abandonne le recueil, impossible de lire plus longtemps

je me lève et marche autour de mon siège

les anciens avaient des griefs hauts comme une montagne

mon cœur est tranquille comme un fleuve

si je suis si différent d’eux,

pourquoi me brisent-ils les entrailles à ce point ?

mon émotion passée, je me mets à rire

une cigale hâte le soleil couchant »

 

Yang Wan li

Le son de la pluie

Poèmes choisi et traduits du chinois par

Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 1988, 2008, 2017

http://www.moundarren.com/poeteschinois/yangwanli

samedi, 05 janvier 2019

Wislawa Szymborska, « Un chat dans un appartement vide »

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« Mourir ! – ça ne se fait pas à un chat.

Car, enfin, que peut-il faire, le chat

dans un appartement vide ?

Grimper aux murs.

Se frotter aux meubles.

Rien n’a changé par ici,

et pourtant rien n’est pareil.

Rien n’a été déplacé,

mais rien n’est plus à sa place.

Et le soir, la lampe reste éteinte.

 

Des pas dans l’escalier,

mais ce ne sont pas les bons.

Et la main qui met du poisson dans l’assiette

pas non plus celle qui mettait.

 

Quelque chose ne commence plus

à l’heure où les choses commencent.

Quelque chose ne se passe plus

comme les choses devraient.

Quelqu’un était là, tout le temps,

puis, soudain, il a disparu

et s’obstine à ne plus être du tout.

 

On a fouillé les armoires.

Parcouru tous les rayons.

Rampé sous le tapis, au cas où.

Même violé l’interdit, et fichu

la pagaille dans les papiers.

 

Qu’y a-t-il à faire désormais.

Dormir on peut, et attendre.

 

Mais qu’il revienne seulement,

qu’il se montre tout à coup, celui-là.

On va lui apprendre, qu’avec

un chat ça ne passe pas.

On avancera vers lui

comme si on ne voulait pas,

très, très lentement,

sur des pattes fières et boudeuses.

Pas question de petits sauts, de miaous au début. »

 

Wislawa Szymborska

« Fin et début » – 1993

in De la mort sans exagérer, poèmes 1957-2009

Préface et traduction de Piotr Kaminski

Poésie / Gallimard, 2018

jeudi, 03 janvier 2019

Pascal Quignard, « Vie secrète »

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« Comme notre nom notre destin (ce récit qui nous a langé l’âme au point d’en entraver certaines aptitudes) est une histoire que nos partenaires colossaux (ceux qui nous ont conçus en s’étreignant au cours d’une scène où nous n’étions pas encore même si nous croyons toujours plus ou moins les avoir surpris) nous ont prêtée.

Un jour il nous faut choisir un nom et écrire une historiette qui se sépare de l’histoire qui fut reçue et qui n’était là qu’en attente que la pensée et le langage nous vinssent.

C’est ce que nous appelons alors notre vie.

*

La vie de chacun d’entre nous n’est pas une tentative d’aimer. Elle est l’unique essai. »

 

Pascal Quignard

Vie secrète

Gallimard, 1998

 

Excellente année 2019 à chacun.

14:37 Publié dans Écrivains, Édition, Livre | Lien permanent

mercredi, 12 décembre 2018

Peter Handke, « L’histoire du crayon »

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« Au sortir de certains films je me suis, un instant, senti un héros ; après la lecture de certains livres, je sais que j’en suis un (et je sais que c’est un devoir qui m’incombe)

 

Les acteurs japonais (chez Ozu par exemple) savent porter le deuil (sans exemple et de façon exemplaire); ils portent le deuil comme je n’ai jamais vu le faire qu’en rêve; ils sont là, les visages illuminés, et portent le deuil

 

Grande impression de réalité – c’est-à-dire : d’être dans la réalité – à la simple vue d’un chat qui au loin, saute du haut d’un mur ou de la marque des cheveux sur la buée d’une fenêtre du train. À partit de maintenant, je connais la réponse à la question : “Qu’est-ce que la réalité ?” – la réalité, c’est le chat qui saute du haut d’un mur

 

Écrire quelque chose dont personne ne pourra demander : “Qu’est-ce que cela veut dire ?” et qui en même temps reste tout à fait énigmatique

 

Les lecteurs sont des gens forts : ils transmettent la lecture, ils sont ces “quelques opiniâtres”

 

En écrivant il ne faut pas que j’en arrive à mesurer les mots les uns aux autres – le seul mot juste il me faut l’atteindre sans mots. En écrivant, seule doit parler, mot pour mot, la voix intérieure. C’est la voix du dehors, celle des oiseaux par exemple. Écoute la voix du dehors, c’est la voix intérieure »

 

Peter Handke

L’histoire du crayon

Traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt

Gallimard, 1987