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dimanche, 24 juin 2018

Yang Wan Li, « Pour remercier Wu Te hua, commissaire du thé de Chian chow, qui m’a envoyé une nouvelle édition d’un recueil de Su Tung po* »

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Ma Yuan (actif 1190-1225), Promenade sur un sentier de montagne au printemps (détail), peinture, encre et couleurs sur soie. Musée du Palais, Taipei

 

« L’or jaune, le jade blanc, des perles claires comme la lune, des chansons limpides, des danses merveilleuses, une jeune beauté à renverser une ville, les autres ont tout cela, moi seul n’ai rien. Comme Hsiang yu** je n’ai que quatre murs pour m’entourer. À part cela j’ai aussi une étagère de livres. Si elle ne suffit à me rassasier, au moins elle rassasie les termites argentés. Un vieil ami au loin vient de m’envoyer un recueil de Tung po. Les vieux livres quittent tous la natte pour lui céder la place. Quand j’étais enfant, espiègle, pour les cent choses je n’étais pas paresseux, mais quand il s’agissait d’étudier, exprès je me levais tard. Mon père se fâchait, blâmait son fils sot et m’ordonnait, l’estomac affamé, de dévorer de vieux livres abimés. Avec la vieillesse pour les dix mille choses je suis à la traîne derrière les autres. Quand avec nonchalance je prends un vieux livre pour occuper mes yeux malades, dès qu’ils rencontrent le livre mes yeux malades se brouillent. Les caractères gros comme des mouches deviennent de vieux corbeaux. Mes yeux malades, que peuvent-ils donc faire avec de vieux livres ? Quand je feuillette un vieux livre, tout le temps je soupire. Ce recueil de Tung po je l’ai déjà, mais avant d’arriver au dernier chapitre ma main s’arrête. L’encre est imprimée de façon floue, le papier n’est pas bon. Ni bon papier, ni bonne calligraphie. Mais le texte vient d’être gravé sur du bois de jujubier de Fu sha. La gravure fidèle, vigoureuse et svelte ne trahit pas l’original. Le papier est comme un cocon de couleur de neige qu’on sort d’une bassine de jade, les caractères comme le dessin des oies sauvages du givre sur les nuages d’automne. Avec la vieillesse mes deux yeux voient comme à travers le brouillard, quand ils croisent des saules, quand ils croisent des fleurs, ils ne les remarquent même pas. Mais chaque fois qu’il croisent un beau livre neuf, toute la journée ils l’apprécient, ne veulent plus le quitter. Tung po est encore plus fou que moi, il a refusé d’échanger sa veste de toile grossière pour devenir l’un des trois ministres. De son pinceau surgit un langage étonnant, à balayer les chevaux ordinaires de dix mille générations. Vieil ami, tu t’apitoies, comme en vieillissant je deviens plus obtus, au lieu de m’envoyer un élixir pour soigner mes os malades, tu m’envoies ce livre pour me bousculer un peu. Je gratte ma tête blanche jusqu’à ce que la lampe bleue s’éteigne. »

 

* Poète, peintre, 1037-1101

** Chef militaire de la fin de la dynastie Qin, 232-202 av. J.-C. Selon la légende il se serait décapité lui-même.

 

Yang Wan Li

Le son de la pluie

Traduit du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 1988

http://www.moundarren.com/poeteschinois/yangwanli

samedi, 23 juin 2018

Beidao, « Questions au ciel »

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DR

 

« Ce soir la pluie tombe éparse

la brise feuillette le livre

le dictionnaire parle à mots couverts

je ne peux lui résister

 

Enfant je récitais des poèmes anciens

sans comprendre

debout, puni

au bord du gouffre des commentaires

 

La lune brille, quelques rares étoiles

la main du Maître

montre le gué des rêves

les ombres miment l’existence

 

des gens glissent à skis

sur les pentes enneigées de l’instruction

leur histoire

glisse hors des frontières

 

les mots ont glissé hors du livre

la feuille blanche est atteinte d’amnésie

je me lave les mains

je déchire la feuille, la pluie cesse »

 

Beidao (ou Bei Dao) ­– 1949

Au bord du ciel

Traduit du chinois par Chantal Chen-Andro

Circé, 1995

http://www.editions-circe.fr/livre-Au_bord_du_ciel-220-1-...

vendredi, 22 juin 2018

Han Shaogong, « Pa Pa Pa »

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DR

 

« À sa naissance, il dormit deux jours et deux nuits de suite sans ouvrir les yeux, sans manger ni boire. Son visage de mort effraya ses proches. Il ne poussa son premier cri qu’au bout du troisième jour. Lorsqu’il fut capable de se traîner par terre, il apprit à devenir un homme en subissant les moqueries des habitants de son village. Il sut très rapidement dire deux choses : l’une était “papa” et l’autre “putain de maman”. La dernière était un juron bien sûr, mais dans la bouche d’un enfant, il perdait tout son sens. On pouvait le considérer comme une simple onomatopée.

Au bout de trois, quatre, puis cinq, sept et même huit années, il ne savait toujours dire que ces deux mots. Ses yeux restaient sans vie, ses mouvements lourds. Sa tête énorme avait une forme étrange. Elle ressemblait à une calebasse renversée qui aurait été remplie d’une curieuse matière faisant office de cerveau. Quand il avait mangé, il partait en se dandinant à travers le village, un reste de nourriture collé au coin des lèvres, la poitrine brillante de graisse. Dès qu’il rencontrait quelqu’un, homme ou femme, vieux ou jeune, il lui adressait familièrement son “papa”. Si la personne le fixait, il clignait les paupières en direction d’un point situé au-dessus de son interlocuteur, se mettait à rouler lentement ses yeux qui viraient au blanc et roucoulait son “putain de maman” avant de se retourner et de s’éloigner. Soulever les paupières lui demandait beaucoup d’efforts comme s’il ne pouvait rouler ses yeux qu’en tendant à l’avance tous les muscles de sa poitrine et de son cou. Tourner la tête lui coûtait autant d’efforts. Juchée sur un cou trop mou, elle pivotait en tous sens comme un moulin à poivre et ne parvenait à se stabiliser qu’après avoir décrit un large arc de cercle. Courir lui demandait encore plus de forces. Ses pas inégaux l’empêchaient de trouver son centre de gravité. Il ne pouvait avancer qu’après avoir incliné la tête et le torse et ne se guidait qu’en levant le regard haut vers ses sourcils. Il effectuait de très grandes enjambées, comme si, au cours d’une compétition, il parcourait au ralenti les derniers mètres le séparant de la ligne d’arrivée.

On doit toujours avoir un nom, que ce soit pour figurer sur sa pierre tombale ou sur son faire-part de naissance. On l’appela donc Bingzai.* »

 

* L’avorton

 

Han Shaogong

Pa Pa Pa

Traduit du chinois par Noël Dutrait et Hu Sishe

Alinéa, 1990, rééd. Éditions de L’Aube, 1995

jeudi, 21 juin 2018

Ge Fei, « La barque égarée »

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DR

 

« Un midi de la fin de l’été, alors que l’oncle faisait sa sieste dans la bibliothèque, il s’était rendu dans la cour du pavillon de bambou. Xing s’était endormie sur une chaise longue sous un ginkgo. Elle tenait à la main un livre sur les légendes des vingt-quatre périodes du calendrier solaire. Le livre ouvert se soulevait sur sa poitrine. Xiao se trouvait tout près d’elle, hypnotisé, assis sur un tabouret en bambou. Les craquements du tabouret le faisaient transpirer de peur. L’autre main de Xing retombait mollement sur le dossier de la chaise. Xiao entendait sa propre respiration, courte, oppressée. De la Lian* parvenaient des bruits de rames. Un papillon blanc, tout ensommeillé, était passé devant ses yeux. Il avait touché doucement le bout du doigt fin et doux de sa cousine, puis avait posé la main sur son poignet, à l’endroit du pouls. Il avait senti le sang couler rapidement sous la peau laiteuse. Elle ne se réveillera pas, avait-il pensé. »

 

* Rivière, de la province de Guangdong, qui se jette dans le golfe du Tonkin.

 

Ge Fei

« La barque égarée » in Nuée d’oiseaux bruns

Récits traduits du chinois par Chantal Chen

Préface de Marie-Claire Huot

Philippe Picquier, 1996

http://www.editions-picquier.com/ouvrage/nuee-doiseaux-br...

mercredi, 20 juin 2018

Kouo Yu, « Longue nostalgie »

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Illustration de Xu Baozhuan (1810-1885) pour Le Rêve dans le Pavillon rouge

 

   « J’y pense longuement…

   Mais à qui va ma pensée ?

 

Depuis qu’il m’a quittée pour monter à cheval,

   Nuit après nuit je pleure en l’alcôve déserte.

Dans le miroir de jade, à l’aube, j’épile mes sourcils en antennes ;

   Je vous en veux, mais en même temps je n’ai qu’amour pour vous.

L’eau du lac cet automne a débordé ; blanches sont les fleurs de lotus.

   Mon cœur est blessé ; le soleil tombe, et deux canards s’envolent*

Pour vous j’ai semé puis cueilli le lichen**.

   Dans le froid, la glycine s’étend le long des branches des pins sombres.

Pour vous, j’ai mis de côté l’oreiller orné de corail.

   Les traces de mes larmes ont séché ; des toiles d’araignée sont nées.

Qui aime n’aura jamais peur des cheveux blancs ;

   Mais pourquoi ne puis-je vous accompagner toujours ?

 

   Le vent et la pluie sifflent ;

   Cocorico, chantent les coqs !

   … Mais à qui va ma pensée ?

    À celui que j’ai vu en rêve. »

 

* Le couple de canards mandarins est le symbole du couple parfait qui ne se quitte jamais.

** Usnée barbue (Usnea barbata), lichen médicinal.

 

 

Kouo Yu (Kouo Yen-tchang) – 1316 - ?

 Traduit du chinois par Siao Che-kiun

In Anthologie de la poésie chinoise classique

Sous la direction de Paul Demiéville

Gallimard, 1962, rééd. Coll. Poésie/Gallimard, 2000

mardi, 19 juin 2018

Yang Wan Li, « Dans la Barque sous la neige, fatigué je m’endors »

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« J’ai construit un petit studio, de la forme d’une barque, aussi l’ai-je appelé la Barque du pêcheur sous la neige. Aujourd’hui j’y étudie, fatigué m’endors. Brusquement le vent entre dans la pièce, remue dans le vase les fleurs de prunier si parfumées. Réveillé en sursaut, je compose ce poème.

 

une petite chambre, la fenêtre claire, la porte à moitié fermée

lisant un livre je m’endors, tout engourdi

impudentes les fleurs de prunier me dérangent

exprès elles dégagent leur parfum pour briser mon rêve »

 

Yang Wan Li – 1127-1206

Le son de la pluie

Poèmes traduits du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 1988

http://www.moundarren.com/poeteschinois/yangwanli

lundi, 18 juin 2018

Lieou Ling, « Éloge de la vertu du vin »

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Coupe libatoire en corne de rhinocéros, Chine, dynastie Qing

 

« Pour le maître parfait

Ciel et Terre ne durent qu’un matin,

Les dix mille temps, un seul instant.

Soleil et Lune sont ses fenêtres,

Les huit déserts forment sa cour.

Ses pas ne laissent nulle trace,

Nulle part il ne demeure.

Plafond de ciel, tapis de terre,

Il suit son bon plaisir.

Son repos : saisir la coupe.

Son mouvement : vider la cruche.

Le vin est son seul travail ;

Il ne sait rien d’autre. »

 

Lieou Ling – 221-300

In La Montagne vide – Anthologie de la poésie chinoise IIIe – XIe siècle

Traduite et présentée par Patrick Carré & Zéno Bianu

Coll. Spiritualités vivantes, Albin Michel, 1987

dimanche, 17 juin 2018

Lo Mengli, « La folle d’amour »

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Wang Chao Ki

 

« Mon cousin passait à l’école toutes ses journées, il revenait pour dîner ; ensuite, au clair de lune, nous nous promenions dans le fond du parc, où le feuillage touffu nous protégeait contre les regards indiscrets.

Houei glissait sa main dans ma large manche, et m’atteignait au point sensible. Nos regards se cherchaient, nos lèvres se prenaient longuement. Lourds de désir, nous revenions à petits pas, et, sous la lanterne aux panneaux de soie, nous poursuivions nos découvertes.

La candide virilité de mon cousin le portait aux gestes les plus simples, mais le plaisir éveillait en moi une imagination d’amoureuse et je m’y montrais inventive.

Ce soir-là, j’entrepris de dispenser la joie suprême sans qu’il en coutât le moindre effort à mon bien-aimé. Par malheur, ma sœur s’éveilla et s’indigna de me voir en cette posture cavalière.

J’eus l’esprit de répondre : “Notre cousin tremblait de froid, j’essayais de le réchauffer.”

“Et vous me faisiez du bien, sœur aînée, voyez, je claque des dents !” insista le rusé.

“Puisque tu lui fais du bien, continue !” dit ma sœur ingénuement.

Elle se rendormit et je me remis en selle avec la curieuse impression d’avoir changé de sexe, tandis que mon cousin découvrait, lui, l’agrément de l’inertie.

Les crochets des rideaux tintaient, le lit grinçait de tous ses ressorts comme une barque secouée par la tempête.

Ma sœur se retourna et, sans ouvrir les yeux :

“Renvoie chez lui ce petit sauvage”, ordonna-t-elle.

L’aube commençait à poindre, j’étais lasse, le sommeil ferma mes paupières.

 

Le lendemain, nos parents revinrent et ma sœur apprit à ma mère que nous avions cru devoir faire place à mon cousin dans notre lit. Elle en fut atterrée.

Mon père décréta que son neveu coucherait désormais dans le pavillon du professeur. Ainsi prirent fin nos relations amoureuses.

Au bout de quelques semaines, Houei retourna chez ses parents. Il me fit cadeau, en partant, d’un mouchoir de soie sur lequel il avait composé pour moi ce poème :

   Un parfum troublant se dégage du coin de l’oreiller.

   De couleurs éclatantes est brodée ma couverture verte.

   Mais ma bien-aimée m’oubliera,

   et personne ne viendra, sous la lanterne,

   enchanter mes nuits solitaires. »

 

Lo Mengli

La folle d’amour Confession d’une chinoise du XVIIIe siècle

Adapté et préfacé par Lucie Paul Margueritte

Illustré par Wang Cho Ki

Éditions du Siao, 1949, rééd. Éditions You-Feng, 2005

samedi, 16 juin 2018

Zheng Chouyu, « Village aborigène »

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« Ma femme est un arbre, moi aussi ;

mais ma femme est un bon métier à tisser,

sa navette-écureuil tisse des nuages arachnéens,

ces nuages, là-haut, sont ceux qu’elle aime tisser

 

et moi, j’espère bien que mon unique tâche

sera de faire sonner dans ma poitrine

la cloche d’une école

puisque j’ai atteint l’âge…

où les piverts se posent sur mon bras »

1962

 

 

Zheng Chouyu

in Le ciel en fuiteAnthologie de la nouvelle poésie chinoise

Édition établie et traduite par Chantal Chen-Andro & Martine Valette-Hémery

Circé, 2004

http://www.editions-circe.fr/livre-Le_ciel_en_fuite_%E2%8...

vendredi, 15 juin 2018

Chen Fou, « Récits d’un vie fugitive »

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Tan Yin, Tao Gu composant un poème, début XVIe. Musée du Palais, Taipei

 

« C’était le début de la septième lune. Les vertes frondaisons offraient une ombre épaisse. La brise ridait la surface de l’étang et le chant des cigales se faisait assourdissant. Notre vieux voisin fabriqua pour nous une canne à pêche, et nous nous mîmes tous deux à pêcher, nous postant à l’endroit où les saules du bord de l’eau donnaient l’ombre la plus dense. Vers le soir nous montions au sommet de la butte pour contempler les rougeoiements du couchant et, si l’inspiration nous venait, composer des vers. Nous forgeâmes entre autres ce distique :

      Les fauves des nuages dévorent le soleil couchant ;

      L’arc de la lune décoche les étoiles filantes.

Un instant après, la lune se reflétait sur la surface de l’eau et les insectes de la nuit bruissaient tout autour. La vieille venait alors nous annoncer que le vin de riz tiédissait au bain-marie et que le dîner était prêt. Nous avions installé un lit de bambou au pied de la clôture. Sur ce sofa improvisé nous vidions quelques coupes sous la lune, et c’est légèrement grisé que je commençais le repas.

Plus tard, après le bain, chaussés de fraîches sandales et nous éventant d’une palme, nous écoutions, assis ou allongés, notre vieux voisin raconter des histoires où chaque personnage recevait toujours la juste rétribution de ses actions, bonnes ou mauvaises. À la troisième veille, nous allions nous coucher, rafraîchis de pied en cap, ayant presque oublié que nous habitions la ville.

Je chargeai notre ami le maraîcher de se procurer des chrysanthèmes et de les planter tout le long de la clôture de bambou. Lorsque au neuvième mois ils furent en fleur, Yun et moi demeurâmes encore là une dizaine de jours. Ma mère vint visiter notre retraite et y prit un vif plaisir. Nous fimes un repas de crabes auprès des chrysanthèmes* et la journée entière se passa en divertissements. Yun, qui était ravie de notre villégiature, me dit : “Il faudra que plus tard nous construisions dans ces parages, en un lieu propice déterminé par le géomancien. Nous achèterons dix mou** de terrain autour de la maison et nos domestiques s’occuperont à y faire pousser légumes et melons que nous vendrons pour notre subsistance. Tu feras des tableaux et moi des broderies, ce qui nous permettra d’offrir à boire aux amis qui viendront versifier ensemble chez nous. On peut être heureux toute sa vie en s’habillant et en se nourrissant très simplement ; nul besoin de courir le monde.”

Je partageais entièrement cette manière de voir. Aujourd’hui le terrain est là, mais ma bien-aimée n’est plus. Dans quel regret suis-je plongé ! »

 

* Les petits crabes d’eau douce que l’on consomme au mois d’octobre sont étroitement associés, dans la vie chinoise, à la saison des chrysanthèmes. Ils sont l’occasion de joyeuses et bruyantes soirées au cours desquelles le vacarme des petits maillets servant à briser leurs pinces s’ajoute aux éclats de la conversation.

** Un mou vaut 666,67 m2.

 

Chen Fou (1763-1810)

Récits d’une vie fugitive - 浮生六記 *

Traduit du chinois par Jacques Reclus

Préface de Paul Demieville

Gallimard/Unesco, 1967, rééd. Connaissance de l’Orient, 2005

* littéralement : Six récits au fil inconstant des jours

 

jeudi, 14 juin 2018

Lambert Schlechter, « Le Ressac du temps »

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© cchambard

 

« Les heures du jour, je ne les maîtrise pas bien, elles passent, elles tombent, elles vont, et vient la nuit, et je suis dans la nuit insomniaque, je déambule à travers la maison, le cœur pesant, la tête lourde, et je lutte contre la fatigue, les heures de la nuit, je ne les maîtrise pas bien, elles passent, elles vont, et vient le jour, je n’ai pas assez dormi, ne me réveille pas, dors la moitié du jour, et lutte contre le sommeil qui me tient, me retient, ma maison est trop encombrée, et ma tête aussi, le jour où j’aurai ma tête un peu désencombrée, j’écrirai une longue lettre à Chen Fou, lui ferai le simple récit de ma vie fugitive, je suis sûr que je trouverai les mots, je lui dirai : je me suis promis de te faire une page, je te ramasserai en quelques phrases l’essentiel de ma vie, mais pour le moment, ne m’en veux pas, ça ne va pas, aucun récit ne sortira de ma paresseuse & sèche plume, elle gratte le papier à vide, rien ne se passe le long de la page, c’est trop tard dans la nuit, ma tête est trop lourde, j’ai le vertige, je suis dans un profond désarroi, les heures du jour, je ne les maîtrise pas très bien, elles tombent, tombent, la nuit vient trop vite et ne m’accueille pas vraiment, la nuit pourrait être ma bulle de sécurité, tout est si étrange, si effrayant, je suis tout le temps angoissé, comme s’il y avait partout des menaces, un jour, Chen Fou, je trouverai les mots pour te faire le récit de ma vie fugitive, patiente un peu, un jour je te ferai une page qui te plaira. / feuille volante, lettre à Chen Fou, mai 1998 »

 

Lambert Schlechter

Le Ressac du temps – Le Murmure du monde, V

Les Vanneaux, 2016

Un extrait des Lettres à Chen Fou : http://www.unnecessairemalentendu.com/archive/2014/07/16/...

mercredi, 13 juin 2018

Pao King-yen, extrait de sa « controverse avec le Maître qui Embrasse la Simplicité »

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Anonyme, Portrait d'un lettré,XIe siècle. National Palace Museum, Taipei

 

« […] Dans la haute antiquité il n’y avait ni prince ni sujets. On creusait des puits pour boire et l’on labourait la terre pour se nourrir. On réglait sa vie sur le soleil. On vivait dans l’insouciance sans jamais être importuné par le chagrin. Chacun se contentait de son lot, et personne ne cherchait à rivaliser avec autrui ni à exercer de charges. De gloire et d’infamie point. Nuls sentiers ne balafraient les montagnes. Ni barques ni ponts n’encombraient les cours d’eau. Les vallées ne communiquaient pas et personne ne songeait à s’emparer de territoires. Comme il n’existait pas de vastes rassemblements d’hommes la guerre était ignorée. On ne pillait pas les nids des oiseaux, on ne vidait pas les trous d’eau. Le phénix se posait dans la cour des maisons et les dragons s’ébattaient en troupeaux dans les parcs et les étangs. On pouvait marcher sur la queue des tigres et saisir dans ses mains des boas. Les mouettes ne s’envolaient pas quand on traversait les marais, lièvres et renards n’étaient pas saisis de frayeur quand on pénétrait dans les forêts. Le profit n’avait pas encore fait son apparition ; malheurs et troubles étaient inconnus. Lances et boucliers étaient sans emploi et il n’y avait ni murailles ni fossés. Les êtres s’ébattaient dans l’indistinction et s’oubliaient dans le Tao, les maladies ne prélevaient pas leur lourd tribut sur les hommes qui tous mourraient de vieillesse. Chacun gardait sa candeur native sans rouler dans son cœur de froids calculs. L’on bâfrait et l’on s’esclaffait ; on se tapait sur le ventre et on s’ébaudissait. La parole était franche et la conduite sans façons. Comment aurait-on songé à pressurer les humbles pour accaparer leurs biens et à instaurer des châtiments afin de les tomber sous le coup de la loi ?

Puis la décadence vint. On recourut à la ruse et à l’artifice. Ce fut la ruine de la vertu. On instaura la hiérarchie. On compliqua tout avec les génuflexions rituelles, les salamalecs et les prescriptions somptuaires. Les hauts bonnets de cérémonies et les vêtements chamarrés apparurent. On empila la terre et le bois en des tours qui percèrent la nue. On peinturlura en émeraude et en cinabre les poutres torsadées des palais. On arasa des montagnes pour dérober à la terre ses trésors, on plongea au fond des abysses pour en ramener des perles. Les princes rassemblèrent des monceaux de jade sans réussir à satisfaire leurs caprices, ils se procurèrent des montagnes d’or sans parvenir à subvenir à leurs dépenses. Vautrés dans le luxe et la débauche, ils outrageaient le fond primitif. L’homme s’éloigne chaque jour d’avantage de ses origines et tourne le dos un peu plus à la simplicité première. Que le prince prise les sages, et le peuple cherche à se faire une vaine réputation de vertu, qu’il convoite les biens matériels et il favorise la rapine. Car dès lors que l’on fait miroiter des objets susceptibles d’attiser les convoitises on ruine l’authenticité que l’homme abrite en son sein. Pouvoir et profit ouvrent la voie à l’accaparement et à la spoliation. Bientôt l’on se met à fabriquer des armes tranchantes, déchaînant le goût de la conquête. On craint que les arcs ne soient pas assez puissants, les cuirasses pas assez solides, les lances assez acérées, les boucliers assez épais. Mais sans guerre ni agressions tous ces engins de mort seraient bons à mettre au rebut.

Si le jade blanc ne pouvait être brisé y aurait-il des tablettes de cérémonie ? Si le Tao n’avait pas périclité, aurait-on eu besoin de se raccrocher à la bonté et à la justice ? C’est ainsi qu’il fut possible aux tyrans Kie et Tcheou et à leurs émules des faire griller leur prochain à petit feu, de mettre à mort ceux qui leur adressaient des remontrances, de couper en rondelles les princes feudataires, de transformer en hachis les chefs territoriaux, de disséquer le cœur des sages et de scier les jambes de qui bon leur semblait ; ils se livrèrent aux pires excès de la barbarie, allant jusqu’à inventer le supplice de la poutre ardente. Si de tels individus étaient restés de simples particuliers, même dotés du plus mauvais fond et des désirs les plus monstrueux, jamais il ne leur aurait été loisible de se livrer à de telles exactions. Mais du fait qu’ils étaient princes, ils purent donner libre carrière à leurs appétits et lâcher la bride à leurs vices, si bien qu’ils mirent l’empire à feu et à sang. Ainsi l’institution des monarques est la cause de tous les maux. Comment agiter les bras quand ils sont pris dans les fers et faire preuve de résolution quand on se morfond dans la boue et la poussière ? Prétendre apporter la paix grâce aux rites et corriger les mœurs par les règlements, dans une société où le maître des hommes tremble et se tourmente en haut de son palais tandis qu’en bas le peuple se débat dans la misère, me semble aussi vain que de vouloir endiguer les eaux du déluge avec une poignée de terre et obstruer avec le doigt la source jaillissante et insondable d’où proviennent les océans. »

 

Éloge de l’anarchie par deux excentriques chinois

Polémiques du troisième siècle traduites du Chinois et présentées par Jean Levi

Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2004

Pour tous renseignements : 24300 , Saint-Front-sur-Nizonne