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  • Valère Novarina, « Notre parole »

     

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    « Qui communique ? Est-ce moi qui parle ? Écoutons notre langue et comme il y a quelque chose de mystérieux dans ce mot même de personne... Et comme nous avons reçu une idée trop petite, précise, trop étriquée, trop mensurée, trop propriétaire de l’homme : “acteur social”, “particulier”, “consommateur”, “ego d’artiste”,  “usager de soi”... Chacun de nous est bien plus ouvert, non fini, et visité. Il y a quelque chose de présent, d’absent et de furtif en nous. Comme si nous portions la marque de l’inconnu. Comme si l’homme était parmi toutes les bêtes le seul animal qui ne s’appartienne pas. Il y a comme un voleur en nous, une présence dans la nuit. Nous ne pouvons en parler. Nous luttons contre lui, nous lui demandons son nom et il répond par des énigmes. Nous lui demandons son nom et c’est le nôtre qui a changé. Il y a un autre en moi, qui n’est pas vous, qui n’est personne.

    Quand nous parlons, il y a dans notre parole un exil, une séparation d’avec nous-mêmes, une faille d’obscurité, une lumière, une autre présence et quelque chose qui nous sépare de nous. Parler est une scission de soi, un don, un départ. La parole part du moi en ce sens qu’elle le quitte. Il y a en nous, très au fond, la conscience d’une présence autre, d’un autre que nous même, accueilli et manquant, dont nous avons la garde secrète, dont nous gardons le manque et la marque.

    Dieu est la quatrième personne du singulier. Il n’y a que cette conscience d’un autre en nous, cette absence étrangère, ce souvenir d’une empreinte laissée, ce vide laissé, qui nous permettent de donner notre parole.

    Lorsque cette conscience étrange en nous de l’étranger nous quitte, nous nous détruisons, nous vendons le monde, nous nous vendons. Rien ne se communique alors plus vite que la mort. Le monde est devenu si fragile qu’il se reconstruira par l’intérieur. Ce que nous avons chassé du monde cherche aujourd’hui en chaque homme son refuge. »

    Valère Novarina

    Le théâtre des paroles

    P.O.L, 1994

  • Jean-Loup Trassard, « Lune grise »

    jean-loup trassard, lune grise,nous sommes le sang de cette génisse, gallimard

     

    « Il y a les jours dont nous sommes témoins puis, en amont de la plus ancienne souvenance, cette masse écrasante du temps inscrite dans les bibliothèques mais que nul ne se rappelle. Quelquefois nous gardons la pensée de ceux qui sont sous terre, un peu la prolongeons. Notre mémoire, nourrice marmonneuse, tâtonne parmi les restes, s’émeut en retrouvant, s’inquiète d’oublier, comptant et recomptant jours, nuits, années depuis l’orage qui battait la forêt pendant la naissance de l’enfant, siècles depuis la germination des grands arbres, millénaires depuis les débuts de l’homme entre les fougères, les premiers feux humains auraient sept cent ou huit cent mille ans. Dans la forêt aux fleurs obscures elle fut étouffée en silence comme chevreuil par un collet de cuivre. Et lui, brûlés ses sabots, traversée par les plantes sa brouette vide, la broussaille forestière a tôt effacé la dernière faulde. Leur nom ? même pas lu avec la liste litanique des morts de la paroisse que, tous les dimanches de mon enfance, le curé du haut de sa ragole agitait devant les oreilles et dont tremblait l’ombre de l’église, je devais supporter d’y entendre nommer ma mère. Mémoire : dans ma tête obscure ces armoires ouvertes ou fermées, incertaines et terribles. Les cendres seules étaient abandonnées sur place. Des bêtes, après, venaient flairer, se rouler peut-être les sangliers, dans la terre cendreuse encore tiède. J’ai posé sur ma table, sur le papier où j’écris, avec une feuille d’alisier, trois tessons de charbon de bois qu’autrefois il m’avait tendus, légers, satinés, je les fais tinter dans ma propre paume... remontent à quand ? Carbonifère de ma mémoire. Cendres datées par millénaires de nos huttes primitives en forêt. J’y retourne parfois. Malgré cette mouvante odeur, toujours, de chèvrefeuille, je ne rejoins que leur absence. Forêt : grande ombre. Me furent donnés jadis leur regard, leur parole, par instants. Restent du drame quelques phrases, de l’expérience les réponses terreuses. Vestiges lacunaires et d’avant l’écriture car, de l’un et de l’autre, rien ne fut jamais écrit, même sur les écorces. Je les remue, ordonne, puis change, recommence, je les fais se soulever, tandis que le matin m’éveille, et entre ces morceaux d'histoire, dans les vides, c’est le coq, chaque fois, qui passe le cou et chante, violemment. Les yeux fermés encore, je frotte le bois contre mon crâne, à l’intérieur, j’obtiens une fumée, qui monte entre des colonnes vêtues d'écorce. Je veux croire que mon ami est allé faire retremper sa houette aux forges souterraines. »

    Jean-Loup Trassard

    Nous sommes le sang de cette génisse

    Gallimard, 1995

     

  • Jean-Loup Trassard, « Traquet motteux »

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    « Toujours on dit aux enfants “ne touche pas !” par crainte qu’ils ne cassent. Il faut au contraire toucher pour connaître, pour apprécier les matières, pour aimer ensuite les objets. Vite je me suis pris d’affection pour la terre, le bois, les outils et j’ai eu envie de faire plus que regarder. Chez les artisans on mettait en avant le respect de la matière qu'il ne fallait point gâcher et le respect du client qu’il ne fallait point tromper. Du moins chez les meilleurs et ceux-là furent nombreux (imagine-t-on ce que représente leur disparition à l’échelle de tous les villages français, compté leur rôle d'éducateurs puisque tous formaient de futurs artisans et le fait aussi que ces artisans étaient souvent les premiers de leur village pour participer aux activités sociales d’ouverture ou d’entraide ? Ils n'ont pas été remplacés.) École morale l’artisanat, mais aussi école sensuelle pourrait-on dire, car à la main habile il était également demandé d’apprécier les matières, alors que dans le registre tactile (comme dans le gustatif) la vie moderne installe plutôt un appauvrissement. Outils et instruments usuels de la vie paysanne sont toujours discrets mais ils témoignent, en son absence, des goûts, de l’ingéniosité, du savoir-faire, de la population qui les a créés, employés, usés à la longue. Avec eux s’instaure une familiarité, un lien, quoique non réciproques, une habitude au moins, par le contact des paumes. C'est grâce à leur intermédiaire sans doute que j’ai pris goût aux matières elles-mêmes, qui sont si rarement honorées, aux matières dans leur relation avec l’homme, cette acceptation du façonnage, cette ancienne complicité, pour lesquelles j’ai reconnaissance et, puisque nous vieillissons ensemble, une sorte de fraternité. »

     

    Jean-Loup Trassard

    Traquet motteux ou L’agronome sifflotant

    Le temps qu’il fait, 1994 (rééd. collection “Corps neuf”, 2010)

     

  • Claude Esteban, « De la prose »

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    « Je m’étais enfermé dans une île pour y écrire des poèmes, peut-être y suis-je parvenu, cela remonte à si loin, et même avec le recul il me coûte encore de me souvenir, mais surtout je m’étais enfermé dans cette île pour m’essayer à ce que je croyais être de la prose. On s’imagine, les poètes surtout, que l’affaire est des plus simples, on s’assied à sa table, on laisse venir les mots, les phrases, et tout cela, si on y veille un peu, finit par avoir du sens. Je partageais ce sentiment, j’éprouvais même un certain plaisir à cet exercice. Il en résulta, sur les pages, de longues lignes, cousues l’une à l’autre par l’artifice de l’écriture, mais qui ne demandaient, hélas, qu’à se rompre. On ne joue pas avec la prose, pas plus qu’on ne mime, par quelques scansions subtiles, l’économie d’un poème. Je m’étais enfermé dans une île, et je ne comprenais pas qu’en faisant sans fin le tour, en revenant avec une sorte de bonheur, de lassitude peut-être, à mon point de départ, je m’éloignais toujours plus de la prose et de ce qu’elle exigeait de moi. Car la prose a besoin d’espace, de routes qu’elle ne distingue pas, mais dont elle devine qu’elles sont riches d’aventures, d’échecs aussi. Qu’importe, il lui faut aller, se perdre, traverser l’insignifiant et la merveille, poursuivre au-delà de la phrase qui s’arrête et qui se regarde, savoir qu’elle ne sait plus. La prose ne craint pas ce qui la retarde et qui l’embarrasse, elle a tout le temps pour elle, tous les mots. Elle ne ressemble en rien à cette ligne droite à laquelle, si l’on en croit l’étymologie, elle devrait son nom. Elle est courbe, elle est sinueuse, elle est fantasque. Oui, qu’on cesse de la tenir bien ferme dans son esprit, voilà qu’elle s’autorise tous les méandres, et les plus savoureux, les plus insupportables parfois pour ceux qui veulent arriver trop vite. La prose, celle qui nous fascine, ne se refuse rien, elle va de l’ignoble au sublime, du pittoresque à l’essentiel, de l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre aux confidences libidineuses de Molly Bloom. Je la révère pour cela, et parce que je souhaiterais, moi aussi, qu’elle m’emporte, qu’on se noie, tous les deux, dans l’incertitude, qu’on descende aux enfers et qu’on resurgisse sous les étoiles. Je ne l’ai pas connue, pas reconnue, lorsque je me confinais dans l’île des vieux malheurs. J’ai quitté ces rivages qui tournaient en rond, comme un manège. Je suis loin, je ne suis plus nulle part, j’avance avec ces mots, les mêmes sans doute, mais sous une autre lumière, ici et jusqu’à l’horizon. »

     

    Claude Esteban

    Janvier, février, mars — pages

    Farrago, 1999

     

  • Claude Esteban, « Un doigt posé sur la bouche »

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     « Je m’aperçois que je n’ai écrit nulle part que j’aimais le silence. Mais comment parler du silence, sinon en l’enfreignant déjà avec des mots? Peut-être qu’il suffirait de le faire entendre, telle une mélodie muette, par le truchement d’un regard, d’un geste sans brusquerie, d’une connivence. C’est ce que font, je crois, si loin de nous, ces hommes qui se retirent dans des cloîtres ou qui s’enfoncent à jamais dans le désert. Mais ceux-là ont fait profession de silence, ils vivent au-dedans de lui, comme enclos derrière leurs murailles ou dans l’immensité du sable, ils ne savent presque plus rien du silence, puisqu’ils ignorent ou méprisent son contraire, celui qui nous assaille sans cesse, le bruissement continu du monde et ses pouvoirs sur nous, et son tragique, et sa beauté peut-être. Car le silence n’est pas un don du ciel, c’est pour chacun une conquête. Il est exclu du temps et de l’espace, et cependant il cherche à y trouver son lieu, il creuse dans l’horizontalité lassante du devenir, des puits, des galeries secrètes, toute une géologie de l’en-bas qu’un rien déconcerte. J’aime le silence parce qu’on l’épouse furtivement, au terme d’une espérance infinie, et que les biens qu’il nous accorde, pour dérisoires qu’ils apparaissent aux yeux de tous les acteurs de l’immédiat, ne peuvent se comparer à aucun autre. Que les silencieux, s’ils consentent à m’écouter, me comprennent. Je ne veux rien leur soustraire, je marche avec respect vers leur demeure. Moi aussi j’ai vécu, j’ai beaucoup parlé, peut-être que je parle encore, mais c’est à présent comme si je me souvenais de choses très anciennes et qu’elles fussent devenues si légères qu’en les ramenant sur mes lèvres ou dans ma pensée, elles dérangeaient à peine un ordre immuable. Je ne me souviens plus si le silence était un dieu chez les Grecs, ces inventeurs merveilleux du Verbe. Je crois qu’il existe, là-bas, quelque image d’un jeune homme, le doigt posé sur sa bouche, et qui sourit. C’est le seul dieu que je révère, les autres, et surtout ceux qui ont voulu que leurs paroles fussent consignées dans un livre, les autres me sont étrangers. Ils ne prêchent pas le silence, mais le mutisme, le bâillonnement des âmes, l’interdit. Le silence est un papillon qui va d’une fleur à l’autre, une abeille qui butine patiemment son nectar et qui le dépose, au soir, dans une ruche invisible. Que je sois, même un instant, ce papillon, cette abeille, que je n’entende plus rien sinon les battements de mon cœur. Que les arbres et les étoiles m’accompagnent et qu’il y ait ce frémissement du rien dans l’immense, et que je m’endorme à la fin dans cette musique. »

     

    Claude Esteban

    Janvier, février, mars — pages

    Farrago, 1999

  • Denise Levertov, « Septembre 1961 »  

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    « C’est l’année où les anciens,

    les grands anciens

    nous ont laissés seuls sur la route.

     

    La route mène à la mer.

    Nous avons les mots dans nos poches,

    d’obscures indications. Les anciens

     

    nous ont ravi la lumière de leur présence,

    nous la voyons s’éloigner sur la colline

    et sur l’autre versant disparaître.

     

    Ils ne sont pas mourants,

    ils se sont retirés

    dans une douloureuse solitude

     

    apprenant à vivre sans les mots.

    E.P. “Cela ressemble à la mort” ­— Williams : “Je ne peux

    vous décrire

     

    ce qui m’est arrivé” —

    H.D. “incapable de parler.”

    Les ténèbres

     

    se tordent dans le vent, les étoiles

    sont minuscules, l’horizon

    est cerné par la lueur confuse de la ville.

     

    Ils nous ont dit

    que la route mène à la mer,

    ils ont mis

     

    le langage entre nos mains.

    Nous entendons

    le bruit de nos pas chaque fois qu’un camion

     

    nous a croisés dans la lueur éblouissante des phares

    nous laissant un nouveau silence.

    On ne peut atteindre

     

    la mer par cette interminable

    route de la mer, à moins

    de la quitter enfin, nous semble-t-il,

     

    à moins de suivre

    la chouette qui glisse là-haut, silencieuse

    d’un vol oblique, passe et repasse,

     

    se perd dans la forêt profonde.

     

    Mais devant nous la route

    se déploie, nous comptons les

    mots dans nos poches, nous nous demandons

     

    ce que sera la vie sans eux, nous ne

    cessons de marcher, nous savons

    que la quête sera longue, parfois

     

    il nous semble que le vent de nuit

    apporte l’odeur de la mer... »

     

    Note : E.P., Ezra Pound. Williams, William Carlos Williams.

    H.D., Hilda Doolittle.

    Denise Levertov

    Un jour commence

    Traduit de l’anglais et préfacé par Jean Joubert

    Les cahiers des brisants, 1988

  • Denise Levertov, « Le secret »

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    « Deux jeunes filles découvrent

    le secret de la vie

    dans le brusque vers d’un

    poème.

     

    Moi qui ne connais pas le

    secret j’ai écrit

    ce vers. Elles

    m’ont fait dire

     

    (par une tierce personne)

    qu’elles l’avaient trouvé

    sans préciser ce qu’il était

    ni même

     

    de quel vers il s’agissait. Sans doute

    maintenant, plus d’une semaine

    après, elles ont oublié

    le secret,

     

    le vers, le titre du

    poème. Je les aime

    d’avoir trouvé ce que

    je ne puis trouver,

     

    et parce qu’elles m’aiment

    à cause de ce vers que j’ai écrit

    et parce qu'elles l’ont oublié,

    si bien que

     

    mille fois, jusqu’à ce que la mort

    les trouve, elles pourront

    le redécouvrir dans d’autres

    vers

     

    dans d’autres

    événements. Et parce qu’elles

    veulent le connaître

    parce qu’elles

     

    présument qu’un tel secret

    existe, oui,

    pour cela

    avant tout je les aime. »

    Denise Levertov

    Un jour commence

    Traduit de l’anglais et préfacé par Jean Joubert

    Les cahiers des brisants, 1988

  • Denise Levertov, « La rose »

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    (pour B. L.)

     

     

    « Dans la verte Alameda, près des fontaines,

    un vieillard, les mains

    serrées derrière son pauvre dos

    à pas lents va de rose en rose, s’arrête

    pour méditer, respirer le parfum, et moi

    qui le suis à distance, je découvre

    la rose dorée, couleur d’abeille, odeur de miel,

    la rose rouge, contralto, les roses

    couleur de nuage à l’aube, de neige au clair de lune,

    couleurs que seules savent les roses,

    mais nulle rose

    comme la rose que je vis dans ton jardin. »

     

    Denise Levertov

    Un jour commence

    Traduit de l’anglais et préfacé par Jean Joubert

    Les cahiers des brisants, 1988

  • Claude Margat, « Peindre un paysage »

    claude margat,

    Claude Margat, carnet chinois

     

    « Peindre un paysage c’est s’inscrire dans son histoire mais c’est également tenter de saisir sa ligne que. J’aimerais que mes paysages peints ne reflètent qu’eux-mêmes. J’aimerais seulement que mon intention coïncide avec l’intention qui s’exprime à travers eux. Ce besoin de coïncidence me reconduit chaque fois vers l’exercice d’écriture d’une part, et d’autre part vers une multiplication des états du paysage. C’est bien la fréquentation régulière d’un espace qui conduit à en saisir l’esprit général, sa forme constante et le vêtement de ses transformations. La vision qui relie le présent au passé, c’est l’image du sans image. À la longue, le peintre devient lui-même le lieu de métamorphose du paysage. Doit-on alors considérer que le paysage n’est plus qu’un prétexte à l’autoportrait ? Et parallèlement, est-ce un hasard si le martin-pêcheur au plumage de feu et d’azur apparaît précisément à l’heure du jour où dominent rouge et bleu ? La nature aime le beau et la cruauté l’indiffère. La cruauté d’ailleurs est un élément essentiel de la beauté, elle est même ce qui en valide le sens. Ne pas inclure la cruauté dans la beauté, refuser de voir à quel point l’une et l’autre sont intimement liées, c’est délibérément choisir le camp du kitch et de la niaiserie contre celui du réel. Le laid devient alors cette expression du beau à laquelle il manque une dimension. Vous ne pouvez par exemple admirer pleinement la beauté d’un rapace en plein vol si nous n’acceptez pas de le voir déchiqueter en plein vol la proie vivante qu’il emporte dans ses serres. L’exigence parfaite se tient de ce côté parce que s’y exprime l’économie naturelle du monde, celle qui tient encore lorsque s’effacent les illusions. »

     

    Claude Margat

    Réminiscences, in « Daoren, un rêve habitable »

    La Différence, 2009

     

    Aujourd'hui, 24 juillet 2025, Claude aurait 80 ans.

    Ainsi nous le fêtons !

  • Claude Margat, « Peindre un paysage »

    claude margat,

    Claude Margat, carnet chinois

     

    Claude Margat, « Peindre un paysage »

     

    « Peindre un paysage c’est s’inscrire dans son histoire mais c’est également tenter de saisir sa ligne mélodique. J’aimerais que mes paysages peints ne reflètent qu’eux-mêmes. J’aimerais seulement que mon intention coïncide avec l’intention qui s’exprime à travers eux. Ce besoin de coïncidence me reconduit chaque fois vers l’exercice d’écriture d’une part, et d’autre part vers une multiplication des états du paysage. C’est bien la fréquentation régulière d’un espace qui conduit à en saisir l’esprit général, sa forme constante et le vêtement de ses transformations. La vision qui relie le présent au passé, c’est l’image du sans image. À la longue, le peintre devient lui-même le lieu de métamorphose du paysage. Doit-on alors considérer que le paysage n’est plus qu’un prétexte à l’autoportrait ? Et parallèlement, est-ce un hasard si le martin-pêcheur au plumage de feu et d’azur apparaît précisément à l’heure du jour où dominent rouge et bleu ? La nature aime le beau et la cruauté l’indiffère. La cruauté d’ailleurs est un élément essentiel de la beauté, elle est même ce qui en valide le sens. Ne pas inclure la cruauté dans la beauté, refuser de voir à quel point l’une et l’autre sont intimement liées, c’est délibérément choisir le camp du kitch et de la niaiserie contre celui du réel. Le laid devient alors cette expression du beau à laquelle il manque une dimension. Vous ne pouvez par exemple admirer pleinement la beauté d’un rapace en plein vol si nous n’acceptez pas de le voir déchiqueter en plein vol la proie vivante qu’il emporte dans ses serres. L’exigence parfaite se tient de ce côté parce que s’y exprime l’économie naturelle du monde, celle qui tient encore lorsque s’effacent les illusions. »

     

    Claude Margat

    Réminiscences, in « Daoren, un rêve habitable »

    La Différence, 2009

     

    Aujourd'hui, 24 juillet 2025, Claude aurait 80 ans.

    Ainsi nous le fêtons !

  • Marcel Proust, « Journées de lecture (début) »

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    « Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et pendant lequel nous ne pensions qu’à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec amour) que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus. »

     

    Marcel Proust
    Journées de lecture, 1919

     

  • Emmanuel Merle, « Le regard et la voix »

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    « Est-il temps encore d’aimer celui qui n’a été enfant qu’une seule fois ?

    Aimer geste et regard, adhérer, avec l’aile immense du soleil, à ce qui de toujours a semblé tête baissée ?

    Nous remercions cette eau, l’enfant et moi, et, pétrifiée dans cet écoulement, l’image assoiffée et claire d’une pierre, immobile comme un plein instant.

    Dire l’autre, c’est difficile. Un rebord, et l’espoir fou d’une main sur la poitrine, qui retiendrait.

     

    …………

     

    Je voudrais être le présent, ligne de partage des eaux, et signe indéchiffrable de leur éploiement.

    Je ne désire pas le sens, je cherche le corps, son dévalement, je demande ma pleine incarnation.

    De la neige à l’estuaire, mon sang, Des vallées veinées rouges, et des oiseaux pour y boire.

    Je voudrais un immense consentement. »

     

    Emmanuel Merle

    Dernières paroles de Perceval

    L’Escampette, 2015