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Poésie

  • Henri Cole, « Le lièvre »

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    « Le lièvre ne fait pas partie des rongeurs ;

    c’est une espèce à part. Quand je le tiens fermement

    contre moi, baise ses longues oreilles blanches,

    hume la terre dans sa fourrure et son souffle,

    je me retrouve plongé dans cette blancheur nourricière

    d’où émerge un long calme sans fond —

    tel un amour sans avenir mais contraignant

    pour un corps sur un lit roulant qu’engloutit une vive clarté

    comme un verger est englouti par la lave —

    tandis que la main de mon frère, mon compagnon

    de néant, caresse notre père,

    mais nulle puissance dans l’air ne nous touche

    comme on touche ceux que l’on aime, comme je

    caresse un lièvre tremblant sur la paille d’un cageot. »

     

    Henri Cole

    Terre médiane

    Traduit de l’anglais (États-Unis) et présenté par Claire Malroux

    Le bruit du temps, 2011

     

  • Kamo no Chômei, « Comment Sukékuni, qui aimait les fleurs, devint papillon »

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    Jardins de Talcy © : CChambard

     

    « Un homme qui s’était rendu au monastère Enjô-ji pour y assister à une Octave du Lotus*, trouvant un peu long les moments d’attente, loua un logis qui se trouvait dans les parages et y demeura un certain temps. Il observa que cette maison, de médiocre dimension, était pourvue d’un jardin où l’on avait planté des arbres d’une indicible beauté, aménagé vers le haut un petit pavillon et amené un filet d’eau. Une grande variété de fleurs y foisonnait  : on eût dit qu’on avait étendu là un brocart. On remarquait surtout que voletaient d’innombrables papillons de toute espèce. Émerveillé par l’aspect de ce jardin, le voyageur appela le maître des lieux et l’interrogea. À quoi celui-ci répondit : « Cela ne s’est pas fait tout seul. C’est à dessein que j’ai effectué ces plantations. Je suis l’un des fils de Sukékuni, l’érudit bien connu**. Mon père, du temps qu’il était de ce monde, était fou de fleurs et ne perdait aucune occasion de les goûter. Il a d'ailleurs laissé, sur la passion qui était la sienne, ces vers en chinois :

     

    Voilà plus de soixante ans que je les admire et je n’en suis aucunement las ;

    dans une autre vie encore, je serai sans doute amoureux des fleurs.

     

    Je me demandais donc avec inquiétude si cet attachement ne le retiendrait pas dans la roue des existences, lorsqu’il me vint aux oreilles que quelqu’un l’avait vu en songe transformé en papillon. À l’idée que profond était son Péché, j’ai imaginé que, peut-être, il venait s’égarer parmi les fleurs de ce logis, et j’en ai donc planté autant que le cœur me disait. Et puis, de crainte que les fleurs ne suffisent pas à le contenter, je répands à son intention, chaque matin, du sirop de liane ou du miel. »

     

    * L'Enjô-ji, situé au nord-est de la capitale, a aujourd'hui disparu. L'Octave du Lotus consistait en huit séances au cours desquelles était récité et expliqué le Sûtra du Lotus. La cérémonie à l'Enjô-ji eut lieu en 1072.

    ** Ôé no Sukékuni (XI° siècle), fonctionnaire lettré, a laissé de nombreux poèmes en chinois. Les vers cités plus bas ne sont pas connus par ailleurs.

     

    Kamo no Chômei

    Récits de l’éveil du cœur

    Traduit du japonais et commenté par Jacqueline Pigeot

    Le bruit du temps, 2014

  • Zhang Lei, « Colophon à une peinture de cheval de Han Gan »

    zhang lei,colophon à une peinture de cheval de han gan,stéphane feuillas,anthologie de la poésie chinoise,la pléiade,gallimard

    Han Gan, vers 750

     

    Tête comme phénix qui prend son envol, joues sous la lune lumineuses,

    Dos stable comme un char, poitrail carré comme d’une sarcelle.

    Intimement conscient de n’être fait pour conduire les paysans des champs,

    Toujours du fils du Ciel de l’Ère inaugurale, il porte les parfums de la robe carmin.

    Lorsque Han Gan l’écrivit et le traça, dans un pays sans trouble,

    Sous l’ombre basse des arbres verts le printemps grandissait dans le jour.

    Ses favoris tenus par les rênes, majestueux, sur le côté,

    Comme s’il voyait au loin sur la route impériale s’étendre les palais.

    Mais dans le vent du nord soulevant les poussières, le brigand de Yan devint fol,

    Et les mille étalons de toutes les écuries lui revinrent à Fanyang*.

    L'empereur à mulet prit la route de Shu,

    Les luzernes qui bordent les rivières en vain diffusent leurs senteurs. »

     

    * Fanyang, dans la région de Pékin, est le lieu où An Lushan (703-757), le brigand de Yan, entré en conflit avec le clan de Yang Guifei, lança son expédition contre les Tang et mit à sac la capitale Chang’an en 715.

     

    « La dynastie des Song du Nord »

    Traduit, présenté et annoté par Stéphane Feuillas

    in Anthologie de la poésie chinoise

    La Pléiade, Gallimard, 2015

     

    Bonne année du Cheval de Feu

     

     

     

  • Ryôkan, « Dans le goût ancien »

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    autoportrait

     

    « Ces fragrantes fleurs près des degrés du jardin,

    Leur suave parfum pénètre dans ma chambre.

     

    Je me suis levé tôt pour aller en cueillir,

    En cueillir jusqu’à remplir le creux de mes manches.

     

    Je laisse mon habit se mouiller de rosée.

    Ces fleurs, je voudrais tant vous en faire l’offrande !

     

    Cependant vous-même, vous-même, où êtes-vous à présent ?

    Monts et cours d’eau verdissent, mais ma tristesse est déchirante. »

     

    Ryôkan

    Poèmes de l’ermitage

    Traduit du chinois (Japon), présenté et annoté par Alain-Louis Colas

    Bilingue

    Le bruit du temps, 2017

  • Zéno Bianu, « Connaissance de l’ombre »

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    « Je sais que la nuit va durer. La lumière déploie en une langue inconnue, effondrée — chaque mot est un paysage à l’horizon d’un alphabet en ruines — les gestes d’autres vies, soulève les blocs égarés dans le désert du nom.

     

     

    Oui, lorsque les morts brûlent de leurs derniers feux, je sais qu’il y a une profondeur de la profondeur, une obscurité plus obscure que l’obscurité même.

    Ultime refuge de l'ombre.

    Lente mélancolie du vide.

     

     

    Dire, mais dire comme secret : dire ce noyau sombre, étincelant, cette plaie lumineuse entre temps et éternité. Très ancien, très précieux trésor que le regard happe, sacre et cisèle. Oui, l’ombre sait boire les étoiles. »

     

    Zéno Bianu

    Connaissance de l’ombre

    à Passage, 1986

     

    Zéno Bianu est mort ce 9 janvier 2026

  • James Sacré, « Des objets nous accompagnent (ou l’inverse) »

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    © Michel Durigneux 

     

    « Un jour le désir d’écrire se trouve pris dans un engrenage de misère et de merveilles. Le désir d’écrire sait-on vraiment ce que cela veut dire ? Écrire comment, sinon comme cela vient quand on commence ? Et pour aboutir à quoi ? on ne le sait jamais à l’avance. Entre penser dans le malaise à ma guenille et recevoir en mes sens et ma rêverie ce qu’on pourrait nommer la beauté du monde il faudrait quelque impulsion précise pour orienter ce désir d’écrire. Quelque chose comme un titre par exemple, un titre provisoire évidemment car même si à la fin du livre je le retiens je l’aurai ressenti comme provisoire jusqu’à ce moment-là. Mais souvent rien qui soit donné. Écrire aligne pourtant des mots. On ne sait pas si cet énigmatique désir y trouve de quoi s’apaiser ou de quoi durer dans plus ou moins de bonheur ou de frustration. »

    James Sacré

    Des objets nous accompagnent (ou l’inverse) 

    Collection “To”, Presses Universitaires de Rouen et du Havre, 2025

  • Philippe Jaccottet, « Blason vert et blanc »

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    « Il est beaucoup de choses de ce monde où j’aurai bu et qui m’auront gardé de me dessécher, beaucoup de choses qui ont eu la légèreté d’un rire, la limpidité d’un regard. Ici se dévoile à demi la présence d'une source dans l’herbe, sauf que ce serait une source de lait, c’est-à-dire... mais il faut que le pas en ces abords ne soit plus entendu, que l’esprit et le cœur ralentissent ou presque s’oublient, au bord de la disparition bienheureuse, d’on ne sait trop quelle absorption dans le dehors : comme si vous était proposé par pure grâce un aliment moins vif, moins transparent que l’eau, une eau épaissie, opacifiée, adoucie par son origine animale, une eau elle aussi sans tache mais plus tendre que l’eau. »

    Philippe Jaccottet,

    Cahier de verdure

    Gallimard, 1990

  • Philippe Jaccottet, « La Clarté Notre-Dame »

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    « “Celui qui est entré dans les propriétés de l’âge...”

    C’est le début d’un poème de mon vieux Livre des morts — antérieur à Leçons —, quand j’étais encore bien loin de pouvoir le dire de moi ; aujourd’hui, je devrais écrire plutôt “celui qui commence à entrer dans les marécages de la vieillesse, dans ses fondrières”... Mais en même temps, dehors, ce qu’il voit se préparer, s’annoncer dans le jardin et dans la campagne, à travers la fenêtre qui n’est pas celle qu’il voudrait boucher tant bien que mal, c’est, dans les tout premiers bourgeons roses d’un abricotier et, plus loin, les toutes premières fleurs roses de l’amandier, comme une aube éparpillée, l’annonce, une fois de plus dans sa vie, de l’invasion du monde autour de lui par des essaims d’infimes anges très frêles, qu’une brève averse ou la surprise d’une bourrasque suffiraient à éparpiller dans l’herbe ou la terre. Comme si les plantes aussi avaient reçu le don de la parole, le don du chant, un chant qui ne pourrait être traduit que dans le beau latin de la liturgie :

    EXSULTATE, JUBILATE,

    tel qu’en pourraient mieux que personne chanter des enfants... »

     

    Philippe Jaccottet

    La Clarté Notre-Dame

    Gallimard, 2021

  • Philippe Jaccottet, « Petit écrit sur la lumière »

    philippe jaccottet, Petit écrit sur la lumière, observations et autres notes anciennes,gallimard

    © Henry-Louis Mermod, 1946.  

     

    « Commençons la journée par l’éloge des roses : jaunes ou ivoire, fatiguées, elles se prolongent pourtant contre le mur du jardin, défi de soie et de cuir. Un enfant en sarrau, les pieds dans des bottes, joue aux billes, tout seul, dans la terre amollie par les pluies. La vigne vierge rose et vert, pointillée de bleu, perd peu à peu ses feuilles, et l’entrelacs de ses rameaux, à travers lesquels on commence à voir le balcon qui les porte comme se découvrirait quelque chose d’intime, me touche. Je devine qu'une fois encore vibre en moi quelque fragment ancien (où avions-nous de la vigne vierge à nos fenêtres ?), et peut-être est-ce de nouveau la lumière qui l’a atteint, cette lumière du matin, claire et fraîche comme une rivière, douce à la pierre, et sur les meubles de la chambre déjà presque trop faible, exténuée comme un messager par une course trop longue.

    Mais où reviendra mon regard, comme l’abeille, c’est à ce qu’on voit à travers le réseau chaque jour plus lâche des rameaux de la vigne, ce coin de balcon où les feuilles roses s’entassent, autour d’un couvercle de fer-blanc oublié là par un enfant, dans un mélange d’ombre et de lumière. »

    Philippe Jaccottet

    Observations et autres notes anciennes — 1947 – 1962

    Gallimard, 1998

  • Claude Louis-Combet, « Blesse, ronce noire »  

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    « Il n’est pas de mesure pour le temps quand celui-ci est tout entier suspendu dans son ouverture. On ne saurait compter ni en minutes ni en heures. On ne peut même que rêver, selon son propre cœur, sur la lenteur des gestes ou sur leur déchaînement, sur l’harmonie ou sur la déchirure. Frère et sœur, ils s’étreignirent. Leurs lèvres naissaient et renaissaient sans cesse les unes dans les autres avec une joyeuse intempérance. Les mains découvraient le corps dans ses retraits. Les langues passaient à leur tour où les doigts avaient œuvré. Ensemble, ils rêvèrent qu’ils n’avaient qu’une seule et même paire d’épaules, une seule et même paire de hanches. Avant de savoir quelle houle les brasserait, ne fût-ce que cette seule fois pour toute leur vie, la jeune fille s’arracha une clameur rauque lorsque son frère la traversa et aussitôt elle se serra si fort dans ses bras, contre sa poitrine et contre son ventre qu’ils ne formèrent ensemble, un instant, qu’un même arc-boutant dans le déferlement de leur destin qui s’accomplissait ­­— une même compacité dans la douceur, une même abondance charnelle dans le plaisir, une même certitude sans pensée : que l’amour les tenait et qu’ils avaient eu la force de leur désir.

     

    L'homme demeura longtemps dans la femme. Il aurait voulu ne jamais se retirer — et elle, rien ne l’habitait davantage que le rêve de rester ainsi, jusque dans le sommeil de la mort, ouverte et prise. Ensemble, ils avaient vaguement conscience que la déchirure se ferait sentir dès qu’ils seraient séparés et leur étreinte s’entêtait contre le temps, puérilement, dérisoirement, dans la cécité du premier bonheur. Ici, la tiédeur du sol et la torpeur des sens leur dispensaient un répit tel qu’ils n’en avaient jamais connu. Ici, leur était donné cet étrange sentiment d’état de grâce que procure le mal lorsqu’il fut résolument accompli. Il suffisait alors d’un mouvement — de cet inexorable mouvement de retrait, quand les corps se disjoignent, pour que l’angoisse accapare de nouveau le terrain tout entier des existences, qu’elle avait cédé, le temps d’un spasme et d’une effusion. Lui, il était allongé sur la femme qui l’enveloppait de ses membres et il éprouvait son bonheur comme une eau noire remontée de la profondeur du sexe et dans laquelle il flottait ni animal, ni végétal, ni humain — pure essence de confusion hors du temps. Et s’il ouvrait les yeux dans le vague de sa langueur, son regard se perdait dans la sombre chevelure éparse sur le sol. Il sentait, sous lui, la femme-sœur aussi vaste et lourde et secrète que la terre et que la nuit, et tout son cœur s’en trouvait rassuré. Et elle qui gisait par-dessous, incertaine de sa douleur et étourdie de son plaisir, toute remplie au-dedans d’une chair plus douce que la sienne, lorsqu’elle soulevait les paupières, elle devinait le pur ciel d’été par-delà le corps effondré de son frère et elle sentait, intact en elle et plus véhément que son cri, le désir qui l’avait conduite jusqu’ici, depuis le commencement, et qui ne l’avait jamais abandonnée : l’unique, l’insatiable, le désespéré désir d’éternité. »

     

    Claude Louis-Combet

    Blesse, ronce noire

    Corti, 2004

  • Claude Louis-Combet, « Mémoire de bouche »

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     « Comme les enfants finissent, infailliblement, par tout savoir, je savais bien qu’il existait des plantes carnivores, tout en force de lèvres et violence de succion. Mais sans avoir eu la chance de les rencontrer, je me reconnaissais en elles aux rêves que j’en faisais. Dans le demi-sommeil propice à ces révélations essentielles que la raison n’est pas de taille à accueillir, je me découvrais pétales de chair avide, tumescente corolle de désirs inassouvibles, bouche ouverte jusqu’à la moelle de sa tige et née pour des festins sans mesure. Ah ! terrible de lumière est la nuit d’entre-deux-rêves : je m’y sentais carnée, aux dimensions de la nuit, et tellement riche d’organes gustateurs et engloutisseurs que l’ombre n’était jamais assez épaisse et jamais assez durable pour épuiser les songes de mon désir. Sans doute m’approchais-je de Dieu. Je l’éprouvais comme une infinie puissance d’absorption, comme un vivant abîme qui, sans jamais en être comblé, avalait les millions et milliards d’existences individuelles, humaines et autres, et les tranches d’histoire et les quartiers de cosmos. Moi-même, si Bouche que je fusse, c’était en sa bouche que j’étais, c’était en sa bouche que mon destin se déroulait. Ma seule vertu, grandie avec la prière des sens, consistait exclusivement, tandis que les autres se laissaient dévorer sans le savoir, dans la conscience que j’avais (à mesure que, prenant mes distances à l’égard du monde, je me nouais plus solidement à moi-même) d’exister comme un élément infime – mais déjà magnifique – de la muqueuse divine. Aujourd’hui, ma foi n’a pas varié. Il peut sembler que, parlant de moi-même avec trop de complaisance, je (me) donne l’illusion d’une puissance et d’une perfection inaccessibles aux mortels ; que je me targue aussi d’une transcendante solitude, comme si je n’existais que pour moi et par moi seule. Or, loin de moi cette outrecuidance ! Que je l’affirme donc fortement et que cette affirmation demeure comme une référence constante à l’arrière-plan de mon propos : si je suis, si Bouche suis-je, je ne suis que l’une parmi l’infinité des papilles, à destin de goût, dans l’éternelle bouche de Dieu. Comme ces parasites de récifs dont le grain se confond parfaitement avec celui du granit nourricier, je suis devenue, par simple fidélité à moi-même, dans la gueule éternellement ouverte, éternellement désirante, du Seigneur de la destruction, la petite papille jouisseuse et délirante entre toutes et qui sait ce qu’elle est et qui ne craint pas de le dire. »

     

    Claude Louis-Combet

    Mémoire de bouche

    Collection La Fêlure, éditions de la Différence, 1979

  • Claude Louis-Combet, « Marinus et Marina »

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    « Les nuits, si brèves qu’elles fussent, dans la solitude de sa cellule, étaient, pour Frère Marinus, des moments de profonde misère. Longtemps, il fut hanté du désir de regarder son corps, d’en toucher les formes, d’en respirer les odeurs et comme de l’épouser et de communier à son essence par les gestes de la caresse... Comme tous les Frères, Marinus couchait dans la robe qu’il avait portée le jour, dans laquelle il avait transpiré et dont il avait éprouvé la rudesse dans toutes les activités de la journée. La nuit, en dépit de la fatigue qui le poussait au sommeil, le jeune moine ressentait la réalité de ce vêtement sur son corps comme une charge accablante et odieuse. Son ventre brûlait, ses seins étouffaient, toute sa chair tremblait de l’attente d’être retrouvée, reconnue, aimée, apaisée. Couché sur le dos ou recroquevillé sur lui-même, Marinus, hors de tout regard et délivré de la contrainte extérieure qui l’obligeait à tenir son rôle, n’était plus que Marina. Il était cette douceur de la peau, cette tendresse de tous les membres, cette rondeur obscure au-dedans de son ventre, à la fois close et ouverte, tendue et creusée, dont le sexe formait le signe étrange et fascinant. Autrefois, Marina ne se distinguait pour ainsi dire pas de son corps. Les fêtes intimes auxquelles elle s’adonnait, dans la clarté de la pleine lune ou au lever du soleil, accomplissaient sur un mode majeur ce que le bonheur quotidien d’exister n’avait cessé de préparer : un accord parfait de l’être avec son plaisir. Et c’était sans honte et sans remords qu’elle s’offrait aux puissances cosmiques dont la présence lui était tout aussi sensible, tout aussi proche qu’à d’autres moments celle du Christ, de la Vierge et des Saints qui emplissaient d’or et de couleurs tout l’espace de l’église. Sans le savoir et parce qu’elle obéissait spontanément à son désir, Marina, toute chrétienne qu’elle fût, perpétuait pour elle-même le vieux paganisme de sa race. Et il n’y avait là aucune source de conflit entre elle-même et elle-même. Cependant, depuis son départ pour Maria Glykophilousa, depuis que la parole d’Eugène s’était insinuée dans sa propre prière, quelque chose s’était brisé au fond de cette innocence. Et désormais, le corps de Marina, nié dans le monde des réalités claires, n’avait d’autre existence que nocturne et d’autre sens que celui d’une protestation d’identité. De Marinus à Marina, la distance s’était instituée et le désaccord était désormais consacré entre eux. Le désir et le plaisir qui, naguère, unifiaient l’être, à présent le dissociaient. Et le corps de Marina s’exaspérait dans sa propre douceur et la volonté de Marinus se durcissait dans le refus.

    Longtemps, Marina avait poli ses mains à l’aide de ces huiles parfumées, venues de Byzance et dont Irène lui avait appris l’usage. Et elle avait aimé tailler et limer ses ongles et les enduire de vernis bleu ou de paillettes d’argent. Et comme elle avait beaucoup rêvé sur elles et les avait exercées aux rites du plaisir, les mains de Marina avaient l’allure de hautes dames, très distinguées, avec lesquelles on doit prendre d’infinies précautions et qui, elles-mêmes, ne se dépêchent qu’aux actes subtils et aux délicats carrefours de la sensualité. Ces mains déliées pour les entreprises d’Eros et que bien des courtisanes eussent enviées, Marinus mit, à les dompter, une longue patience et un sens hautain de la privation. Il leur fit quotidiennement subir l’épreuve des rudes travaux de la vie monacale. Elles durcirent, épaissirent, se tannèrent dans les rapports de force qui les lièrent aux choses et dans la rigueur toute fruste des saisons. Peu à peu — mais ce fut une transformation qui s’étala sur le cours de plusieurs années —, elles se déshabituèrent d’aller quêter la tendresse du corps de la femme, elles prirent leurs distances non seulement par rapport aux points de plaisir les plus sensibles, mais par rapport à la totalité charnelle. Et la femme, ainsi que Marina l’avait pressenti dès le premier jour, n’eut finalement plus de mains. Ayant désappris la caresse, les mains de Marinus, cessant d’être en proie, furent en prise, dans l’empire sans ombre des outils, des ustensiles et des mille et une activités que les besoins du jour dirigent, hors de soi, vers le monde apaisant des choses claires.

    Dans le cheminement spirituel que fut, pour Marinus, le dépouillement de sa féminité, les sensations, sentiments, rêveries et préoccupations de toute sorte qui avaient trait à la menstruation représentèrent un obstacle majeur et comme un temps, rythmiquement renouvelé, d’hésitation sur soi-même, d’incertitude sur le sens de l’aventure et, par là même, de plus grande vulnérabilité. Au malaise physique et à la nervosité inhérents à cet état, s’ajoutaient, pour Marinus, la difficulté où il se trouvait de dissimuler cette expression irrépressible de son corps féminin et la nécessité de renforcer sa vigilance. Il lui fallait se procurer les chiffons nécessaires pour se protéger, il lui fallait ensuite les faire disparaître sans attirer l’attention des autres Frères. Et c’était, chaque mois, un temps de ruse et d’astuce — cependant que, dans la profondeur de son corps, son sexe de femme prenait une dimension de présence face à l’évidence de laquelle les résolutions les plus héroïques paraissaient radicalement compromises. Il y avait ainsi, régulièrement, un temps pendant lequel Marinus avait souci de son sexe, où il devait éponger, laver et, plus que jamais, occulter cette chair ouverte dans sa chair qui représentait désormais, dans la solitude de son secret, l’essentiel de son visage de femme. »

     

    Claude Louis-Combet

    Marinus et Marina

    Collection Textes, dirigée par Bernard Noël, Flammarion, 1979