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dimanche, 15 mai 2016

Emily Dickinson, « Y aura-t-il pour de vrai un matin »

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« Je n’oserais pas quitter mon ami,

Parce que — parce que s’il venait à mourir

Pendant mon absence — et que — trop tard —

J’atteigne le Cœur qui me désirait —

 

Si j’allais désappointer les yeux

Qui fouillaient — fouillaient tant — du regard —

Et ne pouvaient supporter de se clore

Avant de m’“apercevoir” — de m’apercevoir —

 

Si j’allais poignarder la foi patiente

Si sûre de ma venue — de ma venue –

Qu’écoutant — écoutant — il s’endormirait —

En prononçant mon nom attendu —

 

Mon Cœur souhaiterait s’être brisé plus tôt —

Car se briser alors — se briser alors —

Serait aussi vain que le soleil du lendemain —

Là où étaient — les gels nocturnes ! » (1861)

 

Emily Dickinson

Y aura-t-il pour de vrai un matin

Traduit et présenté par Claire Malroux

Corti, 2008

mardi, 08 septembre 2015

Henri Cole, « Le merle, le loup suivi de Toucher »

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 chenin blanc

 

« Hé, humain, mon cœur a mal »,

proteste un corbeau, tandis que sur mon balcon

je lis et bois du chenin blanc. Son copain

goûte un rongeur flasque et semble

vouloir dire quelque chose, levant un pied jaune

agressif, une sorte d’homoncule :

« Ce que tu désires, désire-le pour toi-même »,

claque-t-il du bec, citant Rumi, franchement déçu,

mais visionnaire en un sens, comme si son esprit de corbeau

devinait mon Enfer personnel. Cependant, mes mains

en me frottant le cou ont l’intensité

de la caresse d’une mère, alors je lance,

plaidant pour l’humain : « Parlons-en, corbeau,

Dieu n’a-t-il pas fait la chair sensible à ça ? »

 

&


patchwork

 

De petits sacs de tabac à chiquer en mousseline,

teints à la maison en rose et jaune, assemblés en zigzag —

un gai recyclage de tissus qu’on voit souvent dans le Sud —

solidement cousus, une alternance de couleurs,

comme, enroulée autour de moi, une feuille de température.

Quelle est la température d’Henri, le mouton noir,

arrivant sans crier gare avec un nouvel amant — alcoolique

et impétueux —, provoquant dans le reste de la famille

des accès de pitié, de ressentiment et de stupeur à demi

admirative devant son toupet ? Navré d’avoir brisé

le vase Ming et mis le feu à la barbe du Paternel.

Je pourrais en fait être normal si l’imagination

(instable, inquiétante, fragile) est le Père qui pénètre

la Mère, et ceci mon poème-Enfant. »

 

Henri Cole

Le merle, le loup suivi de Toucher

Traduit de l’anglais (États Unis) et présenté par Claire Malroux

Le Bruit du temps, 2015

vendredi, 30 mai 2014

Claire Malroux, « Dits du cerf & de quelques biches »

claire malroux,dits du cerf & de quelques biches,l'escampette

L’apparition

 

« En fermant les yeux  je l’ai aperçu         Il se tenait devant moi à distance et dans une attitude d’attente

Sur les fougères des gouttes de rosée tremblaient dans un petit vent frais

La lumière redorait le monde

C’était, ce ne pouvait être que l’aube, nul autre moment du jour ni de la nuit pour notre rencontre

 

Avant même le corps j’ai vu les bois s’avancer posément, non pas otter sur l’élément liquide,

Mais marcher dans le ciel quoique fermement rattachés au sol

Aérienne couronne, animal mi-arbre, arbre mi-animal, rêve ambulant

 

Il était là     Je n’ai pas perçu le bond qui lui a permis de pénétrer dans l’enceinte de mon cerveau

C’était un jour d’automne, période de brame

Moi, roulant en autobus le long des grilles du jardin du Luxembourg

 

Il venait de loin, de si loin, de plus loin que mes souvenirs, que tous mes ascendants

 

 

 

 

 

Du temps où les idées et les mots, tout l’humain bagage à venir, n’étaient que nébuleuses sur la langue

 

Occultée par son grand corps, la biche derrière lui, sa compagne »

 

 Claire Malroux 

Dits du cerf & de quelques biches

L’Escampette, 2014

vendredi, 25 octobre 2013

Pour accompagner Audrey Rupp

Notre amie Audrey Rupp vient de mourir.

Nous avons travaillé ensemble pendant des années au Centre régional des lettres d’Aquitaine.

 Ce furent des moments qui comptent encore.

Nous en avons partagé bien d’autres, ailleurs.

Que mes pensées et celles des miens l’accompagnent ainsi que ses chers Fred et Marie.

 

 

« Le premier Jour où je fus une Vie

Je m’en souviens — Quel silence —

Le dernier Jour où je fus une Vie

Je m’en souviens — pareillement —

 

Il fut plus silencieux — bien que le premier

Fût silence —

Il fut vide — tandis que le premier

Était plein —

 

Ce fut — mon ultime Occasion —

Mais aussi

Ma plus tendre Expérience

Envers les Hommes —

 

“Lequel je choisis ?” —

Cela — je ne saurais dire —

« Ce qu’Ils choisissent ?”

Demande à la Mémoire ! »

 

 Emily Dickinson

 Cahier 40, poème 823

 Y aura-t-il pour de vrai un matin

 Traduit et présenté par Claire Malroux

José Corti, 2008