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mardi, 01 février 2022

Deux poèmes pour fêter l’année du Tigre d’Eau

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Kyōsai Kawanabe, Tigre sur un rocher, 8 janvier 1878.

Peinture sur papier, 30,5x122,9 cm. Kyōsai Kawanabe Memorial Museum, Warabi

 

Wen Zhengming

« Nuit blanche pour accueillir l’an “Xinhai”

 

Je m’attendris en vain sur l’année achevée cette nuit

Dans cette salle aux bougies allumées jusqu’à demain.

Je ne suis pas triste que l’âge m’ôte mes vieux amis

Mais honteux de me sentir moins avisé que les jeunes.

Je ris de voir l’almanach d’un an neuf remplacer l’ancien,

Éveillé, j’écoute sans me réjouir battre les veilles.

L’encens est éventé, le vin refroidi, les hommes se taisent,

Soudain le premier chant du coq annonce l’aurore. »

 

Wen Zhengming, 1470-1559

traduit par Martine Valette-Hémery

 

 

Yan Hongdao

« Ballade du tigre féroce 

 

Des cafards rongent la paix du pays,

Leur voracité dévaste jusqu’aux tombes.

Les scribes sont soumis aux eunuques,

Ils piquent comme un essaim de guêpes.

Les gouverneurs n’osent pas rétorquer,

Les préfets sont rappelés à la docilité,

Le petit peuple est soumis à la torture,

La terre desséchée est devenue stérile.

Tous les postes de garde et les relais

Sont fournis de biens en abondance.

Même si tout grain de sable était d’or,

Les officiels gagneraient bien davantage.

Les agents des mines sont des bandits,

Leur âpreté au gain n’a pas de fond.

S’ils ne récoltent pas ce qu’ils espèrent

Ils sont comme des sangliers furieux.

La région des trois He et des deux Zhe

Est dégraissée partout jusqu’à la moelle.

Savons-nous si la gale qui nous afflige

Ne deviendra pas un horrible ulcère ? »

 

Yuan Hongdao, 1568-1610

traduit par Martine Valette-Hémery

in Anthologie de la poésie de la poésie chinoise

Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2015

 

Chers amis, ces deux poèmes et cette si belle peinture de Kyôsay Kawanabe, pour nous souhaiter une bonne année du Tigre d’Eau, selon le calendrier chinois.

Les poèmes ne sont pas gais, ils datent de l’époque très heurtée des Ming. La nôtre n'est pas très réjouissante non plus.
Je suis triste de voir mes amis mourir et j’aimerais avoir foi en la jeunesse comme Wen Zhengming.

Ne laissons pas les cafards, les bandits, répandre davantage la gale, évitons l’ulcère. Soyons féroce comme le tigre avec nos ennemis et doux avec nos amis.

mardi, 03 avril 2018

Fan Chengda , « Chantant mes pensées en riant de moi-même »

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« Des glaçons glissent de l’auvent, le printemps est encore gelé ;

Mes portes même tard restent fermées.

Je vis retiré et oisif, surpris quand vient un visiteur,

Vieillissant, paresseux, je crains que viennent des missives.

Jour après jour, j’ordonne d’arroser les bambous

Et chaque matin, je prends des nouvelles des pruniers.

Le jardinier certainement rit de moi en secret,

Qui prétend que mon cœur n’est plus que cendres. »

 

Fan Chengda — 1126-1193

« La dynastie des Song du Sud »

Traduit, présenté et annoté par Stéphane Feuillas

In Anthologie de la poésie chinoise

La Pléiade, Gallimard, 2015

vendredi, 06 janvier 2017

Claude Simon, « Le Jardin des Plantes »

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DR

 

«Plus tard on le transporta à la campagne. Il neigea. Il pouvait voir au loin les montagnes aux glaces étincelantes. Vers la fin de l’hiver il plut beaucoup. Il écoutait le bruit de la pluie dans le verger. Il pouvait maintenant se lever, aller s’asseoir dans un fauteuil près de la fenêtre, d’abord une heure, puis deux. Le long des branches nues, noires, et luisantes, les chapelets de gouttes semblables à des diamants glissaient lentement. Elles se poursuivaient, s’amassaient, se détachaient, creusaient en tombant de petits cratères dans le sol, mettant à nu des graviers aux couleurs avivées. Il y avait un grand pommier dans le jardin et, au printemps, il le regarda se couvrir de fleurs. La nuit, il pouvait entendre dans le fond de la vallée les trains approcher, ralentir, s’immobiliser dans un long crissement de freins. Dans le silence où la locomotive lâchait régulièrement des jets de vapeur parvenait jusqu’à lui la voix de l’employé qui criait le nom de la station, marchait le long des wagons en claquant parfois une portière. Le train sifflait, repartait. Peu après on entendait gronder sous son passage le pont de fer. Puis le bruit décroissait, s’éloignait, cessait. Bien avant l’aube, les jours de marché, lui parvenait comme une rumeur les moteurs des camions qui amenaient au foirail les veaux et les bœufs, les menus bruits des marchands qui montaient leurs étals. Les paysans vendaient des volailles, des œufs et des foies d’oie que des femmes vêtues de noir présentaient sur des serviettes immaculées où étaient imprimées en creux les plis du repassage, comme ces pièces anatomiques en cire colorée (rouge, bleu, vert, jaune), rate, pancréas, poumons, que l’on peut voir dans les vitrines des boutiques spécialisées aux alentours des facultés de médecine. Vers la fin avril, la nuit, les rossignols commencèrent à chanter. Ils se répondaient de loin en loin en échos dans le silence de la vallée. Les nuits étaient pleines d’odeurs fraîches. Dans les ténèbres le pommier en fleurs semblait luire faiblement, comme phosphorescent. »

 

Claude Simon

Le Jardin des Plantes

Minuit, 1997, rééd. La Pléiade/Gallimard, 2006

jeudi, 11 août 2016

Jean de la Croix, « Chansons entre l’âme et l’époux »

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           « Au profond du cellier

de mon ami j’ai bu, et je sortais

            parmi cette vallée

            et plus rien ne savais

ayant perdu le troupeau que j’avais.

 

            Là mon cœur m’a offert,

là, exquise science m’a enseignée,

            et à lui toute entière

            moi je me suis donnée,

là j’ai promis d’être son épousée.

 

            Mon âme est employée

ainsi que tout mon bien à son service,

            de troupeau n’ai gardé

            et n’ai plus d’autre office,

car dans l’amour j’ai mon seul exercice.

 

            Si donc en nos pâtures

nul ne peut plus me voir ni me trouver,

            vous me direz perdue,

            car d’amour emportée

j’ai voulu me perdre et me suis gagnée. »

 

Jean de la Croix

Cantique spirituel

Traduit par Jacques Ancet

in Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Œuvres

La Pléiade, Gallimard, 2012