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mardi, 13 août 2019

Ingeborg Bachmann, « Une sorte de perte »

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« Utilisés en commun : des saisons, des livres et une musique.

Les plats, les tasses à thé, la corbeille à pain, des draps et un lit.

Un trousseau de mots, de gestes, apportés, employés, usés.

Respecté un règlement domestique. Aussitôt dit. Aussitôt fait. Et toujours tendu la main.

 

De l’hiver, un septuor viennois et de l’été je me suis éprise.

De cartes, d’un nid de montagne, d’une plage et d’un lit.

Voué un culte aux dates, déclaré les promesses irrévocables,

porté aux nues un Quelque chose et pieusement vénéré un Rien,

 

(— le journal plié, la cendre froide, un message sur un bout de papier)

intrépide en religion, car le lit était l’église.

 

La vue sur la mer produisait ma peinture inépuisable.

Du haut du balcon il fallait saluer les peuples, mes voisins.

Près du feu de cheminée, en sécurité, mes cheveux avaient leur couleur extrême.

Un coup de sonnette à la porte était l’alarme pour ma joie.

 

Ce n’est pas toi que j’ai perdu,

c’est le monde. »

 

Ingeborg Bachmann

« Poèmes 1964-1967 »

in Toute personne qui tombe a des ailes

Édition, introduction et traduction de l’allemand (Autriche) par Françoise Rétif

Poésie / Gallimard, 2015

dimanche, 04 août 2019

Wisława Szymborska, « Ça va sans titre »

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DR

 

« Voilà où l’on en est : moi assise sous un arbre,

au bord d’une rivière,

un matin de soleil.

Événement futile que l’histoire

ne retiendra nullement.

Ni bataille, ni traité

dont on sonde les motivations,

ni le meurtre mémorable d’un tyran.

 

Et pourtant me voilà assise, c’est un fait.

Et puisque je suis ici, tout près de la rivière,

je serai bien venue ici de quelque part,

sans dire qu’auparavant

j’aurai bien vadrouillé dans pas mal d’autres endroits.

Tout comme les grands conquérants

avant qu’ils ne montent à bord.

 

L’instant le plus fugace eut un passé illustre,

son vendredi précédant son samedi,

son mois de mai avant le mois de juin.

Ses horizons aussi réels que

dans les jumelles du général.

 

L’arbre est un peuplier enraciné depuis des lustres.

La rivière s’appelle Raba et ne coule pas d’hier.

Le sentier qui traverse les buissons,

ne fut pas frayé aujourd’hui.

Le vent qui chasse les nuages,

les aura amenés par ici.

Et bien que tout autour rien d’important ne se passe

le monde n’est pour autant pas plus pauvre en détails,

ou plus mal défini, ses fondements plus faibles

qu’au temps où l’emportaient les grandes migrations.

 

Le silence n’appartient pas en propre aux grands complots.

On voit le cortège des raisons ailleurs qu’aux couronnements.

Les dates anniversaires des révolutions sont rondes,

mais pas plus qu’un caillou qu’on foule près du fleuve.

 

Elle est complexe et dense, la broderie des fortunes.

Le point de croix de la fourmi dans l’herbe.

L’herbe dans le sol ourlée.

Motif que tisse dans la vague – la navette du bout de bois.

 

Ainsi donc, par hasard je suis et je regarde.

Au-dessus, un papillon blanc agite dans les airs,

ses ailes qui ne sont et ne seront qu’à lui,

et l’ombre qui soudain traverse mes deux mains

n’est pas une autre, ni quelconque, mais la sienne.

 

Voyant cela, je perds toujours toute certitude

que ce qui est important

l’est vraiment davantage que ce qui ne l’est pas. »

 

 

Wisława Szymborska

Fin et début – 1993

in De la mort sans exagérer – Poèmes 1957-2009

Préface et traduction de Piotr Kaminski

Poésie / Gallimard, 2018

 

samedi, 09 mars 2019

Volker Braun, « Walter Benjamin dans les Pyrénées »

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« S’enfoncer calmement dans le mur de brouillard.

Les bras rament repliés mais régulièrement.

Selon les indications du papier au-dessus du précipice

L’explosif dans la sacoche

Le présent

 

Pas à pas, comme le hasard

Offre au pied un mince point d’appui

Dans le matériau. Chère Madame, le vrai risque

Serait de ne pas partir.

D’après la montre / une halte au bout de cinq lignes.

 

Des champs où ne pousse que la folie.

Progressant, hache plantée en tête

Je n’ai rien à dire. À montrer seulement.

Dans le plus petit segment précisément découpé.

Sans regarder à gauche ou à droite vers

L’horreur

 

J’y arriverai en suivant la méthode.

La vigne ruisselle, dévale à la verticale

Pleine de grappes sombres sucrées presque mûres.

Le plus important, c’est la sacoche ! Le corps entre les ceps

Respiration difficile, le cœur

Lutte, le moment critique :

Quand le statu quo risque de durer.

Squelette sous moi au-dessus de moi les vautours.

Plus courtes enjambées, pauses plus longues.

Ma patience me rend indépassable.

Hisser les voiles des concepts. Chère Madame,

Puis-je me servir ? Au sommet

Soudain comme prévu la violence

 

Du coup d’œil. Bleu profond des mers :

D’un seul coup j’en vois deux. Côtes de cinabre.

Sous les falaises, la liberté

 

 

À Port-Bou on ne passe pas. Mais nous les apatrides

Avons la dose mortelle

Voudriez-vous garder la sacoche – sur nous.

 

Sans doute pensa-t-il ne pas pouvoir faire une nouvelle ascension. Au matin les douaniers ont trouvé le cadavre dans mon texte. La construction suppose la destruction. La lourde sacoche de cuir, échappée à la Gestapo, UNOS PAPELES MAS DE CONTENIDO DESCONOCIDO a été perdue. Trop rapide, le trait final, monsieur, à votre vie. La vie, si je puis dire, porte l’œuvre sur cette pente abrupte.

Dans chaque œuvre on trouve cet endroit où le vent frais nous souffle au visage, comme l’aube qui vient »

 

Volker Braun

Poèmes choisis

Traduit de l’allemand par Jean-Paul Barbe et Alain Lance

Préface d’Alain Lance

Poésie / Gallimard, 2018