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mardi, 17 janvier 2017

Nicolas Pesquès, « La face nord du Juliau »

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DR

 

« Le 1er août

 

Ceux qui peignent, écrivent, sculptent etc. se présentent côte à côte, devant le monde. Ils sont les constructeurs d’un chassé-croisé, d’un ombrage pluriel. Ils procèdent par trouées et hybridations. Ils dressent des murs jaunes, des phrases. Ça prend forme. Ça meurt. Ça.

 

Ce qui les rapproche : la constance de l’action, la sécession. Les profondes dérivations de chaque geste, de chaque pas. Greffe et marcotage. Bientôt les frondaisons et l’ombre de chacun. Bientôt les disparus qui ne se ressemblent plus. La dissidence des corps, l’intrigue des généalogies.

 

Les fonctions sont nombreuses : tropes, images, souvenirs, afflux de toute espèce.

Dans l’affolante émulsion de tout ce que l’on voit.

 

Peindre ce qui ne se voit pas : l’air, la lumière, les peindre sans que ça se voie.

Peut-on remplacer peindre par dire ? »

 

Nicolas Pesquès

La face nord du Juliau – treize à seize

Poésie/Flammarion, 2016

mardi, 02 juin 2015

Sandra Moussempès, « Sunny girls »

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© Didier Pruvot

 

« Cela faisait trois nuits que je faisais le même cauchemar, maintenant même les poètes français parlent de forêts, je sais que c’est l’arbre qui cache la forêt que ce poème ne parlera pas de mes trois cauchemars, on ne parle pas de qui a détruit un sommeil paisible, parfois j’aime aussi lire des poètes qui n’ont rien à subir, rien à éprouver, rien à rejeter, leurs mots se détachent sur la neutralité comme une actrice se doit d’être transparente, une blancheur de la construction qui ne cache rien d’inquiétant on sait seulement qu’on est dans le sixième arrondissement, dans un appartement immense et blanc et que quelques personnes semblent se connaître. »

 

 Sandra Moussempès

Sunny girls

Poésie/Flammarion, 2015

lundi, 23 mars 2015

Chantal Dupuy-Dunier, « Éphéméride »

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« (18 mars)

Ce sont les matins qui importent,

la timidité rougissante des matins,

cet instant précis

où un rayon glisse un regard indiscret

à l’intérieur de notre chambre,

cet instant précis

où nous pouvons encore inspirer le jour.

 

(19 mars)

Le jardin s’impatiente.

À Encreux,

il est encore trop tôt

       pour travailler la terre.

Toi aussi, tu t’impatientes.

Et les outils s’impatientent.

Tu coupes un arbre mort

pour dépenser ta sève.

 

(20 mars)

Cet hiver encore,

les murs bombés

ont accouché de pierres

qui gisent en travers des chemins,

mortes nées,

ridées par le gel.

 

(21 mars)

Gestes migratoires de l’homme.

Parfois un seul pas,

mais le lieu vers lequel

progresse le pas

transforme ce déplacement

en haut vol.

 

(22 mars)

Combien de temps durera l’aube ?

Combien

avant que ne s’esquisse

une déchirure dans le brouillard,

un partage entre ceux du radeau

qui ne soit pas celui de la viande et des crocs ?

Avant que les bouches soient décousues, les langues greffées ?

 

(23 mars)

Nous marchons

sur la mer friable des pierriers,

houle brisée.

Témoin transmis

par la main de la neige,

le soleil blanc

retrouvé ce midi

en même temps qu’un ballet d’élytres. »

 

Chantal Dupuy-Dunier

Éphéméride

Poésie/Flammarion, 2009

jeudi, 25 septembre 2014

Chantal Dupuy-Dunier, « Mille grues de papier »

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Avec un fragment de soleil,

l’enfant aurait plié une grue

qui en aurait valu plus de cent.

 

Origami incandescent

de nature à s’opposer au rayonnement de la bombe ?

 

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Sadako plie une grue

dans l’aile diaphane d’un oiseau mort.

 

Un peu de poudre sur les doigts.

 

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Dans une larme,

Sadako plie une grue aux ailes liquides.

Dans la courbure d’une larme

sa vie s’infléchit.

Des globules blancs prolifèrent au ciel

aux côtés des étoiles.

 

 

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J’avais l’âge de Sadako,

je vénérais Thérèse et ses roses,

voulais devenir carmélite.

Il ne demeure rien de ma folie d’enfermement.

Cependant j’ai conservé

comme un fétiche amérindien,

une statuette de ma sainte.

Dans chaque église visitée, c’est elle que je cherche.

Tant de grandeur dans cette petite vie,

si vite éteinte, tels les cierges sur le présentoir.

 

Dans une goutte de cire

tombée sur le fer forgé,

Sadako plie une grue.

 

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Il pleut des grues d’origami

sur la couverture en coton d’un lit d’hôpital,

au long des couloirs blancs,

dans les paumes ouvertes du visiteur.

 

Il pleut de vrais oiseaux dans les rêves.

 

Dans les rêves,

on parviendrait à compter jusqu’à mille,

à aller jusqu’au bout du voyage ?

Dans les rêves, on pourrait…

 

Chantal Dupuy-Dunier

 Mille grues de papier

 Poésie / Flammarion, 2013

samedi, 09 novembre 2013

Cécile Mainardi, « Rose activité mortelle »

cécile mainardi,rose activité mortelle,poésie/flammarion

« Connaître un texte par cœur, c’est faire l’expérience absolue et intégrale de sa prononçabilité. J’aimerais savoir écrire un texte que je connaîtrais immédiatement par cœur au moment où je l’écris. J’aimerais écrire un texte absolument et intégralement prononçable, et du coup forcément en avance sur le laps de temps qu’on passerait à le retenir. Un texte qui prédirait les choses l’espace de cette légère anticipation au lieu de simplement les dire. Toute la poésie versifiée n’inscrit-elle pas sa prononçabilité au cœur de ses vers, avant que de prédisposer son lecteur à les retenir. Un texte comme Baudelaire savait en écrire : tu te rappelleras la beauté des caresses, la douceur du foyer et le charme des soirs, prédisant aussi dans le souvenir de ces instants leur immédiat enregistrement en vers sonores. Et peut-être ne les écrivait-il que pour leur épanouissement à l’état prononcé dans le présent. Oui, peut-être en profitait-il pour se faire disparaître ou léviter dans le temps alors qu’aussitôt écrits, il les relisait pour en tester l’immatérielle portance. Et ça pouvait être debout dans son salon, ou allongé tard dans la nuit contre le corps de sa maîtresse. »

 

 Cécile Mainardi

 Rose activité mortelle

 Poésie/Flammarion, 2012