UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mercredi, 31 juillet 2013

François Dominique, « À présent — Louis-René des Forêts »

Sans titre.jpg

« L’écriture silencieuse, et non tapageuse, dont sont tissés certains livres n’a de sens qu’en raison d’un fait dont aucune mémoire n’a le souvenir explicite : on nous a “appris à parler”, ce qui suppose la double épreuve d’entendre et de répondre, dont l’origine s’efface, ou plutôt nous devient inaudible. Mais la recherche de l’origine, dans ces livres-là, devient le ressort secret  de la quête du sens.

 

Cette simple vérité est si peu connue que l’écriture dans son usage le plus courant, dans ces expressions sociales, dans ses parades frivoles ou prétentieuses, s’emploie à détruire l’enfance dont elle procède pour cimenter des rapports “adultes” de sujétion et de possession déterminés par les rapports d’existence.

 

Est-ce que la littérature ne serait pas, ne devrait pas être une sorte de contre-écriture pour réapprendre à parler ? Pour combler la perte de l’origine ? Pour combler un manque ?

 

En écrivant ceci, j’entends cet enfant qui chante, l’enfant qui se dresse dans Une mémoire démentielle*, contre les camarades trop cruels, les maîtres injustement sévères et contre l’accusation de mentir : “C’est sa propre gloire qu’il clame à pleine gorge, comme si ce qu’elle criait au ciel était félicité faite pour durer toujours.” »

 

François Dominique

 À présent — Louis-René des Forêts 

 Mercure de France, 2013

 

* Une mémoire démentielle est le quatrième récit de La Chambre des enfants de Louis-René des Forêts.

samedi, 20 juillet 2013

Brigitta Trotzig, « Contexte matériaux »

20101012-trotzig1.jpg

« Il est possible de vivre comme si de rien n’était. Sensibilité et sentiment se figent. Les visages disparus. L’instinct de mort est très fort.

 

De l’oubli. Du “pays” de l’oubli — une étrange contrée. Là l’autre n’existe plus, le corps a disparu, il n’y a plus d’ombres. Comme si tout devenait moitié, un trouble de la vue. Maintenant on vit dans la douce lumière de la non-mémoire, dans le mirage de l’immuabilité, dans l’enfance, ici il fait tellement silencieux et irrévocable, douceur et fausseté certes mais douceur.

 

Le corps et le pays de l’instinct de mort. Mais de quelque incompréhensible façon se libère de l’obscurité confuse filandreuse un visage vivant de la mort, l’Angelus Novus qui selon Walter Benjamin est apporté par le vent venu du paradis. “La terreur est la première forme de manifestation du nouveau.” »

 

 Brigitta Trotzig

 Contexte matériaux

 Traduit du suédois par Régis Boyer

 José Corti, 2002

dimanche, 14 juillet 2013

Mathieu Bénézet, "Résumant ma tristesse" — 7 février 1946 - 12 juillet 2013

« n’y pense pas cette morte baisers

petites bras

douleur disaient tes mots tu n’écris

pas tout le monde a

des accidents aujourd’hui il y a

une mère

dans toute parole et enfant

n’y pense pas ne dis

pas j’ai quitté d’habiter


 

et pour le cœur

c’était nous

 


cette année vous mourrez de froid

cendres,

cendres cette légèreté du cœur


 

c’est un rêve d’un autre hiver où je crus

dormir et je pleurais, va

séparer fut léger — tendre

neige tendre (et je pleurais)

 

ce rêve où tu pleuras (et je dormais)

va,

ce fut un rêve noir hiver


 

résumant ma tristesse

noir poème tel qu’on peut rencontrer

des tombes qui veux me blesser d’écrire »

 

 Mathieu Bénézet

Résumant ma tristesse

avec quatre sérigraphies en deux noirs de Raquel

4 exemplaires sur Japon nacré, 40 exemplaires sur vélin de Rives

à Passage, 1981

repris in Le Travail d’amour, Flammarion, 1984

vendredi, 12 juillet 2013

Arvo Valton, « La Framboise blanche »

f1fQoxAaiuC.jpg

[choix]

 

« Il était libre — tant que ses chaines restaient invisibles. 

 

La meilleure manière d’atteindre l’âge d’or, c’est de le proclamer.

 

La morale et les normes commencent là où s’achèvent la création et la liberté.

 

Ce n’est pas l’homme qui perd du temps, c’est le temps qui perd l’homme.

 

Illimitées sont les aptitudes humaines — en matière d’inaptitude !

 

Jamais l’impuissance de l’homme n’est aussi manifeste que lorsqu’on lui confère de la puissance.

 

Il avait tout mis de côté pour sa vie à venir : une fois arrivé sur place, il découvrit que sa devise n’était pas convertible.

 

Les choses inutiles coûtent le prix fort : c’est normal, l’argent étant leur unique étalon.

 

Si tu as vocation à dire la vérité au monde, tu dois être prêt à ce qu’il répande bien des mensonges à ton sujet.

 

Les dissidents sont ceux qui ne pensent pas comme ceux qui ne pensent jamais.

 

Le comble de l’humanisme : rendre visite à un cannibale pour qu’il ne meure pas de faim.


Il y a une quantité de maladies que la médecine n’a pas décrites mais que tout le monde connaît bien : la schizophrénie sociale, les crampes de dignité, une forme contagieuse de manie des grandeurs, le syndrome de la semi-génialité, les abus d’auto-médication, les crises d’auto-compassion, un amour morbide du prochain, les inflammations de l’âme, la fièvre de la recherche du bonheur, etc. »

 

 Arvo Valton
La Framboise blanche

Traduit de l’estonien par Eva Vingiano de Pina Martins

 L’Escampette, 1993

 

 Vingt-quatrième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

dimanche, 07 juillet 2013

Michèle Desbordes, « Le lit de la mer »

desbordes.jpg

Marie Grubbe

 

« On dit d’elle que trente années durant elle eut fiancés, maris et amants, et qu’il lui arriva d’aimer ; comme il convient et parfois amoureusement. Qu’à Copenhague où elle vécut elle restait des heures à contempler le Sund très bleu, attendant si fort le bonheur, que parfois elle criait, se tordait les mains. Quand en 1676 avec un autre mari qu’on lui donne elle revient dans son château de Tjele, elle commence, à force d’ennui, à errer dans les allées. Des années elle erre là, parlant de peine amère, de blessure inguérissable.

Un soir que les écuries prennent feu, elle s’éprend du maître valet Soeren qu’elle voit, dans la nuit rougeoyante, sauver les chevaux. Elle pense à sa main large et brune, au jeune cops cabré devant les flammes, puis revêtant une robe de rude étoffe elle vient le trouver sur la paillasse des greniers.

Quand alors on la chasse, elle part avec lui, quinze autres années allant de foire en foire avec l’orgue de Barbarie dont elle tourne la manivelle, tandis que lui, Soeren, sur son tapis soulève à n’en plus finir des barres de fer. Puis avec quelque argent qui arrive de Tjele, elle acquiert sur l’île de Falster le bac ainsi que la maison du passeur. Le soir, après qu’ils ont transporté hommes et bêtes, ils s’asseyent l’un près de l’autre devant la maison, et contemplent le Sund brillant et très bleu. Elle dit qu’elle ne saurait vivre sans lui, ni sans la mer qu’elle voit briller chaque soir de tous les bleus qu’il y a là-bas. Elle a soixante ans, puis soixante-cinq et soixante-dix. Bientôt soixante-treize quand meurt Soeren, à l’âge de quarante-sept ans.

On dit que toute une année encore elle eut à supporter la vie. Puis qu’un jour de ciel bleu ceux de Falster l’enterrèrent près de lui qu’elle aimait comme personne, chantant, dans la grande chaleur qu’il fit ce jour-là, un chant à Dieu afin qu’il détournât d’elle son courroux. »

 

 Michèle Desbordes

Le Lit de la mer

 Gallimard, 2000

vendredi, 05 juillet 2013

Notes à tout faire

img122383.jpg

Continuant ma lecture de la correspondance de Walser (chez Zoé), je commence ma note pour CCP :


Sur les 750 lettres retrouvées de Robert Walser, 266 sont ici traduites en français par Marion Graf qui commence à avoir un bon nombre d’excellentes traductions de son vieux maître à son actif chez la remarquable madame Zoé. Nous ne pouvons que les louer pour ce précieux travail. Pour aller vite, on trouve trois types de lettres dans cet ensemble : celles que Walser envoie pour la publication de ses textes et/ou toucher quelques sous, les lettres à sa famille, les lettres à Flora Ackeret, Frieda Mermet et Thérèse Breitbach qui sont trois femmes qu’il a sans nul doute aimées, « Lorsqu’on s’écrit, c’est comme si on se touchait avec tendresse et délicatesse* ».

 

Puis je copie :

 

« Bienne, mars 1905**

 

 Chère Madame Ackeret,

 

J’ai enfilé un vieux pantalon et je me sens en droit d’écrire des lettres dans le monde entier. Le monde entier ! entre vous et moi, il y a un monde. Papa est entre nous, et la vie de papa représente certainement un monde.

Il y a deux escaliers entre nous, et les escaliers sont un monde. La rampe des escaliers : combien de personnes s’y sont tenues, de combien de mains peut-elle parler, non pas parler, se souvenir. Cette lettre n’arrivera jamais par la poste, elle ne saurait coûter ni 10, ni 5, ni 25 centimes, et pourtant, ne fera-t-elle pas aussi son chemin ? Je la mettrai dans ma sacoche de la poste, je ferai moi-même pour ce courrier important l’employé de poste, de train, de poste, et en plus le facteur***. Que cette démultiplication me réjouit et me rend fier. Donc, deux mondes ! Deux escaliers, deux hommes, une lettre, de la neige dehors, un regard pour la bêtise, un soupçon d’éternité. C’est quand je fais des bêtises, que je donne l’impression d’être le plus supportable. Il neige, et : le printemps n’allait-il pas venir, déjà. Il le voulait ! Porte-toi bien,

 

Un impertinent !

 

Post-scriptum :

Il n’est pas facile de mériter des printemps

(Adieu)            Le même, qui s’incline bien bas !

Qui accepte les rodomontades ! »

 

à suivre…

 

 

 * Lettre à Frieda Mermet, Bienne, mars ? 1914

 ** La lettre, un courrier interne , est adressée à « Flora Ackeret. Dans le monde inférieur » ; sur l’enveloppe, un timbre dessiné de la main de Walser porte l’inscription : « Vient de très loin ».

 *** Cette scène d’une étrange correspondance à l’intérieur d’une maison sera transformée et reprise dans « Marie », la prose centrale de Vie d’un poète (1917)

 

17:09 Publié dans Blog, Écrivains | Lien permanent | Tags : robert walser, correspondance, zoé

mercredi, 03 juillet 2013

Notes à tout faire

Tombe-Latine.jpg

Sepolcro dei Pancrazi Rome

 

Depuis quelques jours, en parallèle aux nombreux livres de poésie que je dois lire pour les chroniquer, lecture de la Correspondance de mon cher Robert Walser — Lettres de 1897 à 1949 —, lettres au cœur même de son travail c’est une évidence. La lettre, la carte postale, en un mot : la correspondance, sont une de mes préoccupations depuis belle lurette aussi. J’y reviendrai.

 

Quelques bribes de notes à paraître à l’automne dans CCP :


Voici un livre qui est la preuve simple que la poésie quand elle est juste poursuit le dialogue entre morts & vivants. Ainsi : « Il remit des yeux aux statues aussi longtemps qu’il le put. » [à propos de Le Dernier mot, organisé & présenté par Ana Rodríguez de la Robla suivi de Les Préceptes de la fin par Alberto Manguel, traduit du latin par Denis Montebello & de l’espagnol par François Gaudry, Coll. Le Cabinet de lecture, L’escampette]

 

Armand Dupuy tire la langue aux phrases toutes faite, il l’étire comme on tire la pâte pour donner le gâteau le plus fin, le plus léger, le plus goûteux, pour mieux taire ce qui résonne dans sa poésie & qu’il faut donc aller chercher à bout de sens — de contre sens — car — sans hésiter à fractionner le poème, le vers, la ligne — « ce que l’on cherche s’en va dans le mot », car « triste et vrai le silence de ma tête », car « personne ne l’entend », car « tout rate en langue ». [Armand Dupuy, Mieux taire, gravures de Jean-Michel Marchetti, préface de Bernard Noël, Coll. Écri(pein)dre, Æncrages & Co.]

 

Deux volets d’une tentation chinoise. D’abord une approche sensuelle, intime de la sublime Li Ts’ing-tchao (Li Quingzhao) — dont on lira avec profit Les Fleurs du cannelier —, qui pourrait bien être cette jeune fille qui accompagne Victor Segalen dans le second texte : « Ce que je sens, au plus profond de mon corps, ce sont les mots mesurés avec les lèvres de chair de la jeune fille pure que vous avez caressée […] sa chair dont ni vous, ni moi n’avons oublié le goût, nous en connaissons l’ombre. » Tribu pour le poète voyageur, cadencé de la première à la dernière ligne d’une prose pure et vive, comme si Perche voulait conjurer l’absence — l’oubli — de Segalen. [François Perche, Nocturne pour V.S précédé de Obscurs parmi les ombres, Rougerie]


Claude Chambard, ce 3 juillet