UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

dimanche, 03 mai 2020

Yves Bonnefoy, « Deux poèmes »

YB.jpg

DR

  

«  L’arbre, la lampe

 

L’arbre vieillit dans l’arbre, c’est l’été.

L’oiseau franchit le chant de l’oiseau et s’évade.

Le rouge de la robe illumine et disperse

Loin, au ciel, le charroi de l’antique douleur.

 

Ô fragile pays,

Comme la flamme d’une lampe que l’on porte,

Proche étant le sommeil dans la sève du monde,

Simple le battement de l’âme partagée.

 

Toi aussi tu aimes l’instant où la lumière des lampes

Se décolore et rêve dans le jour.

Tu sais que c’est l’obscur de ton cœur qui guérit,

La barque qui rejoint le rivage et tombe. 

 

Une voix

 

Combien simples, oh fûmes-nous, parmi les branches,

Inexistants, allant au même pas,

Une ombre aimant une ombre, et l’espace des branches

Ne criant pas du poids d’ombres, ne bougeant pas.

 

Je t’avais converti aux sommeils sans alarmes,

Aux pas sans lendemains, aux jours sans devenir,

À l’effraie aux buissons quand la nuit claire tombe,

Tournant vers nous ses yeux de terre sans retour.

 

À mon silence ; à mes angoisses sans tristesse

Où tu cherchais le goût du temps qui va mûrir.

À de grands chemins clos, où venait boire l’astre

Immobile d’aimer, de prendre et de mourir. »

 

Yves Bonnefoy

Pierre écrite

Mercure de France, 1965

samedi, 02 mai 2020

Malcolm Lowry, « Deux poèmes »

malcom lowry,deux poèmes,pour l'amour de mourir,j.-m.lucchioni,bernard noël,júlio pomar,le milieu,la différence

© Júlio Pomar

 

«  Poème bizarre

 

J’ai connu un homme sans cœur :

Il dit que des enfants le lui ont arraché

Et l’ont donné à un loup affamé

Qui s’est enfui l’emportant dans sa gueule.

Et les enfants ont fui avec l’instituteur ;

L’animal aussi s’est enfui bien vite,

Et derrière lui, bizarre poursuite,

Titubait encor cet homme sans cœur.

J’ai vu cet homme l’autre jour,

Gonflé d’un orgueil ridicule,

Le cœur remis en place et la mine égayée ;

À son côté, tout radouci, trottait le loup.

 

 

Pierres blessées

 

Parfois l’enfant ne sait pas dire son chagrin,

Mais il entend, le soir, les étranges présages

Qui annoncent aux pierres blessées, à même le sol,

Leur libération, ou il apprend que les pierres

Cœurs brisés, ont parfois l’éclat dur d’un langage.

Le bruit de la mer rugit au vestiaire

— Et un reproche ; mais cela même est rassurant :

Un reproche de moins entre lui et la mort…

Et là, sur le tapis devant la cheminée,

Il regarde l’enfer et voit son avenir

— Qui sait, peut-être une chambre de chauffe ? —

Pourtant l’enfant, je pense, a connu des fous-rires

(On dit que de la vie ce sont les seuls remèdes),

Et puis, n’eût-il pas survécu,

Saurait-il que Rimbaud a connu ces chagrins,

Rimbaud dont l’âge d’homme aussi, comme le sien,

Fut déserté d’amour et privé de langage ? »

 

Malcolm Lowry

Pour l’amour de mourir

Traduit par J.-M. Lucchioni

Préface de Bernard Noël

Goauches découpées de Júlio Pomar

Coll. Le Milieu, éditions de la Différence, 1976

vendredi, 01 mai 2020

Charles Cros, « La vie idéale »

95437271_1276647219193434_1694279712538361856_n.jpg

Autoportrait de Charles Cros

 

«  à May

Une salle avec du feu, des bougies,

Des soupers toujours servis, des guitares,

Des fleurets, des fleurs, tous les tabacs rares,

Où l’on causerait pourtant sans orgies.

 

Au printemps lilas, roses et muguets,

En été jasmins, œillets et tilleuls,

Rempliraient la nuit du grand parc où, seuls

Parfois, les rêveurs fuiraient les bruits gais.

 

Les hommes seraient tous de bonne race,

Dompteurs familiers des Muses hautaines,

Et les femmes, sans cancans et sans haines,

Illumineraient les soirs de leur grâce.

 

Et l’on songerait, parmi ces parfums

De bras, d’éventails, de fleurs, de peignoirs,

De fins cheveux blonds, de lourds cheveux noirs,

Aux pays lointains, aux siècles défunts. »

 

Charles Cros

Le coffret de santal — 1873

in « Œuvres complètes »

Jean-Jacques Pauvert, 1964

jeudi, 30 avril 2020

Alain Veinstein, « De loin »

alain veinstein,

DR

 

« De loin, avec l’enfant,

non pas avec les mots.

 

Enfermé là, comme autrefois,

sans un mot, sans changement.

 

Nul pas franchi, comme avant,

et ce n’est qu’une partie du jour.

 

* * *

 

Personne au commencement.

Cette chambre. Le silence. Impossible

de savoir si le jour est gagné.

Je cherche les mots d’une phrase perdue,

une phrase du temps où je vivais

de mon travail…

 

* * *

 

Bien plus tard, je ne sais plus le jour,

pas un mot en retour, le silence,

le poids d’une main

comme jamais l’amour…

Mon enfant (qui peut le dire ?)

c’est possible, c’est donc possible –

même un enfant

dans cette chambre où nous grimaçons

à cause du soleil.

 

* * *

 

Ӄvanoui de nous

aux commencements…”

 

“Je donnerais mon sang

pour mettre fin

au supplice…”

 

Vers l’absence de soutien,

revenir à la terre, l’étendue. »

 

Alain Veinstein

Même un enfant

Le Collet de Buffle, 1988

mercredi, 29 avril 2020

Franck Venaille, « Pour en finir… »

franck venaille,pour en finir…,ça,mercure de france

DR

 

Pour en finir, jamais souvenir d’enfance ce

Garçon au tablier noir est-ce vraiment moi ?

Pour en finir il faudrait que la faute, enfin,

Soit reconnue telle : tout cela dans une odeur

Forte de prêtre Le péché sent L’homme en

Noir également N’y touchez pas ! Ne mettez

Jamais plus votre chair contre celle de l’en-

Fant Que vous ne prendrez plus sur vos genoux

Pour finir, en terminer à jamais avec vous.

 

* * *

 

Nos blessures intimes demandent à s’asseoir près de

Nous sur le banc, avec une sorte de tristesse avide

Un besoin mélancolique de partager le chagrin du

Temps Que pouvons-nous pour elles ? Que faut-il

Leur dire ? Comment ne pas être touché par leur

Silence ? Sont-elles à la recherche de l’absolu, là

Où il se trouve ? Bercé par le corps qui souffre, lui,

D’avoir à leur parler comme on le fait avec des

Enfants fiévreux Dans un monde combien las !

 

* * *

 

Ô visages égarés sur la route du temps quand

Le corps entier tentait de découvrir qui il

Était vraiment Ô complicité de cette jeunesse

Qui ne fut jamais mienne, combien maladroit à la

Recherche des autres, voués, eux, à l’harmonie

Et moi suffoquant sous les mots serrés en gorge,

Ô gauche, amer, refusant tout contact avec la

Vie généreuse, celle de deux inconnus mêlés

Enlacés, découvrant ensemble les miracles ! »

 

Franck Venaille

Ça

Mercure de France, 2009

mardi, 28 avril 2020

Claude Margat, « Chant de l’arbre d’or »

maxresdefault.jpg

© : les Yeux d'Izo

 

« Un jour

la bouche a nommé

brume qui jamais ne se lève

l’appui sans parole

le souffle sans image

combien de jours avant

combien ?

 

Il y eut ensuite

cet autre jour

millénaire de désirs et de peine

entre ciel et sentier

l’herbe gelée sous un vent blanc

et dans les yeux

de longues histoires d’aveugles

 

Ailleurs

un azur impeccable

laissait suinter sang et sable

présent passé qu’importe

mur de soie ou feuillage d’or

si s’interrompait le murmure des choses

qui en retrouverait la mélodie ?

 

Le regard va

un autre au sein du même attend

présence de chose

remplace la chose

mais n’en fait rien

 

Le tourbillon de vent

qui porte l’âme

et fait voler à l’angle du vieux mur

les feuilles mortes

est comme aujourd’hui

celui qui tourne

dans le creux de ta main

il parle

mais qui l’écoute ?

 

On dit en effet qu’un jour parfois

le temps cesse d’aller

mais est-ce d’aller qu’il cesse

ou de venir

le temps ?

 

Dans l’âtre tout à coup

le feu s’emballe

au cœur du brasier apparaît

la caverne où naquit

l’immaculé Phénix

chaque mot comme un nuage

avance entre son ombre et son contraire

chaque vivant

vers sa propre absence

 

Tout au loin

tout au fond de

l’hermétique mémoire s’affranchit

l’écume de la vague où

le rocher commence

à se pencher vers le caillou

l’arbre vers l’air

le ciel vers la terre

la pensée vers son propre suspend

 

On sait bien qu’il vient de loin

le puissant appel

on sait qu’il vient d’avant

comme un grand vent d’espace et

qu’à l’endroit où l’élan s’épuise et

fait retour sur lui-même

bat le temps juste

le temps qui anime l’aile et porte

la lumière où rien

jamais

n’est encore joué. »

 

Claude Margat

En marge d’une vie

Préface de Bernard Noël

L’Atelier du Grand Tétras, 2016

en prime, le film consacré à Claude par les yeux d’Izo :

https://www.youtube.com/watch?time_continue=8&v=KM1MODCix2A&feature=emb_logo

lundi, 27 avril 2020

Emily Dickinson, « Fais-moi un tableau de soleil »

9781540408013-fr-1.jpg

 

« Fais-moi un tableau du soleil —

Que je l’accroche dans ma chambre.

Et fasse semblant de me réchauffer

Quand les autres s’écrieront “Jour” !

 

Dessine-moi un Rouge-gorge — sur une tige —

À l’entendre, je rêverai,

Et quand les Vergers ne chanteront plus —

Rangerai — mon simulacre —

 

Dis-moi s’il fait vraiment — chaud à midi —

Si ce sont des Boutons d’or — qui “voltigent” —

Ou des Papillons — qui “fleurissent” ?

Puis — omets — le gel — sur la prairie —

Omets la Rousseur ­— sur l’arbre —

Jouons à ceux-là — jamais n’adviennent ! » 1861

 

Emily Dickinson

Y aura-t-il pour de vrai un matin ?

Traduit et présenté par Claire Malroux

Domaine Romantique, José Corti, 2008

https://www.jose-corti.fr/auteurs/dickinson.html