(Carnet des morts), un travail en cours
Je coupe délicatement avec ma lame les pieds de moutons que je rencontre.
Je gobe des œufs volés sous le cul des poules.
Je tire les merles gras à la fronde.
J’attrape les vairons à la bouteille & à la mie de pain dans les déversoirs.
Je ramasse l’Helix pomatia, le véritable escargot de Bourgogne, impossible à reproduire en captivité.
Je dégomme les pies voleuses en chantant à plein poumons la Gazza ladra de Gioacchino Rossini qui a une très grande importance dans les Bijoux de la Castafiore .
Je cueille les derniers grains de raisin racornis par le botrytis.
Je vis dans la vie vivante qui ne se presse & ne me presse pas.
Je trouve ma consolation
Je trouve ce qui est juste pour moi & que je remonte dans les bouteilles du fonds des déversoirs avec la mie de pain & les vairons & qui éclaire ma marche le long de l’Armançon, entre les arbres, entre les eaux, entre le ciel & la terre, là où juste je suis en marche le long de l’Armançon, le long du canal de Bourgogne, près du sentier qui mène au secret.
La conscience de soi à un dos & elle ne le sait pas.
Je dors chaque jour un peu plus. J’ai tellement de sommeil en retard, me dis-je. Quand je m’endors, je me fixe toujours mentalement sur la même petite île, au milieu d’une rivière calme, avec la même petite & modeste cabane en son centre, avec le même simple lit recouvert d’un gros édredon bouton d’or. Où que je sois.
Le sac, sur lequel je pose ma tête pour le repos, sent la fleur d’oranger depuis que j’y ai brisé un tube en verre qui contenait une essence apaisante.
Parfois je marche la nuit. Les chiens aboient à n’en plus finir. Pourtant je passe loin des habitations. Je vois l’aube se lever & souvent je ne reconnais pas le paysage envisagé la veille car j’emprunte maintenant le chemin qui mène au monde peint par Mathis Nithart.
(travail en cours, extrait du chapitre V)
Le piano. La voix.
« Car l’homme est cet être sans âge fixe, cet être qui a la faculté de redevenir en quelques secondes de beaucoup d’années plus jeune, et qui entouré des parois du temps où il a vécu, y flotte, mais comme dans un bassin dont le niveau changerait constamment et le mettrait à la portée tantôt d’une époque, tantôt d’une autre. »
« Dès que je continue à écrire comme ce soir, comme dans tous ces autres soirs où je reste cachée dans une chambre de Lisbonne, de Paris ou de Séville, je sais que toujours, par-dessus mon épaule, l’été est là qui m’accompagne et me regarde. Il est un temple de poche. Il protège un secret que lui seul sait tenir, il me fait avancer, me donne l’élan de vivre, de recomposer encore et toujours ce dont je crois avoir été témoin, il est un langage, avec ses codes, ses rites, ses règles, ses exceptions. Je le connais maintenant sur le bout des doigts, il est venu à moi très simplement, sans aucun effort. J’étais chaque matin au rendez-vous. Le chemin rouge, le ciel, les barques renversées sur la plage, un silence splendide, une lumière violette, qui battait, par secousses. Vers dix heures, les autres apparaissaient, peu à peu, par petits groupes, une serviette ou une chemise sur l’épaule. Je savais que tous ces instants resteraient immobiles, intacts, suspendus à jamais. Ils étaient nos gardiens. De début juillet à la fin septembre, l’école de l’été ne fermait jamais. Elle était une séance permanente.»
« Ce que je demande, mon Dieu, moi qui ne suis meilleur que personne, ce n’est pas d’avoir des propriétés ni des arbres à moi (l’orgueil n’a rien à faire dans la contemplation), ce que je demande : pouvoir travailler en paix dans un coin.
« Écrivant, n’écrivant pas, coincé, de toute façon, le même malaise, le même mal à respirer, ou à m’absoudre. À vivre, à écrire, le même mal. (Et peut-être en effet que c’est bien ça : que c’est le même.)
« Écrire, ça ne tient à rien, c’est une ombre qui nous brûle, un nuage venant se loger au cœur même de notre tête, c’est une façon, notre meilleure façon d’être véritablement avec les autres même lorsque nous en sommes séparés. Oui, si nous n’avions les mots pour dessiner un tant soit peu les contours de notre vie, ce serait la voie ouverte à la folie, au dernier abandon. Il y eut une faille, dans l’enfance, où les mots dévalèrent comme un torrent et, aujourd’hui, après tant et tant d’années d’errances, nos livres s’élèvent à la manière de fragiles barrages ne retenant pas vraiment les eaux. »
« En fait, les mots ne disent pas la vérité ; ils la font advenir. Il n’y a pas de vérité dont le langage aurait à désigner ou révéler les contours, l’épaisseur, la nature. Il y a ce que les mots affirment, ou suggèrent et c’est cela, la vérité, ce qui n’existe qu’à l’instant où c’est nommé. Le pire des menteurs, s’il écrit, cesse de mentir, puisqu’il s’enfonce, mot à mot, dans ce qui est vraiment, et que rien d’autre n’est que ce qui se trouve, brusquement, là, dit. C’est en quoi l’écriture constitue la seule ascèse avérée, autorisant l’accès au monde véritable. Les fictions qui nous environnent ne prennent tournure crédible que cristallisées ou fixées en mots, lesquels ne se contentent pas de les désigner ou de les expliquer, et qui les font et qui les sont, qui les réalisent. Ainsi tant que j’écris, suis-je fondé à me savoir en vie, dans la vie, composante active du vivant, concrètement là.


