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Un nécessaire malentendu - Page 97

  • Hélène Mohone est morte

    "Un mort est en repos

        sa mémoire est tranquille

    soit consolé pour lui

        son souffle est reparti"

    Sagesse de Jésus Ben Sira dit Siracide, 38, 23

     

    145929740.jpgHélène Mohone est morte hier, 3 avril, à 13h 25. Son visage était serein. Elle était dans le coma depuis deux jours après des années à se bagarrer contre la maladie. Courageuse et joyeuse, elle apportait aux autres une paix rare car elle avait une vraie nature spirituelle.

    Elle venait de publier deux nouveaux livres, Torpeur aux éditions de la Cabane et De loin à l'Atelier de l'Agneau.

    Torpeur, dédié à un autre disparu récent, Michel Valprémy, est un livre énigmatique où l'on retrouve tous les thèmes d'Hélène, comme un au-revoir sans en avoir l'air. Je n'ai pas encore lu De loin.

    Une cérémonie aura lieu lundi à l'église Saint-Martin de Villenave-d'Ornon à 14h30 avant la crémation à Montussan. 

    Écrasé, épuisé par sa disparition, je ne puis que reprendre ce que j'avais écrit pour elle il y a un an, lors d'une lecture à la librairie Mollat.

    * * *

    Longtemps, j’ai cru qu’Hélène Mohone était née en Afrique.

    Et si elle a vécue au Cameroun, au Sénégal, et bien l’état-civil, les hasards de la vie de son médecin de père l’ont fait naître à Bordeaux.

    Plus tard elle s’est mise à écrire.

    Cette écriture, ce travail d’écriture, s’est, bien sûr, nourri de l’enfance en Afrique, mais aussi de ses séjours en Roumanie et en Nouvelle-Calédonie.
    Elle chante aussi – elle a même suivi aux conservatoires de Bordeaux, Saintes et Angoulème une formation de chant classique –, elle écrit pour le théâtre, elle fait des travaux plastiques épatants, et a suivi des cours aux Beaux-Arts. Elle a monté une association artistique « Reportage » qui proposait des expositions de peinture, des performances et des concerts, ainsi que des activités audiovisuelles. Bref, elle n’arrête pas.
    Elle vient de terminer De loin, un livre de poésie. Elle a écrit trois pièces de théâtre dont l’une, Si près des champs, a été retenue dans le répertoire des Nouvelles Écritures théâtrales à Paris en 2001. Elle a publié dans de nombreuses revues : L’Insulaire, 2001, Le Fram, L’Arbre à paroles, Le Journal des poètes, Poésie première, Épistoles de montagne, Le Passant ordinaire. Elle a obtenu une bourse d’encouragement à l’écriture du CNL dans la section Poésie.
    Elle écrit… l’écriture est une sacrée histoire avec laquelle on ne finit pas lorsque l’on s’y engage. Il ne fallait pas commencer. Si, il le fallait, écrivait Beckett. Oui. Il le fallait. Il le fallait cet engagement, cet entêtement, cette façon de ne pas baisser les yeux

    Le Cœur cannibale

    Lorsqu’elle a publié le Cœur cannibale – qui d’ailleurs a disparu de ma bibliothèque, si on pouvait me le rendre… d’avance  merci – en 2003 à la William Blake and Co., lorsqu’elle a publiée le Cœur cannibale donc, nous venions juste de nous croiser et ce livre m’a incité à l’approcher un peu plus.
    Étrange premier livre d’une étrange jeune femme que ce Cœur cannibale. Dans une langue rare, économe, chantante, proche de l'imprécation, scandée comme une danse des origines, c'est à la compréhension, à la connaissance, d’un monde très ancien et absolument nouveau, que nous invite Hélène Mohone, qui avait déjà publié un texte sombre et remarqué, Corpus triste, dans le n° 42 du Passant ordinaire, avais-je alors écrit dans Lettres d’Aquitaine.
    Bien plus, ce poème là inscrivait son auteur dans une tentative d’appeler le monde par son nom, le seul. D’épeler le monde et comment il nous contient, comment nous nous battons avec lui, comment nous le cajolons. Un livre qui ne parle pas à tort et à travers, mais, au contraire, resserre sa langue lentement autour de ce qui est essentiel en elle, en nous, ce qui nous fonde, nous empêche de disparaître.


    L’Enfant africaine

    En 2006 paraît L’Enfant africaine, sous-titré justement, je l’ai évoqué plus avant à propos du Cœur cannibale, Corpus Triste, ce second livre d’Hélène Mohone, embarque son lecteur dans un univers résolument personnel qui prend  sa clef à la hauteur des chants qui ont bercé son enfance africaine. Livre douloureux, livre résolument ancré dans ce qui fonde l’être, dans la douceur et les effrois de vivre, de grandir, de vieillir, dans les difficultés de la maladie (la maladie de la mort), livre où l’enfant souriant « sera là jusqu’à disparition ». « Elle – nous dit, la narratrice –, a cédé à la maladie avec volupté pour sentir à nouveau la vie avant la mort, sentir la vie atteinte nommer l’instant de vie avant la disparition. » Et voici la charnière, le point nodal, le point de rupture aussi de ce mince livre : l’enfant petite et l’enfant trop vite grandie sont ici réunies, assemblées, séparées, disjointes, non pas par la narration mais par la vie même. La souffrance de l’une est dans les joies de l’autre, le monde n’y peut rien, on vit avec soi-même jusqu’au bout et ici, seuls les singes nous réveillent et on peut fourrer ses doigts dans les « bonnes mamelles un peu racornies, aux poils drus et longs » de la maman  – parce que maman est partie et que papa tire les cheveux en les peignant. L’Enfant africaine est une longue histoire d’amour et d’abandon. L’exil, l’amour, la maladie y sont les révélateurs de racines perdues, pour qu’à la fin, l’espoir d’une réconciliation des corps et des âmes soit envisageable. Hélène Mohone publie là un livre salvateur et bénéfique dont on gardera longtemps à l’oreille le chant très beau modulé du plus primitif à l’étonnamment moderne. Une et multiple, l’enfant africaine d’Hélène Mohone déplie la mélopée des voix de sa souffrance.
    C’est un grand livre, c’est un livre qui nous réunit avec l’enfant en nous, qui nous permet de vieillir tout seul, c’est un de ces livres que l’on oublie pas parce qu’on est tenté souvent d’y revenir.
    Et c’est pour ça que j’aime Hélène Mohone et ce qu’elle écrit – ce qui est à mon sens la même chose – parce que j’y reviens toujours, parce que je recommence toujours et que, finalement, c’est recommencer qui est beau.

    • Bibliographie
    • De loin, Atelier de l'Agneau, 2008 
    • Torpeur, La cabane, 2007
    • L’Enfant africaine « corpus triste », L’Amourier, 2006
    • Le Cœur cannibale, William Blake and Co, 2003
    • http://helene.mohone.free.fr/

     

  • Hélène Mohone

    755675861.jpg« (ou est-ce perdu)
    je t’ai vu toi à aimer renoncer à cueillir ce qui restait jambes brisées j’ai ramassé les lettres les ai pliées tout assourdie avec l’enfant autrefois qui me ressemble ou est-ce perdu s’écoule la sangle des baisers au flanc crépu des amants à dégringoler vlan l’étendue repue du silence Amen grignotent les dents de souris sous l’oreiller les perles récitées en bafouillant perdu perdu perdu où est-ce caché »

    Hélène Mohone
    Torpeur
    La Cabane, 2007

    ESCALE DU LIVRE

    Sur une proposition
    de Sylvie Nève


    Lecture des textes
    d’Hélène Mohone

    par  
    Valérie Rouzeau
    Sylvie Nève


    Librairie Olympique
    23, rue Rode à Bordeaux
    (place du Marché des Chartrons)
     
    vendredi 4 avril
    à 18h 30

  • Jean Daive

    1438346196.jpg« Mais enfin un lit, même improvisé, n’est-il pas toujours un lieu que l’amour rend inaccessible, puisqu’il prescrit tout autre chose que le spectacle pour lequel il est préparé : dormir ? Nous dormons dans l’amour, en effet, mais nous introduisons un espace insoupçonné qui fait apparaître le véritable centre de la scène, la pure réciprocité. Je te caresse, tu me domines. Je te parle, tu me boudes. Je te touche, tu m’écartes. Cependant, si je ne suis qu’un point rose, je suis auprès de toi en proportion avec le ciel et la nuit où nous brillons. »
    Jean Daive
    Autoportrait aux dormeuses
    P.O.L, 2000

  • Sándor Ferenczi

    643777577.jpg« Nous vivons dans la crainte perpétuelle d’être attaqué par des bêtes dangereuses ou des ennemis féroces : le manteau magique du conte permet toutes les transformations et nous met rapidement hors d’atteinte. Combien il est difficile dans la réalité d’atteindre à un amour qui comble tous nos désirs : le héros du conte est irrésistible, ou bien il séduit d’un geste magique.
    Ainsi le conte, dans lequel les adultes racontent si volontiers à leurs enfants leurs propres désirs insatisfaits et refoulés, donne en vérité une représentation artistique extrême de la situation perdue de la toute-puissance. »
    Sándor Ferenczi
    Le Développement du sens de réalité et ses stades
    in L’Enfant dans l’adulte
    Traduit du hongrois par Judith Dupont et Myriam Viliker
    avec la collaboration de Philippe Garnier
    Payot 1982, rééd. Petite bibliothèque Payot n° 596, 2006

  • Jean-Marie Gleize

    286494902.jpg    « Je me suis demandé comment la mort passait sous la langue.
    Je me suis demandé comment elle poussait dans la bouche.
    Comment elle coupait l’intérieur des joues, les gencives et les lèvres.
    Comment.

    Mais ça n’est rien encore, c’est la transparence des paumes, les mains traversées, tombées.

    Surtout blanche et comme passée au séchoir. »
    Jean-Marie Gleize
    Film à venir
    Coll. Fiction & Cie
    Seuil, 2007

  • Paul Celan

    « IL Y AVAIT DE LA TERRE EN EUX, et
    ils creusaient.

    Ils creusaient, creusaient, ainsi
    passa leur jour, leur nuit. Ils ne louaient pas Dieu
    qui — entendaient-ils — voulait tout ça,
    qui — entendaient-ils — savait tout ça.

    Ils creusaient, et n’entendaient plus rien ;
    ils ne devinrent pas sages, n’inventèrent pas de chanson,
    n’imaginèrent aucune sorte de langue.
    Ils creusaient.

    Il vint un calme, il vint aussi une tempête,
    vinrent toutes les mers.
    Je creuse, tu creuses, il creuse aussi le ver,
    et ce qui chante là-bas dit : ils creusent.

    Ô un, ô nul, ô personne, ô toi :
    où ça menait, si vers nulle part ?
    Ô tu creuses et je creuse, je me creuse jusqu’à toi —
    à notre doigt l’anneau s’éveille. »


    907694841.2.jpgPaul Celan
    La Rose de personne
    Traduit de l’allemand par Martine Broda
    Le Nouveau Commerce, 1979,
    rééd. José Corti, 2002


  • Anne Thébaud

    1578458606.jpg« Elle croyait naïvement qu’écrire allègerait sa peine, ouvrirait une brèche. Les mots n’empêchent pas de se cogner contre les murs, l’ivresse est brève de sentir les ailes du temps battre à ses tempes. L’écriture lui apporte le trop-plein de la conscience en effervescence et c’est dans ces alluvions brassées par le courant cérébral qu’elle accède momentanément à la vie. »
     
    Anne Thébaud
    Sentinelle
    Maurice Nadeau, 2007

  • Henri Thomas

    « Je leur abandonne cette vie, puisque je les ai laissé me faire ce que j’étais. Inutile de leur disputer ces apparences, ces loques de moi-même. Mais conserver l’idée que c’est moi tout de même, celui-là, que la continuité est certaine : croire que j’étais moins celui-là que ne suis celui que je veux être est le meilleur moyen de ne pas pouvoir faire le moindre changement. »
     
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    Henri Thomas
    Carnets 1934-1948
    édition établie par Nathalie Thomas
    préfacée par Jérôme Prieur
    Éditions Claire Paulhan, 2008

  • Saint Augustin

    472691921.jpg« 28. Du fond le plus secret de moi-même, mes lourdes pensées ont ramené toute la misère possible qu’elles avaient accumulée sous les regards de mon cœur. Un énorme ouragan s’est levé, provoquant une énorme pluie de larmes. Je me suis écarté d’Alypius pour laisser libre cours au fracas des larmes. J’avais besoin d’être seul pour le travail des larmes. Et je me suis éloigné pour ne pas être gêné par sa présence. Il comprit dans quel état j’étais. Oui, j’avais dû dire, je crois, je ne sais quoi d’une voix nouée de pleurs. Je me suis levé. Il est resté assis. Complètement abasourdi.
    Je suis allé me jeter, je ne sais comment, sous un figuier. Ne contrôlant plus mes larmes. Elles ont débordé et jailli de mes yeux. Tu as reçu ce sacrifice, et j’ai parlé, parlé, pas exactement en ces termes, mais j’ai dit quelque chose comme : et toi, Seigneur, quand ? quand, Seigneur, la fin de ta colère ? ne te rappelle pas nos crimes anciens. Car je sentais bien que c’est eux qui me retenaient. Je jetais des cris malheureux. Encore combien de temps ? encore combien de temps ? demain ! demain ! pourquoi pas tout de suite ? pourquoi ne pas en finir sur l’heure avec toutes mes saloperies ?

    29. Mes mots, mes pleurs, dans la terrible amertume de mon cœur brisé. J’entends alors une voix depuis la maison voisine. Un chant répétitif et récurrent. Une voix d’enfant, garçon ou fille, je ne sais plus. Attrape et lis. Attrape et lis. Aussitôt mon visage a changé. Perplexe. Était-ce une rengaine quelconque que les enfants avaient l’habitude de chanter en jouant? Non. Ça ne me disait rien. J’ai refoulé mes larmes et je me suis redressé. Ne doutant pas qu’il s’agissait d’un ordre divin qui me demandait d’ouvrir le codex et de lire le premier chapitre sur lequel je tomberais. J’avais entendu dire qu’Antoine, au hasard de la lecture de l’évangile, en avait retiré un avertissement, comme si ce qui était lu alors lui avait été adressé. »
    Saint Augustin
    Les Aveux, chapitre VIII
    Traduction par Frédéric Boyer
    P.O.L, 2008

  • Frédéric Boyer

    288422736.jpg« Plus nous regardions les vaches plus nous nous haïssions. À quoi aurions-nous ressemblé sans les vaches ?
    Elles inondent les prés de leur géométrie massive et lente.
    Toutes les fois où les vaches pensent à la mort, quelqu’un tue une vache. Dans chaque vache il y a quelqu’un à tuer. Un monstre à sacrifier qui n’est pas la vache elle-même mais très probablement nous-mêmes.
    Nous disons : si la vache maîtrise le langage – et donc son application – elle doit forcément savoir ce que signifient les mots. Et nous la frappons sans retenue quand elle ne sait pas et qu’elle ne vient pas à l’appel de son nom de vache.
    Probablement que les vaches nous rappellent impitoyablement quelqu’un.
    Les vaches ont trouvé ennuyeux de n’aimer personne. Pourquoi aiment-elles ce qu’elles aiment sinon pour ne pas aimer personne, sinon pour ne pas mourir seules – ce à quoi elles n’échapperont pas ?
    Le poison ce fut d’espérer qu’elles puissent exprimer un jour ce qu’elles aimaient. »
    Frédéric Boyer
    Vaches
    P.O.L, 2008
    859113570.jpg 
     
    Frédéric Boyer
    à propos de Vaches
    et de sa traduction réjouissante des Aveux de saint Augustin,
    – ces deux livres aux éditions P.O.L –
    à ses côtés Isabelle Baladine Howald et Guy Chouraqui
    à la librairie Kléber à Strasbourg le 26 mars 2008  à 17h30.

  • Dylan Thomas

    Mon HÉROS met à nu ses nerfs

    « Mon HÉROS met à nu ses nerfs tout le long de mon poignet
    Régnant du poignet à l’épaule,
    Il déballe la tête qui, comme un spectre ensommeillé,
    S’appuie sur mon souverain mortel,
    La fière épine ennemie des tours et des torsions.
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    Et ces pauvres nerfs ainsi reliés au crâne
    Souffrent sur le papier éperdu d’amour.
    J’étreins les mots fous que j’ai gribouillés
    Gémissant de toutes les faims de l’amour
    Et disant à la page le mal vide.

    Mon héros met à nu mon flanc et voit son cœur
    Marcher, comme une Vénus nue,
    Sur la plage de chair et enrouler sa natte sanglante.
    Dépouillant mes lombes de promesse
    Il promet une chaleur secrète.

    C’est lui qui tient les fils de cette boîte de nerfs
    Glorifiant la mortelle erreur
    De la naissance et de la mort, la triste paire de voleurs
    Et l’empereur du désir.
    Il tire la chaîne, la citerne se vide. »

    Dylan Thomas
    Dix-huit poèmes
    Traduit de l’anglais par Patrick Reumaux
    in « Œuvres tome I », Seuil, 1970

  • Rosmarie Waldrop

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    « Deux quels qu’ils soient, s’opposent. Vous marchez sur du bruit. Le vent le plus froid souffle des confins de la peur. Qui a été couché par écrit. La passion n’est pas naturelle. Mais le corps et l’âme sont meurtris par la mélancolie, fruit des rives sèches et tordues. La perte décolore la peau. Par moments vous dévorez des pommes, à d’autres vous vous mordez la main. »

    Rosmarie Waldrop
    Différences à quatre mains
    Traduit de l’américain par Paol Keineg
    Spectres Familiers, 1989