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Au jour le jour - Page 5

  • Maurice Chappaz, « L’île déserte »

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    Corinna Bille & Maurice Chappaz en 1942

     

    « — Et qu’emporterez-vous sur une île déserte ?

    Je me réveillais sur mon lit tandis que la neige accompagnait le sapin qui se balançait imperceptiblement à la fenêtre et qu’il n’y avait que lui et moi au monde.

    Mais la voix reprit comme si elle s’adressait à plusieurs hommes qui exploraient la nuit en train de finir.

    — Je vous inquiéterai. Un souvenir de votre aimée, un seul ?

    Vous êtes plus perdus que vos prés et vos fermes, constatait en moi le passant invisible.

    Je cherchais et ne voulais pas d’images. Qui sait ? Je me dis : ce vieux bocal aux griottes que je viens d’ouvrir. J’ai été saisi la veille. D’un coup les fruits m’ont piqué et j’ai reconnu mes cerisiers sauvages, les rejetons si vivaces de ceux que j’ai plantés autour de notre maison à V. J’ai cru m’y retrouver. J’ai senti avant que l’été s’use le parfum de l’air et la chaleur, juin qui s’ouvre, sur ma joue. Quand ce rouge à l’eau (qui est la couleur des merises), leur rouge un peu opalin commence à flotter. Et bien sûr, Elle était là sur le balcon, je ne distinguais pas ses traits de sa voix. Elle aussi était une saveur. Je fermerai les yeux sur l’île déserte. Que puis-je emporter de plus près de tout et me traversant que cette langue de verger que je sucerai ? Je survivrai autant de jours ou de nombre de semaines qu’il y a de fruits. Manger c’est disparaître comme la neige qui fond déjà sur le sapin qui devient si vert.

    Je m’endormis puis je songeai à la malachite, une petite pierre luisant au clair de lune qu’elle avait trouvée en descendant un chemin entre les vignes sous Venthône. Verte et brûlante. Elle l’avait fait tailler puis portée vingt ans en bague et ensuite l’avait partagée en deux pour chacune de ses nièces.

    Je leur réclamerai cet infime bijou âpre, très montagnard de ton. J’observe une attente dans l’aventure de cette pierre et une onde de magie prête à nous envahir. Une puissance a été mise en veilleuse. À elle seule, à mon doigt, étincelle d’une planète que j’aime, celle qui indique tantôt le soir tantôt le matin, elle me scellerait cette malachite dans un creux au fond du sable. Elle me marierait à l’île déserte.

    Oui, il y a encore une page d’écriture dans un tiroir. La dédicace de sa main en tête des Cent petites histoires d’amour…* “ce cœur éclaté dont le meilleur est pour lui, sa Corinna”.

    Ce seul feuillet de l’Arbre de vie me suffira mais l’issue sera tout de suite l’océan.

    Une île ce monde comme le dos d’une baleine. On dit que les marins en voyage croient à une terre ; ils l’abordent et pique-niquent. Ils allument un petit feu et l’île réveillée s’enfonce dans l’océan. Exactement ça, le moment de la mort, la terre nous quitte, on plonge dans l’eau sans limites ni demeures. »

     

    * Corinna Bille, Cent petites histoires d’amour, Gallimard, 1979

     

    Maurice Chappaz

    Le livre de C

    Préface de Christophe Calame

    Éditions de la Différence, 1995

  • Anne Perrier, « Feu les oiseaux (extraits) »

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    Anne Perrier en 1960

     

    « Si le monde

    Était un raisin transparent

    Qui survivrait ?

     

    L’aile d’un ange

    À ma fenêtre obscure

    Neige

     

    Mon cœur prends garde !

    Cette année quel retard

    Sur l’églantine

     

    L’heure qui monte vers midi

    Laisse tomber son ombre

    Dans la nuit

     

    L’été chaque fois plus royal

    Chaque fois plus mortel

    L’abeille toujours plus transparente

     

    L’oiseau touché à mort

    D’un coup de son aile blessée

    A dépassé le jour

     

    J’ai rejoint les oiseaux sauvages

    Oh ! ne me cherchez plus

    Qu’ailleurs »

     

    Anne Perrier

    Feu les oiseaux

    Payot, 1979

  • Franck Venaille, « La bataille des éperons d’or »

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    © Jacques Sassier

     

    « L’EAU

    des tourbières

    l’eau où mon règne perdure

    avant de glisser ce qui me reste de voix dans la fanfare

    et

    d’en être le speaker jamais abattu

    l’eau

    m’attire – tire – cette eau

    j’ai bien connu le bourgmestre

    il faisait apparaître la ligne d’horizon

    souris – mulots – hérissons – taupes

    devinrent mes amis ces années-là

    où je fus désigné fournisseur en eau potable pour récitals il

    faut être celui-ci qui bouleverse la salle entière

    ainsi

    la poésie un jour fermera boutique

    laissera une dernière fois ses rideaux métalliques

    comme cela fera chic et bon genre

     

    J’ai délaissé mon Palais d’enfant. J’ai vécu loin des canaux. Ailleurs. Face à la mer du Nord. J’ai écrit des livres. Il a encore fallu se battre contre les chars venus de Prusse. Je savais que par milliers, les tourbières m’attendaient. Certaines d’entre elles, depuis, je ne sais pas, moi, disons l’acte officiel attestant de la naissance chez le charpentier d’un enfant de sexe mâle dénommé comme déjà ? Jésus. Mais les tourbières souffraient-elles du froid? Quel était, oui quel était le meilleur angle pour tenter de pénétrer dans ce qui ressemblait au souterrain quasi secret du château d’Allemonde. Mais qu’entendait-on ? Des respirations irrégulières d’un soldat sommeillant durant ses heures de garde, c’est le destin des hommes qui m’attire. J’aime savoir. Quoi ? Ce qui se passe derrière les apparences. Le plateau attendait la fonte des neiges. D’énormes blocs de glace s’étaient rassemblés. De grandes dépressions se formèrent. J’avais quoi ? L’enfance mauvaise. Pourtant j’apprenais avec cœur le nom des rivières ici nées : la Sauve, la Gileppe, la Soor, la Helle. Mais voir les arbres combattre, pliés par le vent, perdre feuilles et branchages : comment supporter cela ? »

     

    Franck Venaille

    La bataille des éperons d’or

    Mercure de France, 2014

  • Marcel Cohen, trois enfants dans « Le grand paon-de-nuit »

    page 38 col 1 Marcel Cohen © Francesca Mantovani - Gallimard - copie.jpg

     

    « Affamé après plusieurs jours de fugue, un enfant, dans la rue, tente d’attirer l’attention des policiers pour qu’ils l’interrogent et le ramènent chez lui, mais avec assez de nonchalance pour qu’il ne soit pas dit qu’il se rendait.

    *

    La scène se répète jour après jour : au jardin public, l’enfant court derrière les pigeons ; il court de plus en plus vite, tend les bras, finit par trébucher et tombe. S’il éclate en sanglots, ça n’est jamais vraiment sous l’effet de la douleur, pourtant très réelle, mais de rage : il ne voulait qu’embrasser les oiseaux, tente-t-il d’expliquer.

    *

    Un enfant mimant sa mort, immobile sur le sol, yeux clos, les bras en croix comme le Christ (il n’imagine pas encore qu’on puisse mourir autrement), dans l’espoir qu’on va s’apitoyer, laisser éclater tout l’amour qui lui revient. On lui lance seulement : “Cesse donc tes jeux imbéciles et va te laver les mains pour passer à table !” »

     

    Marcel Cohen

    Le grand paon-de-nuit

    Collection Le Chemin, Gallimard, 1990

  • Robert Walser, « La forêt (extrait) »

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    Karl Walser

     

    « C’est en été naturellement que les forêts sont les plus belles, parce que, alors, rien ne manque à la pétulante richesse de sa parure. L’automne donne aux forêts un dernier charme, bref, mais d’une beauté indescriptible. L’hiver enfin n’est certainement pas propice aux forêts, mais même les forêts hivernales sont encore belles. Y a-t-il du reste dans la nature quelque chose qui ne soit pas beau ? Les gens qui aiment la nature sourient à cette question ; toutes les saisons leur sont également chères et ont la même importance car eux-mêmes se fondent en chacune d’elles par les sensations et la jouissance qu’ils en tirent. Comme sont splendides les forêts de sapin en hiver, quand ces hauts et sveltes sapins sont plus que lourdement chargés de neige, molle, épaisse, de sorte que leurs branches pendent longuement, mollement, jusqu’au sol, rendu lui-même invisible tant la neige est partout. Moi-même, l’auteur, je me suis beaucoup promené à travers les forêts de sapins en hiver et j’ai toujours très bien pu alors oublier les plus belles forêts d’été. C’est comme ça : ou bien on doit tout aimer dans la nature, ou bien on se voit interdit d’y aimer et reconnaître quoi que ce soit. Mais les forêts d’été sont quand même celles qui se gravent le plus vite et le plus vivement dans la mémoire, et ce n’est pas étonnant. La couleur se grave en nous mieux que la forme, ou que ce genre de couleurs monotones que sont le gris ou le blanc. Et en été la forêt est tout entière couleur, lourde, débordante. Tout alors est vert, le vert est partout, le vert règne et commande, ne laisse paraître d’autres couleurs, qui voudraient aussi se faire remarquer, que par rapport à lui. Le vert jette sa lumière sur toutes les formes de sorte que les formes disparaissent et deviennent des éclats. On ne prend plus garde aux formes en été, on ne voit plus qu’un grand ruissellement de couleur plein de pensées. Le monde alors a son visage, son caractère, il a ce visage-là ; dans les belles années de notre jeunesse il a eu ce visage, nous y croyons car nous ne connaissons rien d’autre. Avec quel bonheur la plupart des gens pensent à leur jeunesse : la jeunesse leur envoie des rayons verts, car c’est dans la forêt qu’elle a été le plus délicieuse et la plus captivante. Ensuite on est devenu grand, et les forêts sont devenues aussi plus vieilles, mais tout ce qui est important n’est-il pas resté le même ? Celui qui dans sa jeunesse était un garnement, il portera toujours un petit air, un petit insigne de garnement, qu’il gardera toute sa vie, et de même pour celui qui déjà en ce temps-là était un arriviste, ou un lâche. Le vert, le tout-puissant vert des forêts d’été, ne se laisse pas oublier ni des uns ni des autres ; à tous ceux qui vivent, qui veulent arriver, qui grandissent, il est pour toute la vie inoubliable. Et comme c’est bien que quelque chose d’aussi bon, d’aussi aimable, reste inoubliable de cette façon ! Père et mère et frères et sœurs, et coups et caresses et goujateries, et, liant tout cela, le fil intérieur de ce vert unique. »

     

    Robert Walser

    Les rédactions de Fritz Kocher (1904)

    Illustrations de Karl Walser

    Traduit de l’allemand par Jean Launay

    Postface de Peter Utz

    Gallimard, 1999, nouvelle édition Zoé Poche, 2024

  • Gustave Roud, « Cahier 1935, extrait III »

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    Gustave Roud, Robert, 1940

     

    Bord de ruisseau, 2 septembre

    assis sur une pierre glacée, avec le babil de l’eau — qui chuchote et gargouille de la gorge, sur plusieurs registres superposés, des timbres de basse et de ténor des chuintements qui s’amusent d’eux-mêmes, récitatif multiple intarissable — et fraternel soleil à travers les feuilles ; la menace d’orage sous les frênes se dissipe à force de fraîcheur cachée et de jeux paisibles de soleil et d’ombre. Causerie au pré du moulin tout à l’heure avec Robert et un ouvrier nu. Joli chargement d’un énorme char d’herbe tendre. Je prends des photos et essaie d’organiser d’autres prises. Ah tout essayer avant l’automne et l’hiver. J’ai vu pendant ces deux jours de pluie quel prix prenaient tout de suite quelques images de l’été.

    Hier, long dimanche à la maison ; seul tout l’après-midi, avec la présence réelle du jardin.

     

    Gustave Roud

    Petites notes quotidiennes (ou presque)journal 1933-1936

    Préface de Pierre Bergounioux

    Zoé Poche, 2024

  • Gustave Roud, « Cahier 1935, extrait II »

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    Moulin de Vulliens par Gustave Roud

     

    27 juillet, samedi

    Me revoici sur ce vieux banc du vieux moulin de Vulliens à demi suffoqué par un chiffon imprégné d’“huile de pierre” dont l’odeur intolérable s’aiguise encore à la moiteur de l’air. La sécheresse perdure, les près se brûlent et la moisson mûrit de toutes parts. Déjà quelques-uns de ces beaux rectangles jaunes (lundi) sont devenus cendre. Les moissons se précipitent. Chaque année on sème plus de blé, et le pays devient si beau que la disparition presque instantanée — quelques jours à peine — de sa vêture de froment n’en devient que plus douloureuse. Ce matin je descends par Les Combes et le beau champ où chaque jour je touchais un épi est fauché à deux chevaux. L’autre champ sur la colline — que nous avons longé hier soir, les tantes et moi, est mordu lui aussi par une faucheuse. Encore une fois, vais-je refermer la main sans rien saisir ?

    Rien n’égale maintenant mes facultés d’oubli — de désintéressement subit, devrais-je dire, l’irrégularité de ma mémoire sentimentale. Avec quel frisson, hier, je me suis aperçu que malgré toute une semaine d’absence loin de Vucherens je n’avais presque nul désir d’y remonter. Ma stupeur à voir ces choses auxquelles le cœur donnait sans cesse une valeur sans mesure tout à coup retomber à zéro ! Oui, ce glissement, ce retombement vers le néant de l’indifférence — comme un vêtement qui devient friperie, qu’on pousse du pied sans même le regarder ! — L’abbaye, je me souviendrai peut-être de quelques moments, de l’espèce de miroitement du paysage le samedi, les nuages noirs et blancs chassés sans trêve sur un pays bigarré, le cortège des danseurs, mon plaisir à retrouver les beaux accords de noir et de blanc des jeunes hommes et de leurs compagnes. Le froid de la nuit dominicale, ma solitude parmi tous ces attablés vers qui nul élan ne me portait comme jadis (le bruit de la fontaine se trouble, c’est un rossignol qui vient y boire).

    (Même jour, 6h). Je redescends après goûter vers le moulin, traverse Les Combes encore peuplées de moissonneurs — les uns goûtent à l’angle d’un champ — trouve l’ouvrier des Burnand et son valet en train de charger un char de gerbes — couleur d’or un peu pâle — contre la belle haie vert sombre où frisonne un saule comme cent mille poissons d’argent. Je suis seul sur le banc, avec le bruit de la fidèle fontaine et quelques oiseaux. Maintenant, sur le chemin montant — (mais je commençais cette phrase-contenance à cause d’un passant) — Le vent

    Gustave Roud

    Petites notes quotidiennes (ou presque)journal 1933-1936

    Préface de Pierre Bergounioux

    Zoé Poche, 2024

     

  • Gustave Roud, « Cahier 1935, extrait I »

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    « 17 juin — 19h La Croix

    Un oiseau chante à la cime du cerisier, caché sous les feuilles — pour moi. Je crois maintenant ce que j’avais pressenti tant de fois : le message de mes morts — Ils se servent des animaux, des fleurs pour nous parler encore, nous faire signe. Déchirants appels parce que rien ne peut les rendre efficaces si quelque amour ne nous y rend point sensibles. Le vent est tombé après un après-midi d’assauts infatigables contre les feuillages — et l’âme. Maintenant c’est le soleil couchant sur les collines, les foins frôlés avec toutes les fleurs dans l’ombre et seule encore scintillante l’aigrette des graminées. Je viens de passer aux Laviaux ­— j’aime ces grandes fermes solitaires où vit un monde — je crois que mon enfance à Brie pour toujours m’a donné ce goût — isolement et communion tout ensemble.

     

    Gustave Roud

    Petites notes quotidiennes (ou presque)journal 1933-1936

    Préface de Pierre Bergounioux

    Zoé Poche, 2024

  • Geoffrey Squires, « Il retourne sans cesse… »

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    « Il retourne sans cesse à la fenêtre

    c’est nous qui dépérissons

     

    Animaux

    dans les sous-bois

    dans les arbres

    attentifs à la lisière de la peur

    pattes crispées de joie

     

    Paysage

    à propos duquel il n’y a rien d’humain

     

    Il retourne sans cesse à la fenêtre

    une nuit chaude et tout

     

    Perception du champ    complexe non linéaire

    souvenirs

    et murmures de visages mêlés

     

    Et puis

    le grand cri d’ailes déchirées

    cette ombre à cheval sur notre ombre »

     

    Geoffrey Squires

    XXI poèmes, Unes 2021,

    repris dans « Choix de poèmes », bilingue, Unes, 2024

    Traduit de l’anglais (Irlande) par François Heusbourg

    https://www.editionsunes.fr/catalogue/geoffrey-squires/choix-de-po%C3%A8mes-geoffrey-squires/

  • Hong Zicheng, « Propos sur la racine des légumes »

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    « Laissons un peu à manger aux souris, n’allumons pas les lampes à cause des papillons.

    C’est parce que nos anciens ont eu de telles pensées que nous méritons de vivre et de donner la vie. Sans cela nous ne serions que des formes humaines sculptées dans la terre ou le bois.

     

    Celui qui déforme la vérité par ses calomnies est un petit nuage qui cache le soleil ; celui-ci ne tarde pas à retrouver son éclat.

    Celui qui séduit par ses flatteries est un vent qui s’insinue par les fentes des vêtements ; il fait du mal sans qu’on s’en aperçoive.

     

    Un homme satisfait est comme un liquide sur le point de déborder. Rien n’est plus redoutable qu’une goutte supplémentaire.

    Un homme en danger est comme un arbre sur le point de s’abattre. Rien n’est plus redoutable pour lui qu’une simple chiquenaude.

     

    Lorsque le vent tourne et affole les nuages il faut se tenir ferme sur ses pieds.

    Lorsque les arbres et les fleurs sont dans tout leur éclat il faut lever les yeux plus haut.

    Lorsque la route devient escarpée et dangereuse il faut faire demi-tour à temps.

     

    Si je peux me garder libre de toute contrainte, qu’est-ce qui pourrait me mobiliser, que ce soit l’appât de la gloire et du gain, ou la peur de la honte et de l’échec ?

    Si je peux préserver ma quiétude spirituelle qu’est-ce qui pourrait m’aveugler sur ce qui est bien ou mal, utile ou nuisible ?

     

    Lorsqu’on entend, près d’une haie de bambou, un chien aboyer ou un coq chanter, on se sent transporté dans un monde libre comme les nuages.

    Lorsqu’on écoute, au milieu de ses livres, les cigales striduler ou un corbeau croasser, on accède à un autre monde au sein de la quiétude.

     

    Regardons, par notre fenêtre grande ouverte, l’eau verte et les montagnes bleues qui avalent et recrachent les nuages. Cela nous fait comprendre la spontanéité de l’univers.

    Écoutons, dans les forêts de bambous touffues, les jeunes hirondelles apprendre leur babil et les tourterelles roucouler au fil des saisons. Cela nous fait oublier la distinction entre le moi et les autres créatures.

     

    Si on s’applique à réfléchir à ce qu’il y a avant la naissance et après la mort, les pensées se taisent et le cœur s’apaise. On se sent porté au-dessus des choses de ce monde, promené dans ce qui fut avant ce qui est. »

     

     

    Hong Zicheng (1572-1620)

    Propos sur la racine des légumes

    Traduit du chinois et présenté par Martine Vallette-Héméry

    Zulma, 1995, réédition 2021

    https://www.zulma.fr/livre/propos-sur-la-racine-des-legumes/

  • Kathleen Jamie, « Les cerfs »

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    « Voici la multitude, les bêtes

    que tu voulais me montrer, m’entraînant

    en amont, toute la matinée, à travers la bruyère battue

    par le vent, jusqu’à la crête de la colline.

    Au-dessous de nous, dans le vallon voisin, voici

    la calme et grave fraternité, descendue

    pour échapper à l’hiver, pour échapper à la faim,

    tous agenouillés comme les signataires d’un pacte ;

    leurs lourdes ramures, polies à l’ancienne,

    s’élèvent au-dessus de la végétation

    comme les mâts d’un port, ou les tours d’une ville.

    Nous sommes allongés l’un près de l’autre, et bien que le vent

    chasse au loin nos odeurs de femme et d’homme, chaque

    tête de cerf semble tournée vers nous — vers nous,

    mais pas sur nous ; nous sommes tenus, et les tenons,

    en respect mutuel. Je soupçonne que tu

    espérais m’impressionner, me faire découvrir

    notre pays commun, m’emmener plus loin

    dans ce que tu sais, mais peu désireux

    de susciter la peur, tu t’éloignes déjà

    tranquillement, certain que je t’accompagnerai,

    comme je le ferais maintenant, presque n’importe où. »

     

    Kathleen Jamie

    La révision

    Traduit de l’anglais et de l’écossais par Christian Garcin

    La Baconnière, 2024

    https://editions-baconniere.ch/fr/catalogue/la-revision

     

    Cette page est dédiée à Janet, dans l’île

  • Peretz Markish, « Le Monceau »

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    « Vous les folles, Ô vous mes jambes insensées,

    Je vais toute la nuit mais en vain vous pousser…

     

    Quelles plaies, et de qui, quelles portes pleurantes

    Me faut-il esquiver dans ce monde en attente ?

     

    Faible lueur – des petites fenêtres reptiliennes,

    Mais il n’y a personne, ou qui sorte ou qui vienne…

     

    En attendant ses hôtes la tristesse s’abrite,

    Gros chat qui siège à la porte brisée du gîte…

     

    Si jaune le couchant, d’un tigre c’est la peau,

    Passez mon seuil, ah quel silence, quel repos !

     

    Vous les folles, Ô mes jambes insensées,

    Je vais toute la nuit mais en vain vous pousser… »

     

    Peretz Markish

    Le Monceau et autres poèmes

    Traduit du yiddish et présentés par Charles Dobzynski

    L’improviste, 2000

    https://www.limproviste.com/fr/44-peretz-markish