dimanche, 10 juillet 2011
Marcel Proust, né à Auteuil le 10 juillet 1871
« Si c’était cette notion du temps incorporé, des années passées non séparées de nous, que j’avais maintenant l’intention de mettre si fort en relief, c’est qu’à ce moment même, dans l’hôtel du prince de Guermantes, ce bruit des pas de mes parents reconduisant M. Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, intarissable, criard et frais de la petit sonnette qui m’annonçait qu’enfin M. Swann était parti et que maman allait monter, je les entendis encore, je les entendis eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le passé. Alors, en pensant à tous les événements qui se plaçaient forcément entre l’instant où je les avais entendus et la matinée Guermantes, je fus effrayé de penser que c’était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s’éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l’écouter, je dus m’efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi. Pour tâcher de l’entendre de plus près, c’est en moi-même que j’étais obligé de redescendre. C’est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais que je portais. Quand elle avait tinté, j’existais déjà, et depuis, pour que je l’entendisse encore ce tintement, il fallait qu’il n’y eût pas eu discontinuité, que je n’eusse pas un instant cessé d’exister, de penser, d’avoir conscience de moi, puisque cet instant ancien tenait encore à moi, que je pouvais encore retourner jusqu’à lui, rien qu’en descendant plus profondément en moi. Et c’est parce qu’ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment, parce qu’ils contiennent tant de souvenirs de joies et de désirs déjà effacés pour eux, mais si cruels pour celui qui contemple et prolonge dans l’ordre du temps le corps chéri dont il est jaloux, jaloux jusqu’à en souhaiter la destruction. Car après la mort le Temps se retire du corps, et les souvenirs, si indifférents, si pâlis, sont effacés de celle qui n’est plus et le seront bientôt de celui qu’ils torturent encore, mais en qui ils finiront par périr quand le désir d’un corps vivant ne les entretiendra plus.
J’éprouvais un sentiment de fatigue et d’effroi à sentir que tout ce temps si long non seulement avait, sans une interruption, été vécu, pensé, secrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, moi, juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer. La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray, si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne me savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessous de moi, en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années. »
Marcel Proust
Le Temps retrouvé
Bibliothèque de la Pléiade, 1983
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dimanche, 03 juillet 2011
David Gascoyne
Fête
Après avoir eu longtemps soif du ciel, c’était le ciel,
Ce lac d’éther ; vaste voûte azurée,
Intense étendue entre les bords de l’horizon !
Sur les quais
Les fenêtres ouvertes brillaient comme des ailes,
Tissant de longs rayons parmi les arbres sans feuilles ;
Les sirènes des chalands à la dérive chantaient,
Et la journée entière
Buvait le cours fertile du ciel.
Et dans les faubourgs de la ville
Où les dernières bâtisses portent leur regard vide
À travers les terrains vagues, où des ruisseaux rouilleux
Parmi des carrés bruns de sol élimé
Poursuivent leur infiltration, un train sauvage
Se ruait dans une traverse avec des cris de triomphe,
Lâchant des banderoles d’épaisses fumée en tourbillons
Qui montaient et restaient suspendus, pressentiments, dans l’air…
Encore une fois la terre, son âme enfouie ranimée,
Aspirait à la splendide explosion de l’Été
Ainsi qu’à une mort illustre.
Paris, 1938
David Gascoyne
Misere
Traduit de l’anglais par François Xavier Jaujard
Granit, 1989
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vendredi, 17 juin 2011
Robert Creeley

Films de Bresson
Un film de Robert
Bresson montrait un yacht,
le soir sur la Seine,
tout illuminé, et deux jeunes
gens le regardaient, assez pauvres
apparemment, du haut d’un pont tout près de là,
la fille et le garçon comme on en trouve
dans toutes les histoires de ce genre, une
histoire on ne peut plus classique. Et puis
les années passent, comme ça, pourtant
je me suis identifié au jeune
Français plein d’amertume,
j’ai connu la même inquiétude
complaisante et la distance
que lui faisait sentir son amie.
Mais dans un autre film
de Bresson il y avait ce
Lancelot vieillissant avec son
armure encombrante, debout
dans un bois de petits arbres,
hébété, en sang, lui
et aussi son cheval, et
il tentait de retourner au
château, lequel n’était
pas très grand. Cela
m’a ému, que
la vie au fond ne soit
rien d’autre. Vous êtes
amoureux. Vous êtes dans
un bois, avec un
cheval, en sang.
L’histoire est vraie.
Robert Creeley
Échos
Traduit de l’américain par Jean-Paul Auxeméry
Format américain, 1995
Pour se le procurer : LeGam@enfrance.com
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lundi, 13 juin 2011
Mathieu Brosseau, Philippe Rahmy & Stéphane Dussel, Mots Tessons
Une nouvelle maison d’édition, créée par Armand Dupuy, poète, et Stéphane Dussel, peintre, et voici qu’intrigué on va humer les deux brefs livres qui viennent de paraître.
Dans L’espèce, joli livre à l’italienne, Mathieu Brosseau pose deux questions essentielles (la première sans point d’interrogation cependant…), qui sont aussi les titres de chapitres : « Et s’il ne fallait plus dire/Que les signes du silence » et « Et s’il fallait dire l’absence/quels seraient les signes du silence ? » Tout le projet tient entre ses deux propositions et la réponse, si réponse il y a, nous parvient sous forme d’énoncés, d’entrelacements, d’assonances… dans « le brouhaha des siècles glissés ». Et comme le souligne Fabrice Thumerel dans sa préface : « Ouvrir l’espèce, c’est faire place à l’animal : c’est alors que les signes se font singes. » C’est dit et c’est dire, on va le voir, si les deux premiers livres de Mots Tessons se « parlent ».
Cellules souches se tient bien droit, permettant aux encres, lavis, de se frotter aux textes sur des valeurs de noir et blanc qui se répondent avec pertinence. Car le livre est « fabriqué » à quatre mains et l’on ne sait jamais très bien à qui l’on doit quoi. Bâti à partir d’une lettre de Dussel à Rahmy, dont on retiendra comme éléments déclencheurs ces deux phrases, la première et la dernière : « Il faut d’abord question d’un singe, d’un singe que j’avais sur l’épaule et qui te grignotait les cellules . », « Je ne te connais pas. Tu ne me connais pas. Nous nous connaissons. Le singe est un point de départ. »
Claude Chambard
Mathieu Brosseau
L’espèce
60 p. ; 13 €
Philippe Rahmy & Stéphane Dussel
Cellules souches
30 p. ; 15 €
Cette chronique a paru une première fois dans CCP n° 20, septembre 2010.
Mathieu Brosseau vient de publier Uns au Castor Astral , nous y reviendrons prochainement.
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vendredi, 03 juin 2011
Dominique Fourcade, "eux deux fées"
« Ne nous ont pas quittés, c’est tout le contraire. Cela veut-il dire qu’ils nous ont emmenés là où ils sont ? Très certainement, une part considérable de nous-mêmes en tous cas, cette part qui ne saurait être détachée d’eux. Ou bien les avions-nous si peu que ce soit précédés, dans cette action d’ensemble ? Et tout de suite une voix : tu te prends pour qui, pour dire ça ? Je me prends pour ce que je suis, personne, à ce stade et depuis toujours. »
Dominique Fourcade
eux deux fées
Michel Chandeigne, 2009
16:14 Publié dans Écrivains, Livre | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : dominique fourcade, euxdeuxfées, chandeigne
lundi, 30 mai 2011
Bernard Collin, "Une espèce de peau mince"
« 21.11
vous n’avez jamais tiré de lignes aussi droites, retour à bord, dimanche fin d’après-midi, la plus belle et la plus bleue et la plus froide journée, la même journée qu’hier et avant-hier, les trois n’en faisant qu’une et la même carafe entamée sur la table ronde, la quantité d’un verre d’eau qu’il avait bu, avant de sortir, descendre à terre, rien n’a bougé, une pièce a été ajoutée, une tenue de combat verte et trois grandes serviettes ou un drap pour le transport, je viens vous couper les cils, en haut seulement, les cils supérieurs gauches qui tiennent à la paupière et on passe dessus un produit marron, et membrane produit des sons, d’où le rapport entre le corps de la phrase, déchiffrer la musique et ceci, il faudra que vous ayez fait votre toilette pour 8 h et demie, l’opéra s’allume, reste allumé trente secondes, s’éteint, mauvais fonctionnement ou neige ou scène du monument recherchée, spectacle comme l’éclairage d’une pharmacie française avec la croix verte qui s’allume se dilate et s’éteint, vous me copierez mille lignes avant l’opération, ne pas oublier qu’il n’a pas de caractère, le chant a des membres, si la musique est plus divisée que le langage, un chant organisé, un chant articulé, on lirait facilement ce qu’il écrit, parle de l’écriture, il n’est pas toujours compris quand il s’exprime, parle et rien à écouter, rien que je comprenne, écouter c’est perdre son temps, rien à apprendre, perdre son temps, il faut perdre sa vie, rien de solide par là, et si c’est drôle il n’y a pas de preuve, je n’ai pas compris, le verre tremble plus fort sur la table, et la carafe maintenant presque vide, ou le bras de plus en plus lourd en s’appuyant, demander si à jeun c’est sans boire, quand la carafe sera sèche ce sera l’heure de se coucher, je pense à Li. à W. la dernière représentation hier à côté à vol d’oiseau, la peau préparée pour écrire, les cils rasés les yeux grandissent, les yeux sont plus grands, 22, »
Bernard Collin
Une espèce de peau mince
Michel Chandeigne, 1995
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dimanche, 08 mai 2011
Emmanuel Hocquard, "Les Coquelicots"
des espaces qui ne communiquent pas
Un jour, enfant, au cours d’une promenade estivale dans la campagne en fin d’après-midi, j’ai vu des coquelicots en bordure d’un champ, au bout d’une petite route, quelque part entre la Villa Harris et le Cap Malabata.
En dépit de sa banalité, l’impression que m’a laissée cette vision est l’une des plus fortes qu’il m’ait jamais été donné d’éprouver. Chaque fois que je vois des coquelicots, c’est cette image qui revient me faire battre le cœur.
Coquelicot : onomatopée du cri du coq (coquerico, cocorico). Petit pavot sauvage à fleur d’un rouge vif, ainsi nommé par référence à la couleur de la crête du coq.
L’émotion (la sensation, aurait dit Matisse) contient tout. Les circonstances ne l’expliquent pas ; ce sont elles, au contraire, qui se trouvent mises en question.
C’était quelque part au début d’un été. Coquelicots contiennent été et quelque part.
Que dire de l’impression ressentie alors ? Ni surprise, ni étonnement, ni joie particulière. Juste une légère sensation d’étrangeté. De décalage. Rien d’autre.
Un été. Nulle part. Loin de. À l’écart. Un champ quelconque. Pas d’arbres. Personne. Pas de voix. La petite route — pas un chemin — menant à ce champ et tournant en u pour revenir sur elle-même.
La route des coquelicots.
Aujourd’hui elle n’existe plus. Le champ non plus.
Reste l’image des coquelicots.
L’étrangeté.
La solitude.
Emmanuel Hocquard
Les coquelicots. une grammaire de tanger iii
Centre international de poésie Marseille,
coll. ‘“Le Refuge en Méditerranée”’
avril 2011
60 p. ; ill. ; 10 € www.cipmarseille.com
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lundi, 02 mai 2011
William Carlos Williams, "Paterson"
« Le feu brûle; c’est la première loi.
Quand le vent l’attise, les flammes
s’étendent alentour. La parole
attise les flammes. Tout a été combiné
pour qu’écrire vous
consume, et non seulement de l’intérieur.
En soi, écrire n’est rien; se mettre
En condition d’écrire (c’est là
qu’on est possédé) c’est résoudre 90%
du problème : par la séduction
ou à la force des bras. L’écriture
devrait nous délivrer, nous
délivrer de ce qui, alors
que nous progressons, devient--un feu,
un feu destructeur. Car l’écriture
vous assaille aussi, et on doit
trouver le moyen de la neutraliser--si possible
à la racine. C’est pourquoi,
pour écrire, faut-il avant tout (à 90%)
vivre. Les gens y
veillent, non pas en réfléchissant mais
par une sous-réflexion (ils veulent
être aveugles pour mieux pouvoir
dire : Nous sommes fiers de vous!
Quel don extraordinaire! Comment trouvez-
vous le temps nécessaire, vous
qui êtes si occupé? Ça doit être
merveilleux d’avoir un tel passe-temps.
Mais vous avez toujours été un enfant
bizarre. Comment va votre mère?)
--La violence du cyclone, le feu,
le déluge de plomb et enfin
le prix--
Votre père était si gentil.
Je me souviens très bien de lui.
Ou : Crénom, Docteur, je suppose que c’est très bien
Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire?
[…]
(en respirant dans les livres)
les vapeurs âcres,
pour parvenir à déchiffrer
faussant le sens pour détecter la norme, pour
traverser le crâne de l’habitude
et atteindre un lieu d’où la tendresse
les femmes et les enfants sont exclus — une tendresse
pour ce qui brûle
[…]
Essoufflée, en toute hâte,
la multiple nuit (des livres) se lève! se lève
et entonne (une fois encore) sa chanson, en attendant le
déshonneur de l’aube
[…] Ça ne durera pas toujours,
aux abords de l’immense mer, l’immense, immense
mer, balayée par les vents, la “mer de vin sombre”
Un cyclotron, une criblure
Et là,
dans le silence du tabac : dans le tipi ils sont étendus
en tas (un tas de livres)
antagonistes,
et rêvent de
tendresse--ils ne peuvent pénétrer, ne peuvent
secouer la malice du silence (ça les forcerait à
bouger) mais ils demeurent--des livres
c’est-à-dire, hommes de l’enfer,
qu’ils règnent sur la vie qui s’achève.
On me demande d’être clair. Oh clair! Clair!
Quoi de plus clair, entre tout, que
rien n’est moins clair, entre un homme et
son écriture, que de savoir qui est l’homme et
quoi l’écriture, et lequel des deux a
le plus de valeur »
William Carlos Williams
Paterson
Traduit de l’américain par Yves di Manno
Flammarion, coll. Textes, 1981, rééd. José Corti, coll. Série américaine, 2005
Cet extrait est fidèle à l’édition originale française de 1981. La ponctuation particulière a été respectée. Les parties entre […] sont dans le livre narratives et interrompent régulièrement le poème. Il m’a semblé judicieux de donner ce poème sur l’écriture sans ces coupures. Il ne reste plus qu’à lire l’intégralité de cet immense livre.
14:44 Publié dans Écrivains | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : william carlos williams, paterson, yves di manno
mercredi, 27 avril 2011
Pascal Quignard, "nostalgia"
« Le mot nostalgia fut créé par un médecin de Mulhouse qui s’appelait Hofer. Cette invention eut lieu en 1678. Le médecin Hofer essayait de trouver un nom pour définir une maladie qui frappait les soldats mercenaires, particulièrement ceux natifs de Suisse.
Soudain ces Suisses, piétons ou officiers, sans même chercher à déserter les troupes dans lesquelles ils s’étaient engagés, se laissaient mourir dans le regret de leurs alpages.
Ils pleurent.
Quand ils parlent, ils rapportent sans fin les souvenirs des mœurs de leur enfance.
Ils se pendent aux branches des arbres en nommant les chiens de leurs troupeaux.
Le médecin Hofer chercha dans son dictionnaire de langue grecque le mot de retour puis préleva celui de souffrance. De l’addition de nostos et d’algos il fit nostalgia.
En façonnant ce nom, en 1678, il baptisa la maladie des baroques.
[…]
La nostalgie est une structure du temps humain qui fait songer au solstice dans le ciel.
[…]
La maladie du retour impossible du perdu — la nostalgia — est le premier vice de la pensée, à côté de l’appétence au langage. »
Pascal Quignard
Abîmes, extraits du chapitre xii
Grasset, 2002, rééd. Folio n°4138, 2004
photo © : C. Chambard
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lundi, 25 avril 2011
Roger Laporte, 20 juillet 1925 — 24 avril 2001
Roger Laporte est mort le mardi 24 avril 2001. Il avait soixante-seize ans. Son œuvre est considérable. Nous devons continuer à la lire, à y trouver des nourritures pour le voyage qui nous reste à faire. Il m’avait confié le manuscrit de ce livre, Écrire la musique, que je suis fier d’avoir publié et de continuer à vendre bon an mal an à quelques poignées d’exemplaires, preuve qu’il y a encore des lecteurs pour ce travail — cette vie — d’écriture à nul autre comparable. On trouvera l’essentiel des textes de Roger Laporte — La Veille, Une voix de fin silence, Pourquoi ?, Fugue, Supplément, Fugue 3, Codicille, Suite et Moriendo — dans le volume Une vie, publié par P.OL. en 1986.
« Pourquoi ma passion pour la lecture m’a-t-elle conduit, à l’âge de treize ou quatorze ans, à m’identifier à un personnage d’écrivain plutôt qu’à un Capitaine au long cours ? Je l’ignore, mais, même si je connaissais le secret de ma “vocation”, je n’aurais pas la réponse à la seule question qui mérite d’être posée : pourquoi ai-je désiré, non pas devenir écrivain, mais écrire tels livres plutôt que tels autres livres ? Pour répondre il me faudrait tout d’abord faire une analyse du champ littéraire et philosophique en 1945, expliquer par exemple que 1943 est pour moi, comme pour d’autres, l’année de parution de Faux pas plutôt que celle de L’Être et le Néant, mais une telle étude, même exhaustive, serait insuffisante, car une certaine idée que je me suis faite de la littérature ne trouve pas son origine dans la Grande Bibliothèque.
À la réflexion, plus de quarante ans plus tard, et en dépit des risques inhérents à toute reconstitution, je crois pouvoir avancer la proposition suivante : lorsque j’avais dix-huit, dix-neuf ans, à une époque où je n’avais pas encore écrit une seule ligne, ce qui m’a le plus marqué, ce qui a commencé à induire certains effets qui sont devenus lisibles seulement plusieurs décennies plus tard, n’a pas été la littérature, même pas la lecture, certes déterminante de Proust, mais la musique de chambre, très précisément ma première audition de l’intégrale des quatuors à cordes de Beethoven que vint donner à Lyon, salle Rameau, le quatuor Löwenguth. »
Roger Laporte
Écrire la musique
Éditions à Passage, 1986
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mercredi, 20 avril 2011
Joanne Anton “Le Découragement”
Dans la très élégante collection à 6€10, Allia publie un premier livre, qui doit certes à Thomas Bernhard, mais surtout au fait même d’écrire, à l’angoisse, au découragement, à la folie… Tout de digressions souvent drôles, emmené par une pensée en effervescence, obsessionnelle et démentielle souvent, Le Découragement mérite que l’on s’y attarde, et on pourra en profiter pour relire Marcher, que l’on ne trouve bizarrement que dans « Récits, 1971-1982 » dans la collection Quarto aux éditions Gallimard.
« Dans Marcher de Thomas Bernhard, un homme parle à un autre de la folie d’un autre. Et. Il serait bon de s’en inspirer si d’aventure on marchait nous aussi avec quelqu’un. On parlerait à un autre du découragement d’un autre, comme Oelher parle de la folie de Karrer à un autre.
On aurait peut-être dû faire ça, pense-t-on à présent sur le boulevard, l’écrivant plus tard. Oh ! On aurait dû ! On remue le couteau dans la plaie du lundi ; tout est bon lundi, tout nous sert lundi à prouver que notre récit sur le découragement ça ne va pas. On aurait dû pousser notre imitation bien plus loin, se dit-on, l’écrira-t-on, et dès mercredi dernier, écrire une conversation où converser de manière conversante avec un autre sur le découragement d’un autre. On s’est trompé de chemin depuis le début. Nous tenons la preuve de ne pas avoir mis notre récit suffisamment sous protection, sinon le jugerions-nous ? Se dit-on Thomas Bernhard, ça ne va pas ? On serait bon pour Steinhof si l’on pensait le contraire de sa pensée, hurlant sur le boulevard que Thomas Bernhard, c’est de la marchandise de rebut autrichien. Et. Qu’à bien y regarder, Marcher, c’est raté. »
Joanne Anton
Le Découragement
Allia, 2011
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samedi, 16 avril 2011
Andrzej Stasiuk
« Oui, la mélancolie et la nostalgie sont le seul moyen de ne pas devenir fou en Allemagne. C’est la seule façon de neutraliser psychiquement ce pays. J’essaie d’imaginer un Allemand en train de pleurer et je rigole. Je n’arrive même pas à imaginer une Allemande qui pleure. Ou alors c’est une immigrée avec un passeport allemand. Oui le monde serait un peu meilleur si on pouvait imaginer un Allemand qui pleure. Hélas. Restent les enfants allemands, les nourrissons allemands. La mélancolie tenue en bride et l’alcool en quantité raisonnable — voilà le seul moyen de survivre à un voyage littéraire de Munich à Hambourg. Regarder les usines Mercedes et ravaler ses larmes. Monter dans le cigare d’argent de l’ICE* et avoir l’automne dans le cœur. Se promener dans le Stade olympique de Berlin et fredonner une mélodie tzigane de Transylvanie. Ne succomber à aucun prix à l’ambiance des rues, des places et des transports en commun. Regarder dans les yeux le citoyen de soixante-dix ans à lunettes à monture dorée assis en face dans le compartiment et boire une gorgée de Jim Beam d’une longueur est-européenne. Le plus souvent, le citoyen détourne le regard, de peur qu’on lui offre à boire. Ce sont des conseils tout simples, mais qui peuvent servir si on part pour une semaine ou deux. »
* Intercity-Express, train à grande vitesse.
Andrzej Stasiuk
Mon Allemagne
Traduit du polonais par Charles Zaremba
Christian Bourgois, 2010
12:03 Publié dans Écrivains | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : andrzej stasiuk, mon allemagne, charles zaremba, christian bourgois


