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dimanche, 03 juillet 2016

Jean-Christophe Bailly/Éric Poitevin, « Le puits des oiseaux »

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© éric poitevin

 

« […] cette chute que l’on voit, c’est sa répétition infiniment recommencée qui s’espace d’image en image d’une photographie à une autre, ce qui revient à dire que chacune de ces images est comme un tombeau léger, comme une feuille légèrement posée sur la mort. Cette chute n’est pas absolu, n’est pas une essence – c’est celle, à chaque fois, d’un être qui, vivant, fut la vie même, et dont la vie, ainsi, nous est renvoyée. La vie, c’est-à-dire aussi, dans son rayonnement, le pays dans lequel l’oiseau vivait, le territoire d’air et de brindilles, de terres lourdes et de soirs distendus où il avait fait son nid. Dans la conception chinoise de l’émotion musicale, la qualité la plus grande est atteinte lorsque justement le son commence à s’en aller – c’est au moment où elle s’évanouit que peut-être perçue dans sa plénitude l’exacte résonance du timbre. Les oiseaux morts, ici, sont les sons disparaissant du pays qui les porta ou qui les vit passer. Et ce n’est pas seulement qu’il y ait une solidarité native entre les lignes de crête des collines et les trajectoires des envols, ou entre les plus fines matériologies du sol et les enchevêtrements des ramures et le jeu, en eux, sur eux, du soleil et de l’ombre, c’est aussi que, sous la portée des ailes et selon leur idée, c’est tout le pays survolé qui revient. »

 

Jean-Christophe Bailly

Le puits des oiseaux – nature morte

pour des photographies d’Éric Poitevin

Seuil / Fiction & Cie, 2016

la série de photographies présentée dans ce livre est l’objet d’une exposition organisée par le centre d’art Vent des Forêts dans la nef de l’ancienne église fortifiée à Dugny-sur-Meuse, durant le mois de juillet 2016

http://ventdesforets.org/oeuvre/le-puits-des-oiseaux/

mercredi, 29 juin 2016

Tarjei Vesaas, « Vie auprès du courant »

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« Le Chemin

 

Les traces ne paraissent pas.

N’estampillent pas les flaques de boue,

les fondrières.

Le pied a été léger.

Mais celui qui est arrivé connaît le chemin.

Sait l’encoche essentielle

où placer le pied.

Arrive au sommet de la colline et contemple heureux

le chemin plus loin devant.

S’allonge sur le coteau pour se reposer

et attend de la compagnie.

Les voilà qui se présentent, tels d’aimables conseillers,

ceux qui ont déjà pris leur forme.

Il nous semble pouvoir leur parler de

nos affaires les plus secrètes,

tout en taillant une baguette

avec un petit canif.

Nous sommes tous rassemblés. Personne ne le sait

ni ne le saura.

Nous taillons de baguettes et les plantons dans la terre

et parlons jusqu’au coucher du soleil.

 

Après, alors que le crépuscule descend sur nous,

nous en savons davantage :

Il nous faut marcher dans le noir,

en grands virages et lacets.

Nous ne disons plus un mot.

Si nous parlions, le chemin sombrerait.

Mais arriver, personne n’ose le mentionner.

Cela doit se produire sur le vaste site

où des bassins limpides confluent

des quatre vents,

et fusionnent

en immenses espaces transparents

sans le savoir, sans le vouloir.

On est alors arrivé

et l’on n’est plus. »

 

Tarjei Vesaas

Vie auprès du courant – 1970

Traduit du nynorsk par Céline Romand-Monnier

avec la complicité de Guri Vesaas & Olivier Gallon

bilingue

postface d'Olivier Gallon

La Barque, 2016

mercredi, 22 juin 2016

Jacques Roman, « Proférations »

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© : dcollin

« Le 19. 1. 1991 échoué

 

… veilleur ne criera pas éveillé échoué immobile boule dans la gorge en janvier œil sur la mort drapée d’étoiles et de galons aux quatre points cardinaux oubliés n’écrira pas sur les murs du vieux monde sa honte portée devant vous échoué à l’heure qu’il est ce soir il tourne en rond tandis qu’on lui arrache la bonté prie que soit donné à l’enfant pitié des années et des années d’oreille lui échoué muet sans rôle ici ne blâmez pas son espoir en vous l’être a fait son feu consolation par tous les pores de la peau entendez veilleur ne criera pas échoué n’écrira pas éveillé échoué en janvier parmi les miettes éparpillées de la joie qui nous fut ciel ici supplie brûlez ces mots toute la fausse monnaie afin que ne tombent et sa vie et la vôtre en été tous sens à l’abîme échoués la boule en la gorge nommez-la amour encore là-bas demain où sa poussière dansera dans un autre janvier où n’aura plus cours cet enfer qui prit en toutes lettres nom d’homme jusqu’en ce sable échoué terrassier de l’interminable dans la énième heure du matin ici où ne criera pas en janvier veilleur éveillé la boule en la gorge où ne saignons ni vous ni lui pourtant écoutez l’entendez-vous cette parole allant dans le silence ainsi l’abandonnant où le sang coule… »

 

Jacques Roman

Profération

Éditions Isabelle Sauvage, 2016

lundi, 20 juin 2016

Ishikawa Takuboku, « Une poignée de sable »

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« Tôt ce matin

écrite par cette jeune sœur qui a déjà passé l’âge de se marier

j’ai lu une lettre qui ressemblait fort à une lettre d’amour

 

Que quiconque la lisant

ne puisse m’oublier

telle est la longue lettre que je voulais écrire ce soir

 

Grondé

un cœur d’enfant éclate en sanglots

Tel est le cœur que je voudrais avoir

 

Comme une bête malade

mon cœur

dès qu’il entend parler du pays s’apaise

 

Souffrance de l’errance que je n’aurai su rendre

dans ce brouillon dont l’écriture

m’est si pénible à relire !

 

Quelque part

traîne comme une odeur de peau de mandarine brûlée

voici le soir 

 

Venu dans ce parc un jour de beau temps

en marchant

j’ai pris conscience du déclin tout récent de mes forces »

 

Ishikawa Takuboku

Une poignée de sable

Traduit du japonais par Yves-Marie Allioux

Philippe Picquier, 2016

samedi, 18 juin 2016

Pascal Quignard, « Critique du jugement »

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© : cchambard

 

« La beauté est comme l’oiseau qui se réveille sur la branche dans l’aurore. Il prend son envol dès le premier rayon du jour. L’embellissement de la beauté au sein d’elle-même, telle est la modification de l’aube. Elle n’a pas d’autre fin que l’envol dans la première lueur pour rejoindre la source de la lumière naissante. La moindre araignée, la moindre mouche s’insère dans le jaillissement de tout ce qui est neuf, innocent, intact, irradiant. Alors la beauté est ce qui vient flotter dans l’extrême fraîcheur d’une espèce de natalité sans fin. Vague invisible dans l’air qui s’élève, qui ne retombe tout à coup que pour se réélever d’une façon toujours plus neuve. Éclaboussement toujours imprévisible. La beauté est contiguë à une liberté sans fin. »

 

Pascal Quignard

« Sur la merveilleuse ignorance divine »

Critique du jugement

Galilée, 2016

mercredi, 15 juin 2016

Isabelle Baladine Howald, « Hantômes »

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© : cchambard

 

« le sommeil les baisers ferment les yeux

sans la mort

ta bouche dans ma bouche – même souffle   j’inspire

et expire ton souffle   ne les distingue plus   j’aimerais

 

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

 

     fermer les yeux

– je ne veux pas

fermer les yeux –

 

 

 

Le gris bleu violet de l’iris, inimitable, j’ai laissé

ses yeux entrouverts,

je pas, peux pas, fermé

 

 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––

 

L’élégie est l’arrivée et rien qu’elle.

Hantômes est le livre pour les enfants, à leur place –

de morts.

Fente. Déplacement définitif.

 

 

Non remplacés, regarde l’espace entre le carton

inséré et les bords en métal ou en bois, flottant,

non remplacés, non remplacé l’espace, non remplacé

le cœur de lui, et de lui, et de lui. Flottant battements

inaudibles. »

 

Isabelle Baladine Howald

Hantômes

Éditions Isabelle Sauvage, 2016

mardi, 07 juin 2016

Claude Dourguin, « Points de feu »

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Andrea di Bartolo, dit Solario, La Déploration sur le Christ mort,

Musée du Louvre, cliché  A. Dequier - M. Bard

 

« Dans la Lamentation sur le Christ mort d’Andrea Solario, le fond du panneau, par ses bleus, son paysage de monts et de rivière se dégageant de falaises, évoque Patinir. Une tranquille irréalité, le songe acclimaté ici-bas avec une part de sa force rayonnante, la plénitude radieuse qui nous attend, l’assurance d’un autre pays – où est résolu ce qui nous obsède, où l’on a fait siens les secrets contre quoi nous nous heurtons mais leur charge de mystère nullement niée, présente comme familière sinon domestiquée (à l’instar de certain lion promenant sa majesté parmi les livres.) Des constructions humaines, villes et châteaux en campagne, bois et champs, une connivence tout à la fois humble et glorieuse, chaque élément répond à l’autre sans dureté, nul ne fait allégeance, chacun échange ses qualités plutôt, afin que notre séjour soit plus riche aux marches de l’au-delà. Le peintre murmure, pressent ce qu’affirmera Patinir : que l’ailleurs est atteignable, peut-être même ici, à notre portée. Il suffit de parcourir, le monde s’ouvre à mesure que nos pas nous conduisent. Le rêve . – notre destinée. »


 

Claude Dourguin

Points de feu

Éditions Corti, 2016

 

samedi, 04 juin 2016

Jennifer Barber, (Portail)

jennifer Barber,emmanuel merle,rumeur libre

© : cchambard

 

(Portail)

 

Hier la corde à linge

s’est effondrée sur le sol

dans le vent, la pluie a laissé place

 

à une autre pluie, plus fine,

qui a dissous la baie. J’ai vu

un traquet à la mangeoire,

 

une mésange noire, un chardonneret, un roitelet,

une éclaboussure de soleil

sur le fuchsia trempé.

 

Un bras géant, invisible,

a dévié un nuage de la montagne

jusqu’à la plage, puis dans l’autre sens.

 

Soulevant le loquet du portail, j’ai entendu

sept années d'abondance

suivies par sept de disette

 

dans les maisons en ruines sur la colline.

 

Jennifer Barber

traduit de l’américain par Emmanuel Merle

in revue Rumeurs

La Rumeur libre 2016

 

jeudi, 26 mai 2016

Lydia Davis, « Histoire réversible »

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« Mon ami d’enfance

 

Qui est ce vieil homme qui marche l’air un peu sombre avec un bonnet sur la tête ?

Mais lorsque je l’appelle et qu’il se retourne, il ne me reconnaît pas tout de suite non plus — cette vieille femme qui lui sourit bêtement dans son manteau d’hiver. »

 

Lydia Davis

Histoire réversible

Traduit de l’américain par Anne Rabinovitch

Christian Bourgois, 2016

mercredi, 18 mai 2016

W. G. Sebald, « Les Émigrants »

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© : Eamonn McCabe

 

« Quand au cimetière juif, le fonctionnaire me remit, après avoir quelque peu cherché dans un coffre ad hoc suspendu au mur, deux clés dûment étiquetées, en me donnant cette explication pour le moins étrange que pour parvenir au cimetière juif il fallait, à partir de l’hôtel de ville, marcher mille pas vers le sud, en ligne droite, jusqu’au bout de la Bergmannstrasse. Lorsque je fus arrivé devant la grille, il s’avéra qu’aucune des deux clefs n’entrait dans la serrure. J’escaladai donc le mur d’enceinte. La vision qui s’offrit à moi ne correspondait pas à l’idée qu’on se fait d’un cimetière ; je vis un terrain en friche depuis de longues années, couvert de sépultures s’affaissant et tombant progressivement en ruine, de hautes herbes, des fleurs des champs, et les ombres mouvantes de quelques arbres. Seule une pierre çà et là montrait sur l’une des tombes que quelqu’un avait dû rendre visite à un défunt – mais depuis quand ? Si les inscriptions gravées n’étaient pas toutes déchiffrables, les noms encore lisibles – Hamburger, Kissinger, Wertheimer, Friedländer, Arnsberg, Frank, Auerbach, Grunwald, Leuthold, Seeligmann, Hertz, Goldstaub, Baumblatt et Blumenthal – m’inclinèrent à penser que les Allemands n’avaient peut-être rien tant envié aux Juifs que leurs beaux noms, si liés au pays et à la langue dans lesquels ils vivaient. Un frisson me parcourut devant une tombe où reposait Meier Stern, décédé le 18 mai, soit le jour de ma naissance, et de même le symbole de la plume d’oie sur la stèle de Friederike Halbleib, morte le 28 mars 1912, provoqua en moi un trouble dont je dus m’avouer que je ne parviendrais jamais à percer complètement les raisons. Je me l’imaginais écrivain, penchée solitaire et le souffle court sur son travail, et à présent que j’écris ces lignes, il me semble que c’est moi qui l’aie perdue et que la douleur de sa perte reste entière malgré le long temps écoulé depuis sa disparition. Je suis resté au cimetière juif jusqu’à la mi-journée, parcourant les rangées de tombes en lisant les noms des morts, mais ce n’est que tout à la fin que j’ai découvert, non loin de la grille fermée, un monument funéraire plus récent portant sous les noms de Lily et Lazarus Lanzberg ceux de Fritz et de Luisa Ferber. Je présume que c’est l’oncle de Ferber, Leo, qui a fait ériger cette tombe. L’inscription dit de Lazarus Lanzberg qu’il est mort à Theresienstadt en 1942, et de Fritz et Luisa qu’ils ont été déportés en novembre 1941 et n’ont plus reparu. Je suis resté longtemps devant cette sépulture où il aura été donné à la seule Lily, qui avait mis fin elle-même à ses jours, de reposer. Je ne savais que penser, mais avant de quitter l’endroit j’ai déposé, comme le veut la coutume, une pierre sur la tombe. »

 

 W. G. Sebald

« Max Ferber » in Les émigrants

Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau

Actes Sud, 1999 (édition originale allemande, 1992)

mardi, 17 mai 2016

Jean-Jacques Salgon, « Parade sauvage »

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Jean-Jacques Salgon au Reid Hall à Paris, 26 mai 2014 ©cc

 

« Une grotte éclairée, c’est, bien plus que les entrailles de la Terre devenues apparentes, l’ingéniosité de l’homme soudain révélée, comme si l’intérieur même de son crâne lui devenait visible. Les parois de la caverne se mettent à palpiter dans les ténèbres, et toutes les rêveries, toutes les images fixées par l’œil du chasseur, les désirs, les frayeurs et les émois qui hantaient son cerveau, toute ce que la nuit ou les éclipses depuis toujours lui imposaient et devant quoi il demeurait passif ou tétanisé de crainte, deviennent un objet que sa simple volonté est à même de susciter : pour cela il lui suffit d’entrer dans la caverne. Il n’a qu’à tendre une torche au-devant de lui et le monde des ténèbres et des esprits, les forces occultes que le ciel retenait dans ses immenses serres et relâchait dès la tombée du jour, les voici surgissant au gré de son avancée dans ce lieu clos qu’il peut commencer à apprivoiser en y marquant ses signes. Les étoiles dans le ciel, même nommées, demeurent lointaines. Sur la paroi de la caverne, les dieux se sont rapprochés des hommes jusqu’à en perdre de leur vigueur et se faire parfois leurs alliés ; car plus les dieux ou les esprits sont éloignés, plus ils sont virulents et délétères pour l’homme, ainsi que le note Bertrand Hell*. Et c’est donc à ce feu, dont la sauvagerie première avait été antérieurement domestiquée, que l’homme doit ce rapprochement et ce renversement des alliances. Il n’est peut-être pas indifférent que les deux couleurs des peintures de Chauvet soient l’ocre rouge (comme surgi des flammes d’un feu) et le noir du charbon de bois. »

 

Jean-Jacques Salgon

Parade sauvage

Verdier, 2016

 

* Le sang noir. Chasse et mythe du Sauvage en Europe, Flammarion, 1994, rééd. L’Œil d’or, 2012.

dimanche, 15 mai 2016

Emily Dickinson, « Y aura-t-il pour de vrai un matin »

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« Je n’oserais pas quitter mon ami,

Parce que — parce que s’il venait à mourir

Pendant mon absence — et que — trop tard —

J’atteigne le Cœur qui me désirait —

 

Si j’allais désappointer les yeux

Qui fouillaient — fouillaient tant — du regard —

Et ne pouvaient supporter de se clore

Avant de m’“apercevoir” — de m’apercevoir —

 

Si j’allais poignarder la foi patiente

Si sûre de ma venue — de ma venue –

Qu’écoutant — écoutant — il s’endormirait —

En prononçant mon nom attendu —

 

Mon Cœur souhaiterait s’être brisé plus tôt —

Car se briser alors — se briser alors —

Serait aussi vain que le soleil du lendemain —

Là où étaient — les gels nocturnes ! » (1861)

 

Emily Dickinson

Y aura-t-il pour de vrai un matin

Traduit et présenté par Claire Malroux

Corti, 2008