dimanche, 26 avril 2020
Jean de la Croix, « Chanson entre l’âme et l’époux 1 à 12 »
« I
Épouse
Mais où t’es-tu caché
me laissant gémissante mon ami ?
Après m’avoir blessée
tel le cerf tu as fui,
sortant j’ai crié, tu étais parti.
2
Pâtres qui monterez
là-haut sur les collines aux bergeries,
si par chance voyez
qui j’aime dites-lui
que je languis, je souffre et meurs pour lui.
3
Mes amours poursuivrai,
j’irai par les montagnes et les rivières,
les fleurs ne cueillerai,
ne craindrai lions, panthères
et passerai les forts et les frontières.
4
Demande aux créatures
Ô forêts et taillis
que mon ami a de sa main plantés,
verdoyantes prairies
de fleurs tout émaillées,
dites si parmi vous il est passé.
5
Réponse des créatures
Mille grâces versant,
en hâte par ces bois il est passé
et en les regardant
son visage a jeté
sur eux le vêtement de la beauté.
6
Épouse
Ah, qui me guérira !
Achève enfin d’entièrement t’offrir,
ne me dépêche pas
d’envoyés pour me dire
ce qui ne peut répondre à mon désir.
7
Et tous ceux-là qui errent
me vont de toi mille grâces évoquant
et tous plus me lacèrent
et me laisse mourante
je ne sais quoi qu’ils vont balbutiant.
8
Mais comment vivre encore,
âme, là où tu vis ne vivant pas,
et faisant pour ta mort
les traits que tu reçois
de ce qu’en toi de l’ami tu conçois ?
9
Pourquoi l’ayant meurtri,
n’as-tu pas soulagé le cœur blessé
et, me l’ayant ravi,
pourquoi l’avoir laissé
sans emporter ce que tu as volé ?
10
Mon tourment, éteins-le
puisqu’à l’apaiser nul ne suffira
et que te voient mes yeux
car tu es leur éclat
et je ne veux les avoir que pour toi.
11
Cristalline fontaine,
si, parmi tes visages argentés,
tu figurais, soudaine,
les yeux si désirés
qui sont dans mes entrailles dessinés.
12
Ami détourne-les,
le vol me prend
Époux
Colombe, reviens-moi,
voici le cerf blessé
qu’au tertre on aperçoit,
qui au vent de ton vol s’aère et boit. »
Jean de la Croix
Cantique spirituel
traduit de l’espagnol par Jacques Ancet
in « Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Œuvres »
édition de Jean Canavaggio
Pléiade / Gallimard, 2012
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samedi, 25 avril 2020
Luís de Camões, « Deux sonnets »
« Amour, j’avais perdu toute espérance
lorsque j’ai visité ton temple souverain ;
pour laisser un témoin de mon naufrage,
au lieu de vêtements, j’ai déposé ma vie.
Que veux-tu donc de plus ? Tu as détruit
tous les ravissements que j’ai connus.
Ne songe pas à me forcer la main :
je ne sais retourner en un lieu sans issue.
Voici mon espérance et ma vie et mon âme,
ces doux trophées de mon bonheur passé
autant que l’a voulu la belle que j’adore.
Tu peux, sur ces trophées, prendre de moi vengeance ;
et si tu ne t’es pas encore assez vengé,
contente-toi des larmes que je pleure.
* * *
Être hardi jamais n’a fait tort en amour
et aux audacieux la Fortune sourit ;
car toujours la craintive lâcheté
est un boulet pour une pensée libre.
Ceux qui montent au Firmament sublime
trouvent là leur étoile qui les guide ;
car le bonheur enclos dans l’imagination
n’est que pure illusion, le vent l’emporte.
Il faut ouvrir une voie à la chance ;
nul ne sera heureux s’il n’agit par lui-même ;
les débuts seuls sont aidés par le sort.
C’est être brave et non fou que d’oser ;
celui qui de vous voir aura la chance
perdra par lâcheté s’il ne bannit sa peur. »
Luís de Camões
La poésie lyrique – une anthologie
Traduit du portugais par Maryvonne Boudoy & Anne-Marie Quint
L’Escampette, 2001
Pour fêter l’anniversaire de la Révolution des Œillets,
25 avril 1974
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vendredi, 24 avril 2020
Jean Ristat, « Le Parlement d’amour »
DR
« J’aurai vieilli avant l’âge dans le regard
Des jeunes gens comme un miroir éteint l’ardeur
N’y fait rien quand les loups rôdent par les chemins
Sautent de rochers en rochers ou bien se terrent
Dans les cavernes immobiles l’œil mauvais la
Bouche pour mordre lorsque passe un enfant pâle
Et solitaire je poursuis ma route sans
Savoir où la nuit m’emporte j’attends le dé
Nouement à qui parler quelle épaule où crier
Je n’entends que le vent dans les pins sa chanson
Triste et monotone comme un air démodé
Demain peut-être il fera jour demain peut-être
Nous ne mourrons pas nous oublierons le malheur
Il y aura dans les verres un vin d’italie
Des palmes pour l’amour et dans la tête des
Cloches comme à pâques la volée bourdonne
Pour croire encore au printemps nous n’aurons plus peur »
Jean Ristat
Le Parlement d’amour
Gallimard,1993
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jeudi, 23 avril 2020
Pascal Quignard, « Bacon à Chandos »
© : claude chambard
« […] Les mots, ce sont toutes les choses dont vous avez demandé le nom jadis quand rien ne les désignait à votre regard si rien ne venait les nommer. Du temps où vous étiez vous-même alors sans prénom et sans nom. C’est-à-dire quand vous n’étiez même pas le fantôme que votre désespoir vous fait croire que vous êtes devenu. La subjectivité n’est qu’une mélancolie, une aire nue qui n’apparaît si terriblement que quand le flot de la sève et du sang se retire, et non quand le langage déserte. Alors travaillez toutes ces impuissances à dire et forcez, pressez, cultivez toutes les détresses qui en découlent. La langue dont vous disposez a la capacité de votre émotion puisqu’elle en est le lit. Il ne faut pas travailler la langue pour jouir d’elle, ni pour s’abuser, ni pour l’orner, ni pour respecter ses règles, ni pour séduire d’autres hommes, ni même pour héler une femme qui s’est perdue à l’instant de naître et dont la perte vous poursuit d’une façon insaisissable après qu’elle vous a abandonné dans le jour. Il ne faut pas décomposer l’âme dans un esprit d’autopsie alors que ce n’est qu’un souffle emprunté à l’air que la naissance délivre. Il faut adorer, dans la langue acquise, la défaillance d’acquisition qui limite tout sans cesse et qui ne la borne jamais. Il faut lutter avec cette défaillance à dire le monde perdu. […]»
Pascal Quignard
La Réponse à Lord Chandos
Galilée, 2020
http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=3525
Recopier la page, pour souhaiter un bel anniversaire à Pascal Quignard – né le 23 avril 1948.
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mardi, 21 avril 2020
Umberto Saba, « Deux poèmes »
DR
« Après la tristesse
Ce pain a goût de souvenir,
que j’ai mangé dans cette pauvre auberge,
au point le plus perdu, le plus encombré du port.
J’aime le goût amer de cette bière,
assis à mi-chemin du retour,
face aux montagnes ennuagées et au phare.
Mon âme venue à bout de l’une de ses peines
avec des yeux nouveaux dans le soir ancien
regarde un pilote avec sa femme enceinte ;
puis un bâtiment dont la vieille coque
lui au soleil, et dont la cheminée
longue comme ses deux mâts est un dessin
d’enfant que j’ai fait, il y a bien vingt ans.
Et qui m’aurait prédit ma vie
aussi belle, avec tant de doux tourments,
et tant de béatitude solitaire !
1910-1912
Pour une fable nouvelle
Tous les ans, un pas en avant et le monde dix
en arrière. À la fin, je suis resté seul.
Mais tu me rends ce que j’ai perdu, rossignol
qui te poses sur ma branche, et tu racontes
pour moi l’histoire de l’ange qui vit
deux jours et demi sur la terre. Ta main inexperte
écrit et fait en sorte qu’autour
de la fable nouvelle mes pensées
s’agglutinent avec ardeur comme des abeilles sur le miel.
Tu accuses la difficulté de l’art et les mots
d’être de glace pour l’image. Et moi, je pense
que tu es plus jeunot que ton âge ;
que celui qui mûrit vite (c’est un vieux dicton)
tombe en peu de temps de sa tige. »
1947-1948
Umberto Saba
Il Canzoniere
Traduit de l’italien par Odette Kaan, Nathalie Castagné, Laïla et Moënis Taha-Hussein et René de Ceccaty
L’Âge d’homme, 1988
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lundi, 20 avril 2020
Hilda Doolittle, « Le don »
DR
« Au lieu de perles — d’un fermail ouvragé —
d’un bracelet — accepteras-tu ceci ?
Tu sais ce qui est écrit —
tu vas sursauter, t’étonner :
que reste-t-il, quelle formule
après la nuit ? Ceci :
Le monde est encore vierge pour toi,
tu espères, tu attends —
tu es comme les enfants,
tu hantes tes propres pas,
pour grappiller ici ou là — peigne
qui aurait glissé,
gland doré, effiloché,
arraché à ton écharpe,
tortillonné entre tes doigts si fins,
échappé dans la rue —
fleur déchue.
Ne me crois pas si candide,
moi qui ai tenté de te retenir
au moment où le gosse dans la rue se jetait
sur les perles que tu avais semées
ce jour-là (il faisait chaud)
quand ton collier s’est cassé.
Ne va pas rêver que je parle
comme une qui serait frustrée de plaisir,
une malade, qui tremblerait à chaque battement de cœur,
paralysée, tendue à lâcher prise,
et qui dit, à bout de souffle :
ces poires mûres
sont trop amères au goût,
ce vin est trafiqué, il pique —poison.
Je ne marche pas —
qui marcherait ?
La vie est un trou de bousier — je fuis —
moi, je la rejette,
moi qui gis étendue sur cette couche.
Ton jardin tombait en pente vers la mer,
le myrte recouvrait les allées,
ambre et miel tachaient d’or chaque feuille,
la tête du lys-citron —
une parmi les autres, en nombre —
pesait de tout son poids — toute douceur.
Le cerfeuil odorant
s’étendait au bas du talus,
les violettes striaient l’herbe
de rayures noires.
La maison, elle aussi, était ainsi,
sur-fardée, sur-séduisante —
c’est le monde qui est ainsi.
Nuits sans sommeil,
je me souviens des initiés,
de leurs gestes, de leur regard paisible.
J’ai appris qu’en extase,
durant leur vision, ils parlent
avec une autre race d’êtres,
plus beaux, plus forts que ceux-ci.
J’en rirais presque —
plus beaux, plus forts ?
Peut-être qu’une autre vie fait
toujours contraste avec celle-ci.
Raisonnons :
j’ai vécu comme eux vivent
dans le secret de leurs rites —
ils subissent une grande tension nerveuse
pendant le déroulement du rituel.
Moi, c’est sans cesse que je souffre —
les jours passent, tous semblables,
comme une torture — épuisants.
C’est ce que j’avais oublié la nuit dernière :
tu n’es certes pas à blâmer,
il n’y a là rien de ta faute ;
comme à une enfant, une fleur — toute fleur
m’a déchiré le cœur —
chicorée des près, herbe commune,
fantôme de pétale, teinte de fleur
inattendue, l’hiver, sur une branche.
Raisonnons :
une autre vie possède ce qui manque à celle-ci,
une mer sans marées, sans mouvement —
qui ne nous force nullement
à nous hausser jusqu’à elle, à suivre son rythme —
une bande de sable,
sans jardin au-delà, qui étouffe
de l’odeur de ses cerfeuils —
un coteau recouvert non de violettes noires
mais de pierres, de rochers nus,
d’arbres nains, tordus, sans beauté
qui fasse distraction — qui presse
folie sur folie.
Un lieu tranquille, voilà tout,
et peut-être quelque horreur aussi,
quelque hideur pour frapper la beauté
d’un sceau, d’un signe — impossible à changer —
sur nos cœurs.
Je n’envoie pas de collier de perles,
pas de bracelet — accepte ce seul cadeau-ci. »
Hilda Doolittle
Le jardin près de la mer (1916)
Traduit de l’anglais et présenté par Jean-Paul Auxeméry
Orphée / La différence, 1992
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dimanche, 19 avril 2020
Louis-René des Forêts, « Ostinato »
DR
« Le gris argent du matin, l’architecture des arbres perdus dans l’essaim de leurs feuilles.
Le parcours du soleil, son apogée, son déclin triomphal.
La colère des tempêtes, la pluie chaude qui saute de pierre en pierre et parfume les prairies.
Le rire des enfants déboulant sur la meule ou jouant le soir autour d’une bougie à garder leur paume ouverte le plus longtemps sur la flamme.
Les craquements nocturnes de la peur.
Le goût des mûres cueillies au fourré où l’on se cache et qui fondent en eaux noires aux deux coins de la bouche.
La rude voix de l’océan étouffé par la hauteur des murailles.
Les caresses pénétrantes qui flattent l’enfance sans entamer sa candeur.
La rigueur monastique, les cérémonies harassantes que les bouches façonnées aux vocables latins enveloppent dans l’exultation des liturgies pour célébrer la formidable absence du maître souverain.
Les grands jeux dits innocents où les corps se chevauchent dans la poussière avec un trouble plaisir. Les épreuves du jeune orgueil frémissant à l’insulte et aux railleries.
Le bel été qui tient les bêtes en arrêt et l’adolescent comme un vagabond assoupi sur la pierre.
Le pieux mensonge filial à celle dont le cœur ne vit que d’inquiétude.
Le vin lourd de la mélancolie, le premier éclat de la douleur, l’écharde du repentir.
Les fêtes intimes d’une amitié éprise du même langage, la marche côte à côte sur le sentier des étangs où chacun suspend son pas aux rumeurs amoureuses des oiseaux.
La fausse guerre dans les cavernes et la neige de Lorraine. Le désastre public sanctionné par l’ignorance, l’avilissement, les aberrations de l’esprit, les discordes, tous les décrets et spoliations qui préparent aux grands ouvrages de la mort.
L’attente du petit jour, l’ivresse d’avoir peur, les risques encourus aux clairières à franchir d’une foulée haletante.
La fille pendue à la cloche comme un églantier dans le ruissellement de sa robe nuptiale, le feu pervenche de ses prunelles.
Le cri émerveillé des naissances. La riante turbulence des oisillons qui s’éveillent et s’abandonnent au vertige encore inouï de la langue.
La foudre meurtrière.
L’enfant si belle couchée dans la chaleur blanche.
Le temps qui les en éloigne cruellement sans desserrer la souffrance.
Les nuits de mauvais sommeil, la parole perdue, son dépôt amer. Les pages embrasées par liasses comme on se dépouille d’un habit impur.
Le coude-à-coude serré dans l’abandon au rêve d’un renouveau qui abolirait les distances.
Tout ce qui ne peut se dire qu’au moyen du silence, et la musique, cette musique des violons et des voix venues de si haut qu’on oublie qu’elles ne sont pas éternelles.
Il y a ce que nul n’a vu ni connu sauf celui qui cherche dans le tourment des mots à traduire le secret que sa mémoire lui refuse.
Mais quand le tour est joué, faut-il en appeler à l’ancienne vie, réinventer son théâtre étonnant, avec ses cris, ses sauvages blessures, ses folies et ses larmes, si c’est pour n’y faire figurer que cette seule ombre tout occupée par le souci de la mort à inscrire son nom sur un tas de déchets hors d’usage ? Vieilleries, vieilleries ! Mettez le feu au décor, réduisez ce décor en cendres, foulez cette cendre avec la même indifférence que la terre qui n’est qu’un charnier où le bruit de nos pas sonne aussi creux que les os des morts.
– Tout ceci n’est donc qu’une fantasmagorie ! Il faut tout brûler ?
– Laissez. Le temps s’en chargera. »
Louis-René des Forêts
Ostinato
Mercure de France, 1997
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samedi, 18 avril 2020
Giuseppe Ungaretti, « Trois poèmes de “Dialogue” »
DR
« Don
Dors à présent, cœur inquiet,
Dors à présent, va, dors.
Dors, l’hiver
T’a envahi, menace,
Crie : “Je te tuerai,
Tu n’auras plus sommeil.”
Ma bouche, dis-tu, donne
Paix à ton cœur,
Dors, dors en paix,
Écoute, va, ton amoureuse
Pour triompher de la mort, cœur inquiet.
Tu as vu dans mes yeux
Tu prêtes à l’horrible solitude
Pouvoir de courir au Jardin,
Généreux amour.
Tu as vu dans mes yeux s’éteindre
L’amassement de tant de souvenirs
Chaque jour plus féroces,
Et un seul souvenir
Prendre forme soudain.
Ton âme l’a enfermé dans mon cœur
Et je suis né de nouveau.
À l’épouvante de la solitude
Tu offres le miracle de ces libres jours.
Guéris-moi de l’âge, donatrice enfant.
L’éclair de la bouche
Des milliers d’hommes avant moi,
Même plus que moi chargés d’âge,
Mortellement furent blessés
Par l’éclair d’une bouche.
Ce n’est pas une raison
Qui apaise la douleur.
Mais qu’avec compassion tu me regardes
Et parles, un chant commence,
J’oublie que la blessure brûle. »
1966-1968, Traduction : Philippe Jaccottet
Giuseppe Ungaretti
Vie d’un homme – Poésie 1914-1970
Traduit de l’italien par Philippe Jaccottet, Pierre Jean Jouve, Jean Lescure, André Pieyre de Mandiargues, Francis Ponge et Armand Robin
Préface de Philippe Jaccotet,
Éditions de Minuit/Gallimard, 1973
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vendredi, 17 avril 2020
Herberto Helder, « Du monde »
DR
« Celui qui atteint son poème par ce que les poèmes ont de plus haut,
touche au lieu où c’en est fini du monde : je ne le veux pas
pour le charme, ou l’erreur, dit-il,
je le veux pour l’étoile plénière qui existe à certains endroits de certains poèmes
abrupts, sans indication d’auteur.
Il y découvrit ce que tout cela contenait
d’âpreté :
plutonium, l’abîme.
La lune travaillait à la vitesse de la splendeur.
Les clous vivants au-dedans de la tête, je sais.
Un vase fait sur le vif, soufflé chaud, dit-il, je sais.
Le système du son au plus secret du poème à jamais,
poème intact, de
musique et
d’exaltation.
Où se trouve pour le délire, dans la partie
haute, dévorée par l’or, la partie inhospitalière.
Hanté aussi par le plus simple :
quantité et fraîcheur, un exemple :
les fruits enivrent.
Quelqu’un a dit : l’étoile absolue a pénétré ta douceur.
De traverse en traverse d’os – parce que tu étais vierge – alors elle te transmua,
fils.
La bouche meurtrie par l’air inspiré, l’air expiré.
Brûlé là où la chair se ferme, ou bien ouvert peut-on
dire
comme un trou de matière maternelle.
Un âpre tas de sacs en haut :
des sacs brillants, des sacs de sang amarré.
————
Miroir qui regarde un miroir : image
arrachant à l’image, oh
merveille de sa profondeur même, l’eau vive
que son œuvre enchâsse, lumière tissée
pour qu’on voie la lumière.
————
Œuvre à cette chose ancienne tandis que le monde marche
sur son centre,
comme si chaque point de ton ouvrage formait le cœur du monde. »
Herberto Helder
« Du monde » – 1994
in Le poème continu – 1961-2008
Traduit du portugais par Magali Montagné et Max de Carvalho
Préface de Patrick Quillier
Chandeigne, 2002, réédition, Poésie / Gallimard, 2010
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jeudi, 16 avril 2020
Jean-Jacques Viton, « Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé »
DR
« XXII
un matin dans le bas d’un rideau de fenêtre
en travers dans les plis un visage brûlé
plein d’épaisseurs il soutient le regard
observé d’un lit le visage change
les plis du rideau deviennent simples
difficile de retrouver la forme
ce n’est plus un visage on peut chercher
dans l’obscur le clair le gris
quelques angles une ressemblance improbable
écarter les murs comme des feuilles les repousser
pour espérer agrandir l’espace mal composé
des rayons de phares se déplacent au plafond
poursuivis par une troupe de taches sombres
ce sont cinq cents chiens sauvages
un gros chiffre ils bougent dans un galop ralenti
ils suivent une piste déterminée
maintiennent le principe du tout droit
rien n’est décelable en face mais ils passent
c’est un chemin liquide un ciel qui coule
on ne comprend pas de quel côté
il traverse des vides et des volumes
nombreuses surfaces coloriées sans origine
quand il y a du brouillard les maisons sont en paix
dans le brouillard une maison est une maison
ce sont des aspects ou des constellations
des constellations déterminées par le temps
on invente tout avec le tout qui existe
on ne sait jamais au juste ce qu’on pense
où est le vieux vagabond de la Divine Comédie
où est le vieil homme qui traversait Philadelphie
avec trois rouleaux sous le bras
où est le vagabond étrange qui marchait sur l’eau
où est le vieux vagabond qui allait dans les montagnes
les poches pleines de morceaux de pain
qu’il trempait dans des ruisseaux
où est le vagabond noir dernier vestige de Bruegel
personne ne sait ce qu’il a dans son sac
où est Essenine qui profita de la révolution russe
pour courir dans les villages arriérés de la Russie
en buvant du jus de pommes de terre
qui songe en admirant le Jardin de l’Amour de Lahore
à la terrifiante dévastation d’Hiroshima
où sont les crocodiles qui brûlent les arbres avec leur urine
ce sont de fausses routes une idée de frontières
c’est une invention on peut y circuler
microraptor précurseur de six centimètres
avait des pattes antérieures plumées
était-ce un parachute pour les trous forestiers
ou des ailes qui battaient pour propulser
l’ancêtre de l’avion cet oiseau aquatique
dormait à la dérive bec dans la poitrine
rien ne colle ne veut pas dire rien ne va
on entre dans le présent c’est un état
il nous entraîne là où nous ne devions pas aller
la Rift Valley vue de satellite
les Orgues de la chaussée des Géants
la Taïga dans la région de la Kolyma
c’est une invention on peut y circuler
sommes-nous sûrs d’avoir un visage »
Jean-Jacques Viton
Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé
P.O.L, 2008
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mercredi, 15 avril 2020
Bernard Delvaille, « Blanche est l’écharpe d’Yseut »
« À Tintagel
les roses meurent aussi
Un pan de mur
un papier de soleil
quelques mètres carrés de neige
et ce ciel bleu
quand il rentre au matin
avec sur lui
une odeur de garçon
Il oublie tout
né il y a trop longtemps
Il a froid
les anges sont blessés
Ses lèvres sont deux oiseaux
Le mort
qui par sa bouche
du foutre jette encore
c’est lui
Des bruits sourds
dans la nuit
martèlent son cerveau
Il s’endort la main
sur la couverture glacée du livre
prêtant serment
et les draps froids
sont le linceul
préparé pour l’absence
qui est séparation
comme fleur coupée
en vase
au vol des guêpes
funéraires
Mais où dis-tu
qu’il s’est enfui
a-t-il respiré
l’odeur des feuilles
l’appel du matin
quand l’enfance qui n’est pas
ne sera jamais
quand tout serait à naître
mais s’écroule comme
sous le poids du lierre
le mur
Les dieux peut-être
les avaient
l’un à l’autre promis
Désormais
que savent-ils
de ce sommeil interrompu
de ces falaises de la chair
d’où l’on se jette
à l’aube
mordant les draps les lèvres
léchant sur le ventre de l’autre
le sperme de l’enfance
miel dont se nourrissent
ceux qui ne naîtront pas
Que savent-ils de cet instant
où tout se brise où tout
se donne en glace
au jeu du soi et du non-soi
À être un seul
en deux visages
sur les flots
à ne savoir quel est le vrai
on invente ses blessures
ses travestis
Quand vient le bal
on n’est plus deux
mais un motard
aux lèvres peintes
assassin aux yeux faits
vidant sa vie tel un moteur
avant le gel
Et cet enfant
qui n’est pas né
ce frère en l’herbe chaude
est-ce à toi qu’il eût ressemblé
est-ce à moi
Je l’entends dans la nuit
qui marche
et me retourne
quand son pas cherche
à me rejoindre
C’est le poids de mon ombre
cet enfant dont les yeux
ne se sont pas ouverts
qui n’eut pour toute chambre
qu’un ventre de chair et de sang
et un tombeau
Ô laissez-moi je vous en prie
lui tendre le premier rameau
d’aubépine
et partir avec lui
avec toi dans la nuit
des eaux vives
brisé
fidèle à cette image
inconnue
est-il toi
es-tu lui
et
moi
toi
nul ce chemin
qui longe la mer
interlocutrice
dans les ajoncs
Sais-je
ce que de moi il attendait
de celui qui
à sa place
vivrait
qu’il ne connaîtrait pas
Vacant
d’inusité
dans l’aurore glacée
attendre
attendre encore
la barque
qui le ramènerait
si »
Bernard Delvaille
Blanche est l’écharpe d’Yseut
Les Cahiers des brisants, 1980
réédition in Poëmes (1951-1981), Seghers, 1982
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mardi, 14 avril 2020
Mathieu Bénézet, « Toute la lumière était désirable »
« Toute la lumière était désirable.
Maintenant tout est dissous et changé. Tout.
C’est une pluie qui tombe sur moi avec égalité. Je parlais de dormir et de vivre. Mais ce sont nos phrases mêmes.
— Sans nos voix.
— Oui.
Et des couleurs fragiles, presque conservées. Il y avait des entassements de livres et je cherchais à les remuer, de quoi parler. Poursuivre. Je cherchais et je disais :
— Je vais abandonner.
Car, pour finir, toute lumière se brise. Et qu’en dire ? Et pourquoi parler de cendre ? Que ne me suis-je ignoré !
J’ai dit :
— Plus de douleur.
Quand le ciel touchait nos mains. Ce matin j’ai pleuré. Je t’ai écrit une longue lettre que j’ai déchirée. Il ne sert à rien d’écrire ni de parler. C’était l’hiver.
J’attendais le printemps et des choses nouvelles. J’attendais de partir.
— Regarde moi : je suis fou.
C’est la douleur de parler. Viendras-tu.
Et cette noirceur dans le sentier. Mais c’est le printemps. Ô, joie de la ville et de ce café. Je t’ai écrit avec la hâte de me quitter. Pour toi j’ai recopié ces mots : “Inachevé, parmi les plâtres, et des débris de bois — tout un matériel qui eût pu signifier une dévastation.” C’était déjà cela. Quand le souvenir de ta tête près de moi évoque l’odeur du jasmin. Et quinze ans plus tard.
— Pourquoi le roman est-il cette destruction de moi ?
Je ne sais plus ce qui fut. Une larme demeure en moi comme une douceur. Ô, enfant qui respirait dans les fleurs. Mais je suis plus étranger que le reste des hommes. Mais qu’on me laisse, et, content, j’irai jusqu’au jardin. Je me disposerai dans l’ombre et j’attendrai le soir. J’attendrai dans le printemps.
Mais t’en viendras-tu. Ô, fragments et ces brins de vert dans le mur. J’attendais d’écrire et de parler. Que tu me dises ces mots, et ainsi chaque année. Je te disais :
— Plus de douleur.
Ô, sœur oubliée et le ciel de toute part. J’ai passé le chemin et je suis venu jusqu’à toi. C’étaient des tables disposées contre des vitres. Mais je me souviens de fleurs. Je ne sais pourquoi j’évoquais le roman dans ces collines quand j’écoutais le bruit des grillons. »
Mathieu Bénézet
Pantin, canal de l’Ourcq
Coll. Digraphe, dirigée par Jean Ristat, Flammarion, 1981
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