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lundi, 02 novembre 2015

Pascal Quignard, « Princesse Vieille Reine »

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© cchambard

 

« Ce n’est pas le besoin qu’éprouvait George Sand de s’écarter le plus possible des siens, des domestiques, du groupe, de se réfugier dans un coin de l’espace qui me paraît constituer une aspiration extraordinaire, c’est le nom qu’elle donnait à ce refuge : elle l’appelait “l’absence”.

Elle ne disait pas retraite, otium, cabinet de travail, cellule, chambre à soi, solitude. Elle nommait ce “petit coin” de sa maison de Nohant : L’Absence.

Toute sa vie elle désira être absente à l’intérieur de l’Absence.

 

Il se trouve que, toutes les fois où elle se retrouvait chez elle, à Nohant, George Sand écrivait dans la chambre où lui avait été annoncé, lorsqu’elle était enfant, la mort de son père, désarçonné sur la route de La Châtre.

C’était là où on lui avait fait enfiler des bas noirs.

C’était là où on avait enseveli son petit corps maigrelet et nu de petite fille âgée de quatre ans sous une lourde robe de serge de Lyon beaucoup trop grande pour elle.

C’était dans cette chambre qu’on avait forcé la fillette à envelopper ses cheveux du long voile noir des veuves.

 

C’est dans cette chambre, toute sa vie, qu’elle attendit que son père “eût fini d’être mort”.

Où elle ouvrait son livre.

 

Toute sa vie on cherche le lieu d’origine, le lieu d’avant le monde, c’est-à-dire le lieu où le moi peut être absent, où le corps s’oublie.

 

Elle lisait.

C’est ainsi qu’elle était heureuse. »

 

Pascal Quignard

 Princesse Vieille Reine

Galilée, 2015

dimanche, 25 octobre 2015

Ingeborg Bachmann, « Toute personne qui tombe a des ailes »

ingeborg bachmann,toute personne qui tombe a des ailes,françoise rétif,gallimard

 

Une sorte de perte

 

« Utilisés en commun : des saisons, des livres et une musique.

Les plats, les tasses à thé, la corbeille à pain, des draps et un lit.

Un trousseau de mots, de gestes, apportés, employés, usés.

Respecté un règlement domestique. Aussitôt dit. Aussitôt fait. Et toujours tendu la main.

 

De l’hiver, d’un septuor viennois et de l’été je me suis éprise.

Des cartes, d’un nid de montagne, d’une plage et d’un lit.

Voué un culte aux dates, déclaré les promesses irrévocables,

porté aux nues un Quelque chose et pieusement vénéré un Rien,

 

(­— le journal plié, la cendre froide, un message sur un bout de papier)

intrépide en religion, car ce lit était l’église.

 

La vue sur la mer produisait ma peinture inépuisable.

Du haut du balcon il fallait saluer les peuples, mes voisins.

 

Près du feu de cheminée, en sécurité, mes cheveux avaient leur couleur extrême.

Un coup de sonnette à la porte était l’alarme pour ma joie.

 

Ce n’est pas toi que j’ai perdu,

c’est le monde. »

 

Ingeborg Bachmann

 Toute personne qui tombe a des ailes (poèmes 1942-1967)

 Édition, introduction et traduction de l’allemand (Autriche) par Françoise Rétif

 Bilingue

Poésie/Gallimard, 2015

mardi, 20 octobre 2015

Lionel Bourg, « J’y suis, j’y suis toujours »

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« Rien ne devrait avoir de terme.

La route pas plus que le chemin.

La houle ample des gestes amoureux, le babil des nourrissons ni le vers du poème béquillant pied à pied, le bruit du cercueil que l’on cloue dans la poitrine, l’orage, l’averse ou, l’hiver, les merveilles de la neige.

Interrompant le pas, j’ai chuchoté deux ou trois mots à celle que j’accompagne.

Elle sourit. Me montra des cageots moisis, les cieux striés d’éclaboussures, une bicoque à cheval sur la voûte enjambant la rigole qui moussait sur l’asphalte.

Nos doigts s’unirent.

Nous fûmes émus. Un peu. Beaucoup. L’amour n’a pas d’âge. »

 

Lionel Bourg

J’y suis, j’y suis toujours

Fario, 2015

 

pour le 20 octobre 1990

 

samedi, 17 octobre 2015

Guy Bellay, « Les Charpentières »

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© : Phil Journé

 

La rencontre

 

« Tu es la création des visages partis avec la buée sur les vitres que mes cheveux ont graissées.

Tu traversais le même massacre. Tu peux rappeler aux survivants qui en font l’événement de leur vie qu’il leur fut imposé.

Dans nos familles, la misère n’était pas seulement d’avoir peu de biens, mais la solitude maintenue, sous le bavardage des armoires, dans notre substance déchue.

Nous nous sommes croisés dans des livres dont je sortais les oreilles en feu, ayant reçu une volée de coups sans en rendre. Détruit, libéré, je chérissais des pages mieux conçues que les murs d’une maison : elles accueillent sans exclure, elles réconfortent celui qui passe de n’être réel que par intermittences. Dans leur estuaire se baignent des peuples toujours imaginaires.

Tu es ce que je suis – la trace d’une effusion. »

 

Guy Bellay

Les Charpentières

Le Dé bleu, 2002

 

http://www.mobilis-paysdelaloire.fr/magazine/actualites/in-memoriam-guy-bellay

lundi, 28 septembre 2015

Allain Glykos, « Poétique de famille »

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Allain Glykos & Claude Chambard 25 septembre 2015

photographie © la machine à lire

 

« Ce n’est pas parce que tu écris des livres que tu es plus intelligent que les autres. Je suis d’accord avec elle. Ai-je jamais affirmé une chose pareille ? Non, mais c’est tout comme. En somme, si je parle ce sera porté à mon débit et si je ne dis rien ce sera la même chose. En plus, tes livres, ils ne se vendent même pas, il n’y a donc pas de quoi en être fier. Tu écris, la belle affaire. Elle fait la cuisine, lui il bricole. Chacun sait faire quelque chose et il n’y a aucune raison de considérer qu’une activité est au-dessus des autres. D’abord pourquoi écris-tu ? Oui, elle a raison et pourquoi parles-tu toujours de la famille dans tes livres ? Tu ne peux pas inventer des vraies histoires ?

Tu n’as vraiment pas beaucoup d’imagination. Je regrette de ne pas savoir écrire, parce que des histoires j’en ai plein la tête. Quand je serai à la retraite je m’y mettrai. Ben voyons. Je parle de la famille parce que je n’ai pas eu la chance de connaître de grandes guerres, de grandes épopées. La famille est mon champ de bataille.

Tu es comme ça depuis notre enfance. C’est à cause de toi que notre cousine nous a traités d’orgueilleux pouilleux. Qu’est-ce que tu racontes ? Parfaitement. Tu n’avais pas douze ans, tu l’as croisée dans la rue et tu ne lui as même pas dit bonjour. Elle te faisait honte elle aussi ? Pas du tout, je ne l’avais pas vue. Elle vient de loin ta trahison. Trahison ? Ta trahison de classe. Tu t’es mis à aimer la musique classique, l’opéra, la peinture moderne. Je ne pense pas que la culture, quelle que soit sa forme, soit réservée à une partie de la population. Pour moi, culture est synonyme d’ouverture. Je suis curieux et j’ai eu envie de savoir, de connaître. Je suis allé voir, écouter et j’ai compris, j’ai aimé. Pas tout bien sûr. Devais-je m’interdire d’aller voir ailleurs. Cela ne m’empêche pas de continuer à écouter la chanson populaire et à l’apprécier quand elle est bonne. Le seul critère qui guide mes choix c’est la qualité, l’émotion que je ressens et souvent aussi l’impression d’être plus intelligent après qu’avant. Plus intelligent que les autres, qu’est-ce que je disais ! Non, pas plus intelligent que les autres, plus intelligent que moi-même. Ça ne veut rien dire, plus intelligent que moi-même. Si, je comprends ce qu’il veut dire. Par exemple dans une exposition de peinture ou après la lecture d’un livre. La qualité ! Ce que tu considères toi comme de la qualité. Une peinture qui ne ressemble à rien, sous prétexte que ça fait bien de l’aimer, tu l’aimes. Tu es un dandy, quelqu’un sans personnalité, qui suit la mode, l’air du temps. Tu n’as aucune idée personnelle. Si c’est ce que tu penses, je ne vois pas bien ce que je pourrais ajouter. Ton silence montre bien que tu nous méprises, que nous ne valons pas la peine que tu uses ta salive. Mépris de salon sans profondeur. Qu’est-ce que tu vas chercher là ? Je n’ai aucun mépris pour les gens qui n’ont pas fait d’études, je l’ai déjà dit et je ne cesserai de le répéter. Je préfère d’ailleurs bien souvent écouter un ouvrier, un paysan ou un artisan me parler de son travail, de ses connaissances que d’entendre un soi-disant intellectuel me donner son avis sur tout et sur rien. Je hais les experts qui encombrent les écrans de télévision et les radios. Il y en a qui confondent universitaire et universel. Vous savez, l’université n’est pas épargnée par la bêtise et la médiocrité. Tu dis ça pour me faire plaisir ou tu le penses vraiment ? Je le pense vraiment. Je pense comme Anaxagore que l’homme est intelligent parce qu’il a une main. Tu ne trouves pas que tu pousses un peu ? Qu’est-ce que ça signifie « intelligent parce qu’il a une main » ? Bon, on y va maintenant, sinon l’enterrement aura lieu sans nous. Et puis je trouve un peu obscène de s’engueuler le jour où on enterre Papa. Tu sais, «obscène» commence comme « obsèques ». Obs ! Obs ! Tu insinues qu’il y aurait quelque chose d’obscène dans les obsèques. Je pense en effet que les vivants ont du mal à ne pas être obscènes le jour des enterrements. »

 

 Allain Glykos

Poétique de famille

 L’Escampette, 2015

mardi, 08 septembre 2015

Henri Cole, « Le merle, le loup suivi de Toucher »

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 chenin blanc

 

« Hé, humain, mon cœur a mal »,

proteste un corbeau, tandis que sur mon balcon

je lis et bois du chenin blanc. Son copain

goûte un rongeur flasque et semble

vouloir dire quelque chose, levant un pied jaune

agressif, une sorte d’homoncule :

« Ce que tu désires, désire-le pour toi-même »,

claque-t-il du bec, citant Rumi, franchement déçu,

mais visionnaire en un sens, comme si son esprit de corbeau

devinait mon Enfer personnel. Cependant, mes mains

en me frottant le cou ont l’intensité

de la caresse d’une mère, alors je lance,

plaidant pour l’humain : « Parlons-en, corbeau,

Dieu n’a-t-il pas fait la chair sensible à ça ? »

 

&


patchwork

 

De petits sacs de tabac à chiquer en mousseline,

teints à la maison en rose et jaune, assemblés en zigzag —

un gai recyclage de tissus qu’on voit souvent dans le Sud —

solidement cousus, une alternance de couleurs,

comme, enroulée autour de moi, une feuille de température.

Quelle est la température d’Henri, le mouton noir,

arrivant sans crier gare avec un nouvel amant — alcoolique

et impétueux —, provoquant dans le reste de la famille

des accès de pitié, de ressentiment et de stupeur à demi

admirative devant son toupet ? Navré d’avoir brisé

le vase Ming et mis le feu à la barbe du Paternel.

Je pourrais en fait être normal si l’imagination

(instable, inquiétante, fragile) est le Père qui pénètre

la Mère, et ceci mon poème-Enfant. »

 

Henri Cole

Le merle, le loup suivi de Toucher

Traduit de l’anglais (États Unis) et présenté par Claire Malroux

Le Bruit du temps, 2015

samedi, 22 août 2015

Jacques Roman, « Le dit du raturé »

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Jacques Roman (& une amie), Fribourg 2 août 2015

© Sophie Chambard

 

 

« L’acte de raturer grave un choix qui fait de l’écarté une réserve, un coulé au sédiment précieux, une mémoire au fond de l’œil confiant.

 

Le mot ultime, le plus souvent vient après la rature. Ce ne sont pas les mots qui manquent, c’est le respir là où l’on étouffe adresse perdue, le respir retrouvé dans la rature, élégante ou rageuse.

 

C’est taillis, fouillis, où la plume à la main se fraye une piste. Il arrive que ce combat-là soit déjà perdu avant qu’engagé, que cette rature soit d’impuissance, qu’elle ne soit que le geste infantile d’un homme incapable de raturer en sa vie, raturer le faux geste, la fausse parole, les lâches ambiguïtés, incapable d’arracher l’épine sous la peau comme le mot de travers dans la ligne. Cet homme-là n’écrit plus. Il divague, brode, spécule, rejoint la horde de ceux pour qui le verbe est pan de décor.

 

L’homme qui ne se confie plus à la rature, au brouillon, enjolive qui croit pouvoir faire taire la question de l’écriture. Il noircit en vain, contre elle, du papier.

 

Étrangement, c’est dans le geste de raturer que cette question reste vive. C’est dans ce geste qui dévoile l’empreinte de la recherche que l’écriture donne à voir sa responsabilité au-delà même de son objet. La rature nous outille en quelque sorte face à ce que nous nommons avec ce louche respect des conquérants : l’esprit. Qui oserait penser pouvoir retourner la question de l’écriture contre elle-même quand celle-ci ne se plie qu’en minant la certitude, qu’en débornant, se nourrissant de chair, le champ de la liberté. »

 

Jacques Roman

Le dit du raturé / Le dit du lézardé

Isabelle Sauvage, 2013

mardi, 18 août 2015

Sergueï Essénine, « Poèmes 1910-1925 »

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« Par les soirs bleus, les soirs de lune,

Autrefois, j’étais beau et jeune.

 

Et sans pouvoir s’arrêter tout est

Passé pour ne jamais revenir…

 

Yeux délavés, cœur refroidi…

Ce bonheur bleu ! Ces nuits de lune !

4 / 5 octobre 1925

 

*

Pauvre plumitif, est-ce bien toi qui composes

       Des chansons à la lune ?

Depuis longtemps je me suis refroidi devant

        Le vin, le jeu, l’amour.

 

Cette lune qui entre par la croisée

Verse une lumière à vous crever les yeux…

La dame de pique j’ai levé

Pour jouer enfin l’as de carreau.

4 / 5 octobre 1925

 

 *

Au revoir mon ami, au revoir.

Mon cher, tu es tout près de mon cœur.

Cette séparation prédestinée

Promet bien une rencontre à venir.

 

Au revoir mon ami ; ni

Poignée de main, ni un mot,

Ne va pas t’affliger ici, –

C’est que vivre n’est pas nouveau

Et mourir, il est vrai, non plus. »

1925

 (Dernier poème d’Essénine, écrit le jour de sa mort, avec son sang)

 

 Sergueï Essénine

Poèmes 1910-1925

Traduction du russe & postface Christian Mouze

Avant-propos d’Olivier Gallon

La Barque, 2015

mardi, 11 août 2015

Vasco Graça Moura, « L’ombre des figures & autres poèmes »

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Le métier de mourir

 

« j’imagine ainsi la mort de pavese :

c’était une chambre d’hôtel à turin,

assurément un hôtel modeste, à une ou deux

étoiles, s’il avait des étoiles.

 

un lit de bois, au vernis écaillé,

grinçant de rencontres fortuites, un matelas mou et humide

avec un creux au milieu, comme toujours.

le mois d’août s’écoulait avec sa terre sombre

 

encrassant les rideaux, rien n’allait exploser

en ce mois d’août à cette heure de l’après-midi

à la lumière douceâtre. et quelqu’un avait mis

trois roses en plastique dans un vase vert.

 

je vois comment pavese est entré, il a négligemment

posé sa valise, plié quelques papiers

et enlevé sa veste (comme dans les films

italiens de l’époque), puis il est allé aux toilettes

 

dans le couloir, au fond, peut-être a-t-il pensé

que cette vie n’est qu’une pissée ou que.

il est revenu dans la chambre, il y avait

une âme fétide dans tout ça.

 

il a ouvert la fenêtre

et demandé la ligne.

la nuit tombait peu à peu sans paroles, et même sans klaxons

intempestifs, il a rempli un verre d’eau. et il a attendu.

 

quand le téléphone a sonné, il n’y avait pas grand chose

à dire et il avait déjà tout dit :

il avait déjà dit combien l’amour nous rend

vulnérables ; et misérables, anéantis ;

 

et qu’il faut de l’humilité, non de l’orgueil ;

et puis cesser d’écrire ;

que c’est ce dénuement qui nous tue.

c’était plus ou moins ça — notre condition

 

trop humaine, la voix humaine, la fragile

expression de tout ça, une fermeté tendue :

“et même de toutes jeunes filles l’on fait”,

elles avaient des noms obscurs et pas le moindre

 

remords lancinant, personne pour parler d’elles.

ce que l’on redoute le plus c’est le courage

de ce qui pourrait sembler facile : tout ce que l’on n’a pas dit,

lourd d’un seul coup de soudaines frontières.

 

c’était plus ou moins ça. je ne sais pas si après

il a mis sur la porte un écriteau

avec do not disturb ou quelque chose de semblable,

ni s’il a pris les cachets un à un ni s’il les a comptés.

 

je ne sais pas si c’est une servante qui l’a trouvé,

si la police est venue aussitôt, s’il a laissé une lettre

à son meilleur ami, s’il a éteint la lumière,

s’il a posé près de lui son portefeuille, sa montre, son stylo.

 

je ne sais pas s’il est entré dans la mort en homme qui a

des images insupportables dans la tête,

des mots martelés du désir, ou en homme qui se tient froidement

de l’autre côté du sommeil, et va se taire, et a raison.

 

je ne sais pas si ça s’est passé de la sorte, s’il existe une autre

vérité imaginable ou interdite, mais je sais qu’il avait

un regard décidé, une instigatrice, et quarante-deux ans.

et je sais qu’à cet âge il n’est plus guère de vérités

 

et nulle dimension biographique dans la mort.

c’est déjà dans les écritures. je préfère

dire qu’il a fermé la porte à clef

et je sais qu’il était viril dans sa transparence. »

 

 

Vasco Graça Moura

L’ombre des figures & autres poèmes

Traduit du portugais par Michelle Giudicelli

Préface de Marc Blanchet

L’Escampette, 1997, rééd. 2002

dimanche, 02 août 2015

Christian Garcin, « Vétilles »

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Poitiers, mai 2013 – 20 ans de L'Escampette – © Sophie Chambard

 

« Ce qui manque à la plupart des écrivains qui m’ennuient ou m’indiffèrent, c’est le sentiment de la nature – l’appréhension directe, physique, de la nature dans sa sauvagerie, son altérité, sa puissante étrangeté. Pas en tant que cadre strict du récit (cela importe peu), mais en tant qu’ombre portée sur leur imaginaire, et créant un halo, une épaisseur, une espèce de densité dont leurs mots se trouvent dépourvus.

 

*

La vieillesse. Le temps qui file. Je vois ma mère ou C. par exemple, et me dis qu’un jour il va falloir s’occuper, en plein chagrin, de sordides affaires de succession, de meubles et d’objets à caser ici ou là. Mais je me vois moi aussi en train de vieillir, parfois j’ai l’impression d’être mon grand-père, je suis un vieillard, mon corps s’affaisse, se ramollit, je ne fais rien pour lutter contre cela. D’autres fois je me sens proche de l’âge de Clément, je sors à peine de l’adolescence, il faut croire que je ne sais plus très bien où j’en suis. Mais de plus en plus je ne peux m’empêcher de vivre le présent comme s’il s’agissait d’un passé, comme si je le voyais depuis un futur non précisé, comme si j’en portais déjà la nostalgie. C’est ce même mouvement, mais inverse, qui fait que je vois parfois mon passé comme si j’y étais à présent, comme si je pouvais aujourd’hui m’y projeter et l’éclairer de ce qui par la suite s’est déroulé. »

 

 

Christian Garcin
Vétilles
L’Escampette, 2015

mercredi, 29 juillet 2015

Carole Carcillo Mesrobian, Philippe Jaffeux, « IL »

N°8 : IL excède son périmètre en utilisant nos paroles pour s’immiscer dans nos mouvements.

 

N°6 : Arrachons nos paroles de nos bouches pour semer nos regards dans son silence.  Délimitons la solidité de son mutisme en construisant notre conversation avec des pages symboliques. Le bruit d’un assemblage de mots creux nous protègera contre ses empilements de pauses.

 

N°8 : L’échelle de son plan escalade les atomes de nos répliques car nous parlons en suivant le rythme du silence. Une binarité aveuglante retentit à chaque fois que nos bouches referment l’espace de notre scène.

 

N°6 : Nos voix s'égarent derrière un masque avant de s’épanouir sur un visage du hasard. Nos bouches guident chacune de nos ouvertures sur ses yeux invisibles.

 

N°8 : Des ratures sillonnent nos paroles parce que nous chuchotons à travers un oxygène délibératif.

 

N°6 : La durée d'un exil stimule notre fuite dans sa conscience planétaire. Le pouvoir de son invisibilité se déforme  sous l'effet de nos divagations. Nous abritons un dialogue qui accueille l’organisation d'un silence inhumain.

 

N°8: Nous méconnaissons son emprise sur notre ignorance parce que nous pensons avec des verbes intransitifs.

 

N°6 : Dessinons des paroles qui contourneront son mutisme illisible. Révélons la gratuité de nos traces en nous allongeant sur une scène empruntée. L’endroit de nos impressions passe devant les marques d’une position imperceptible.

 

N°8 : IL entend avec nos yeux car nous pensons avec des images.

 

N°6 : IL habite le lieu de nos vertiges fantomatiques. Nos paroles signalent une masse d'intervalles qui nous relient à sa blancheur imaginaire.

 

N°8 : Son étendue sournoise accélère la durée du désert. Nous parcourons un espace asymétrique parce qu’IL associe l’amplitude de nos pas à un espace vectoriel inopérant.

 

N°6 : L’opération d’un couple de nombres enveloppe les calculs de nos corps. La place d'un vide illustre les limites de son ubiquité. Son silence s’inscrit dans la compréhension d’un espace nul.

 

N°8 : Des oiseaux poussent sur le décor de notre apparition. IL expose nos illusions à une réitération de notre impermanence. La durée d’une esquisse capture un instant indéterminé.

 

N°6 : Le contenu de son inexistence approfondit sa transparence impersonnelle. La magie de son absence se confronte à nos extases géométriques. la nature du vide. Un temps caché joue avec le théâtre  de nos illuminations.

 

N°8 : La révolution d’un cercle interminable resserre l’achèvement d’un commencement. Nous imposons des limites à un langage qui n’existe pas. IL ressasse le terme de notre attente en aspirant nos répliques.

 

N°6 : Notre ignorance sacrée reconnait chaque mesure de sa logique inaudible. Un flot de tensions bestiales défend la suprématie d’un vide électrique. Ses rêves assurent la propulsion d’une flotte d’interlignes indomptables.

 

Extrait inédit de "IL" par Carole Carcillo Mesrobian, née à Boulogne en 1966. Elle réside en région parisienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle poursuit des recherches au sein de l’école doctorale de littérature de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désultoires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, À Contre murailles aux éditions du Littéraire. Parallèlement paraissent des textes inédits dans la revue Libelle, et sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots et Poesiemuzicetc. Elle est l’auteure de notes de lecture publiées sur le site Recours au Poème.

&

Philippe Jaffeux habite Toulon. Études de lettres et de cinéma. L’Atelier de l’Agneau éditeur a édité la lettre O  L’AN /ainsi que courants blancs et autres courants. Les éditions Passage d’encres ont publié N L’E N IEMe et ALPHABET de A à M. Nombreuses publications d'extraits en revues et en ligne. ALPHABET sur Sitaudis : http://collection.sitaudis.fr/downloads/alphabet-de-phili...

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mercredi, 15 juillet 2015

Walter Benjamin, « Le Souhait »

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«  Un soir pour la fin du sabbat, les juifs étaient réunis dans une misérable auberge d’un village de hassidim. C’étaient des gens du coin, à l’exception d’un individu que personne ne connaissait, un homme en haillons, particulièrement misérable, accroupi dans l’ombre du poêle, tout au fond de la salle. On avait parlé à bâtons rompus. Soudain, quelqu’un demanda quel souhait chacun formerait, si on lui en accordait un. L’un voulait de l’argent, l’autre un gendre, le troisième un établi neuf, et ainsi de suite.

Quand chacun eut opiné, il ne resta plus que le mendiant du coin du poêle. Celui-ci n’obtempéra aux questionneurs que de mauvaise grâce et non sans hésiter :

– Je voudrais être un roi très puissant, régnant sur une vaste contrée, et qu’une nuit, comme je dormirais dans mon palais, l’ennemi franchit la frontière et qu’avant les premières lueurs de l’aube ses cavaliers eussent atteint mon château sans rencontrer de résistance et que, brutalement tiré de mon sommeil, sans même le temps de passer un vêtement, j’eusse dû prendre la fuite, en chaise, traqué jour et nuit sans relâche par monts et vaux, forêts et collines, jusqu’à trouver refuge ici même, sur un banc, dans un coin de votre auberge. Tel est mon souhait.

Les autres se regardaient interloqués.

– Et qu’en aurais-tu de plus ? demanda quelqu’un.

– Une chemise, répondit le mendiant. »

 

Walter Benjamin

Rastelli raconte… et autres récits

Traduit de l’allemand par Philippe Jaccottet

 Seuil,  1987

 

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de Walter Benjamin, né le 15 juillet 1892 à Berlin.
Bon anniversaire Walter Benjamin