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Écrivains - Page 12

  • Jean-Jacques Viton, « Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé »

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    DR

      

    « XXII

     

    un matin   dans le bas d’un rideau de fenêtre

    en travers   dans les plis   un visage brûlé

    plein d’épaisseurs   il soutient le regard

     

    observé d’un lit   le visage change

    les plis du rideau deviennent simples

    difficile de retrouver la forme

    ce n’est plus un visage   on peut chercher

    dans l’obscur   le clair   le gris

    quelques angles   une ressemblance improbable

     

    écarter les murs comme des feuilles les repousser

    pour espérer agrandir l’espace mal composé

     

    des rayons de phares se déplacent au plafond

    poursuivis par une troupe de taches sombres

    ce sont cinq cents chiens sauvages

    un gros chiffre   ils bougent dans un galop ralenti

    ils suivent une piste déterminée

    maintiennent le principe du tout droit

    rien n’est décelable en face mais ils passent

     

    c’est un chemin liquide   un ciel qui coule

    on ne comprend pas de quel côté

    il traverse des vides et des volumes

    nombreuses surfaces coloriées sans origine

     

    quand il y a du brouillard les maisons sont en paix

    dans le brouillard une maison est une maison

    ce sont des aspects ou des constellations

    des constellations déterminées par le temps

     

    on invente tout   avec le tout qui existe

    on ne sait jamais au juste ce qu’on pense

     

    où est le vieux vagabond de la Divine Comédie

    où est le vieil homme qui traversait Philadelphie

    avec trois rouleaux sous le bras

    où est le vagabond étrange qui marchait sur l’eau

    où est le vieux vagabond qui allait dans les montagnes

    les poches pleines de morceaux de pain

    qu’il trempait dans des ruisseaux

    où est le vagabond noir dernier vestige de Bruegel

    personne ne sait ce qu’il a dans son sac

     

    où est Essenine qui profita de la révolution russe

    pour courir dans les villages arriérés de la Russie

    en buvant du jus de pommes de terre

    qui songe en admirant le Jardin de l’Amour de Lahore

    à la terrifiante dévastation d’Hiroshima

    où sont les crocodiles qui brûlent les arbres avec leur urine

     

    ce sont de fausses routes   une idée de frontières

    c’est une invention   on peut y circuler

     

    microraptor précurseur de six centimètres

    avait des pattes antérieures plumées

     

    était-ce un parachute pour les trous forestiers

    ou des ailes qui battaient pour propulser

    l’ancêtre de l’avion   cet oiseau aquatique

    dormait à la dérive bec dans la poitrine

     

    rien ne colle   ne veut pas dire   rien ne va

    on entre dans le présent   c’est un état

    il nous entraîne là où nous ne devions pas aller

     

    la Rift Valley vue de satellite

    les Orgues de la chaussée des Géants

    la Taïga dans la région de la Kolyma

     

    c’est une invention on peut y circuler

     

    sommes-nous sûrs d’avoir un visage »

     

    Jean-Jacques Viton

    Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé

    P.O.L, 2008

    http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=auteur&numpage=12&numrub=3&numcateg=2&numsscateg=&lg=fr&numauteur=198

  • Bernard Delvaille, « Blanche est l’écharpe d’Yseut »

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    « À Tintagel

    les roses meurent aussi

    Un pan de mur

    un papier de soleil

    quelques mètres carrés de neige

    et ce ciel bleu

    quand il rentre au matin

    avec sur lui

    une odeur de garçon

    Il oublie tout

    né il y a trop longtemps

    Il a froid

    les anges sont blessés

    Ses lèvres sont deux oiseaux

    Le mort

    qui par sa bouche

    du foutre jette encore

    c’est lui

    Des bruits sourds

    dans la nuit

    martèlent son cerveau

    Il s’endort la main

    sur la couverture glacée du livre

    prêtant serment

    et les draps froids

    sont le linceul

    préparé pour l’absence

    qui est séparation

    comme fleur coupée

    en vase

    au vol des guêpes

    funéraires

    Mais où dis-tu

    qu’il s’est enfui

    a-t-il respiré

    l’odeur des feuilles

    l’appel du matin

    quand l’enfance qui n’est pas

    ne sera jamais

    quand tout serait à naître

    mais s’écroule comme

    sous le poids du lierre

    le mur

    Les dieux peut-être

    les avaient

    l’un à l’autre promis

    Désormais

    que savent-ils

    de ce sommeil interrompu

    de ces falaises de la chair

    d’où l’on se jette

    à l’aube

    mordant les draps les lèvres

    léchant sur le ventre de l’autre

    le sperme de l’enfance

    miel dont se nourrissent

    ceux qui ne naîtront pas

    Que savent-ils de cet instant

    où tout se brise où tout

    se donne en glace

    au jeu du soi et du non-soi

    À être un seul

    en deux visages

    sur les flots

    à ne savoir quel est le vrai

    on invente ses blessures

    ses travestis

    Quand vient le bal

    on n’est plus deux

    mais un motard

    aux lèvres peintes

    assassin aux yeux faits

    vidant sa vie tel un moteur

    avant le gel

    Et cet enfant

    qui n’est pas né

    ce frère en l’herbe chaude

    est-ce à toi qu’il eût ressemblé

    est-ce à moi

    Je l’entends dans la nuit

    qui marche

    et me retourne

    quand son pas cherche

    à me rejoindre

    C’est le poids de mon ombre

    cet enfant dont les yeux

    ne se sont pas ouverts

    qui n’eut pour toute chambre

    qu’un ventre de chair et de sang

    et un tombeau

    Ô laissez-moi je vous en prie

    lui tendre le premier rameau

    d’aubépine

    et partir avec lui

    avec toi dans la nuit

    des eaux vives

    brisé

    fidèle à cette image

    inconnue

    est-il toi

    es-tu lui

    et

    moi

    toi

    nul ce chemin

    qui longe la mer

    interlocutrice

    dans les ajoncs

    Sais-je

    ce que de moi il attendait

    de celui qui

    à sa place

    vivrait

    qu’il ne connaîtrait pas

    Vacant

    d’inusité

    dans l’aurore glacée

    attendre

    attendre encore

    la barque

    qui le ramènerait

    si »

     

    Bernard Delvaille

    Blanche est l’écharpe d’Yseut

    Les Cahiers des brisants, 1980

    réédition in Poëmes (1951-1981), Seghers, 1982

  • Mathieu Bénézet, « Toute la lumière était désirable »

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    « Toute la lumière était désirable.

    Maintenant tout est dissous et changé. Tout.

    C’est une pluie qui tombe sur moi avec égalité. Je parlais de dormir et de vivre. Mais ce sont nos phrases mêmes.

    — Sans nos voix.

    — Oui.

     

    Et des couleurs fragiles, presque conservées. Il y avait des entassements de livres et je cherchais à les remuer, de quoi parler. Poursuivre. Je cherchais et je disais :

    — Je vais abandonner.

    Car, pour finir, toute lumière se brise. Et qu’en dire ? Et pourquoi parler de cendre ? Que ne me suis-je ignoré !

     

    J’ai dit :

    — Plus de douleur.

    Quand le ciel touchait nos mains. Ce matin j’ai pleuré. Je t’ai écrit une longue lettre que j’ai déchirée. Il ne sert à rien d’écrire ni de parler. C’était l’hiver.

     

    J’attendais le printemps et des choses nouvelles. J’attendais de partir.

    — Regarde moi : je suis fou.

    C’est la douleur de parler. Viendras-tu.

     

    Et cette noirceur dans le sentier. Mais c’est le printemps. Ô, joie de la ville et de ce café. Je t’ai écrit avec la hâte de me quitter. Pour toi j’ai recopié ces mots : “Inachevé, parmi les plâtres, et des débris de bois — tout un matériel qui eût pu signifier une dévastation.” C’était déjà cela. Quand le souvenir de ta tête près de moi évoque l’odeur du jasmin. Et quinze ans plus tard.

    — Pourquoi le roman est-il cette destruction de moi ?

     

    Je ne sais plus ce qui fut. Une larme demeure en moi comme une douceur. Ô, enfant qui respirait dans les fleurs. Mais je suis plus étranger que le reste des hommes. Mais qu’on me laisse, et, content, j’irai jusqu’au jardin. Je me disposerai dans l’ombre et j’attendrai le soir. J’attendrai dans le printemps.

     

    Mais t’en viendras-tu. Ô, fragments et ces brins de vert dans le mur. J’attendais d’écrire et de parler. Que tu me dises ces mots, et ainsi chaque année. Je te disais :

    — Plus de douleur.

    Ô, sœur oubliée et le ciel de toute part. J’ai passé le chemin et je suis venu jusqu’à toi. C’étaient des tables disposées contre des vitres. Mais je me souviens de fleurs. Je ne sais pourquoi j’évoquais le roman dans ces collines quand j’écoutais le bruit des grillons. »

     

     

    Mathieu Bénézet

    Pantin, canal de l’Ourcq

    Coll. Digraphe, dirigée par Jean Ristat, Flammarion, 1981

  • Liliane Giraudon, « Fonction Meyerhold »

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    © Marc-Antoine Serra

     

    « que bois-tu que fumes-tu

    mangez-vous du caviar     des aubergines

    j’ai épluché pour toi une orange

               appelée sanguine les tranches

    je les ai disposées sur une petite

               soucoupe blanche

     

              ça te rafraîchira »

     

    Liliane Giraudon

    Le travail de la viande

    P.O.L, 2019

    http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-4796-5

  • Ariel Spiegler, « Tu es chaud et parfumé »

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    DR

     

    « Tu es chaud et parfumé ;

    tu dors dans tes rêves.

    Tu es magnifique, mon grand ami.

    Tu as fait de ma vie un jardin,

    de mon réveil une valise

    pour des vacances au bord de l’Océan.

    Tu as bien voulu attendre à la porte

    et apprendre le morse

    pour que je te comprenne.

    Bientôt tu reviendras, tu sonneras,

    je t’ouvrirai, je te verrai

    je te toucherai, je te retiendrai,

    je t’exaspérerai de caresses

    et il y aura moins de petits poissons dans la mer,

    comme chantait cet homme étrange

    à la voix pleine de terre,

    que de petits baisers sur ta bouche.

    Et je t’emmènerai au pays où je suis née

    pour que tu y manges du maïs et des mangues.

    Je te montrerai ces drôles de perroquets verts

    qui se balancent amoureux,

    tous les soirs dans les branches. »

    Ariel Spiegler

    Jardinier

    Gallimard, 2019

  • Emmanuel Hocquard, « Élégie 5 – IV »

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    © : Claude Royet-Journoud

      

    « Pour toute chose, nous eûmes les mêmes yeux :

       le jardin d’autrefois et celui d’aujourd’hui,

       le jardin immobile.

    Nous avançâmes au milieu de ce qui porte un nom

       et que nous avions appris à nommer ;

    Nous progressâmes dans les livres

       au milieu de ce que nous apprenions,

    L’arbre vivant et l’arbre mort au même titre,

       songeant peut-être qu’une telle coïncidence

    Ne durerait pas toujours car sa croissance serait sa mort

       et la pensée du modèle sa fin.

       Notre amour n’eut pas d’autres lieux

    Qu’une succession de regards sur des lieux de fortune,

       morceaux de choix ravis aux circonstances,

    Une alternance de mémoire et d’oubli pour les choses connues  

       et puis l’indifférence aux choses sues.

     

    Le temps de l’amour fut cette suspension du temps de tous les jours,

       une brèche délibérée dans le temps des paroles.

    Et là nous ressentîmes ce que d’autres à notre place

       auraient également éprouvé,

    Un contentement certain, quoique tempéré,

       d’être parvenus là où nous étions parvenus

    Et déjà pourtant le vague désir de nous en retourner,

    Une telle coïncidence ne pouvant pas durer

       puisque sa croissance serait sans fin. »

     

    Emmanuel Hocquard

    Les élégies

    P.O.L, 1990

  • Sergueï Essénine, « Je suis toujours le même »

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    « Je suis toujours le même.

    J’ai toujours le même cœur.

    Tels des bleuets dans le seigle,

    Mes yeux fleurissent sur mon visage.

    Déployant la belle nappe de mes vers,

    Je veux vous dire quelque chose de doux.

     

    Bonne nuit !

    Bonne nuit à tous !

    Dans l’herbe du crépuscule,

    La faux s’est tue.

    Aujourd’hui j’ai très envie

    À ma fenêtre de pisser sur la lune.

     

    C’est une telle lumière bleue !

    Dans ce bleu même on mourrait sans peine.

    Tant pis si je ressemble à un cynique,

    Une lanterne accrochée au derrière !

    Vieux et bon Pégase fourbu,

    Ai-je besoin de ton trot mollasson ?

    Je suis venu comme un maître sévère,

    Chanter et glorifier les rats.

    Ma caboche est comme l’août,

    Elle répand le vin écumeux de mes cheveux.

     

    Je veux être une voile jaune

    Dans ce pays où nous voguons. »

                                                                Novembre 1920

     

    Sergueï Essénine

    Poèmes 1910-1925

    Bilingue

    Traduction du russe et postface de Christian Mouze

    Avant-propos : Mots pour Sergueï Essènine (Poèmes) par Olivier Gallon

    La Barque, 2015

    https://www.labarque.fr/livres09.html

  • Emily Jane Brontë, « Il devrait n’être point de désespoir pour toi »

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    « Il devrait n’être point de désespoir pour toi

    Tant que brûlent la nuit les étoiles,

    Tant que le soir répand sa rosée silencieuse,

    Que le soleil dore le matin.

     

    Il devrait n’être point de désespoir, même si les larmes

    Ruissellent comme une rivière :

    Les plus chères de tes années ne sont-elles pas

    Autour de ton cœur à jamais ?

     

    Ceux-ci pleurent, tu pleures, il doit en être ainsi ;

    Les vents soupirent comme tu soupires,

    Et l’Hiver en flocons déverse son chagrin

    Là où gisent les feuilles d’automne.

     

    Pourtant elles revivent, et de leur sort ton sort

    Ne saurait être séparé :

    Poursuis donc ton voyage, sinon ravi de joie,

    Du moins jamais le cœur brisé. »

                                                                                  Novembre 1839

     

    Emily Jane Brontë

    Poèmes

    Choisis et traduits d’après la leçon des manuscrits par Pierre Leyris

    Gallimard, 1963

  • Joë Bousquet, « Isel »

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    DR

     

    « Vous serez reine, Isel.

    Seule, oubliée et triste. Vous avez, chaque jour, ajouté une fleur à un bouquet de roses blanches. Un chagrin plus seul, plus grand, plus oublié que le vôtre attendait l’aumône de ce bouquet.

     

    Les mêmes faits qui nous enveloppaient jadis sans se découvrir, parce que nous aimons, soudain, nous abordent par une autre voie, ils ont une façon nouvelle de nous engager dans ce que nous sommes.

    Ceci m’apparaît, m’apprenant mille choses, m’imposant mille exigences. Rien n’a plus le même sens. Chaque fait achève ma vie et la commence. Où il s’est produit, il n’existait qu’en écho, attendant que tous les éléments de mon corps s’étreignent mutuellement en le nommant.

    Pendant que nos yeux nous voient, sage, immobile, au bout d’un regard qui se veut indifférent, toute la nuit pourpre qui m’habite se change en vous pour se dévêtir derrière mon cœur, et il me semble qu’aveugle et léger comme mon souffle, je traverse toute la pierre verte et deviens la lueur dont vous faites votre image.

    …Toute votre enfance est restée dans la fraîcheur exquise de votre chair. Je voudrais l’y saisir des yeux à la dimension d’une fleur, et, par une action aussi lente que celle du soleil de mai, l’épanouir ; la grandir, courber votre corps à sa rencontre, jusqu’à réunir sur vous cette transparence d’aube et de rosée, tout ce qui évoque une femme, tout ce qui évoque un enfant. Ce doit être le moyen d’élever un corps au-dessus du temps écoulé, comme une étoile, et entrer vivant dans l’oubli des ombres. Se faire, dans un corps que la naïveté de son attitude illumine, l’ombre de celui que l’on porte au-dedans de soi.

    Je veux aider le temps à m’apporter celle que vous devenez. Parlez-moi de l’avenir, donnez-moi le moyen de l’appeler en imagination, sur nous. Je veux penser les mois, les semaines, les jours, avant de penser les instants, déshabiller le temps sur la nudité de la nuit qui nous verra…

     

    J’ai voulu que ma vie devienne mon être de chair et qu’elle se sensualise sans se viriliser.

    Entre mon amour et Isel il n’y a pas de place pour mon corps. Elle redevient une enfant pour me donner les yeux qui la voient ailleurs. Je voudrais que tout mon être ne fut dans tous ses actes d’autrefois et de demain que la grâce de s’entrepénétrer et la beauté hors vie de son corps en même temps que sa douce présence où s’entrouvrent mes lèvres.

    On apprend à être poète, comme on apprend la musique… En s’éloignant intérieurement de chaque mot, jusqu’à y voir le son et la couleur dans l’instant qu’ils s’y épousent. Je veux que son langage lui devienne un instrument pour sensibiliser les choses et pour s’en affranchir. Alors nous serons ensemble, toujours. Le mot attendre ne signifiera plus rien. Car le réel ne s’accroît pas, ne diminue pas, ne se divise pas. Un geste, un regard, élevés jusqu’à un mort d’invention deviennent des cimes, et il n’est rien, alors, dans un jour, un an, dont ils ne soient les sommets.

    Je t’apprendrai à aimer la vie qui est l’amour d’elle, à se faire le cœur de l’amour qui a sa beauté pour image. Elle est l’ombre et le chant d’un pin que je vois grandir : G., mon sourire enfant.

     

    Elle m’apportera des heures qui ne finiront pas. »

     

    Joë Bousquet

    « Lettres à Isel » in Isel

    Rougerie, 1979

  • John Ashbery, « En flânant »

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    DR

     

    « Quel nom ai-je pour toi ?

    Certainement il n’y a pas de nom pour toi

    Dans le sens où les étoiles ont un nom

    Qui leur va plus ou moins. En flânant,

     

    Objet de curiosité pour quelques-uns,

    Mais tu es trop préoccupé

    Par la macule secrète dans le dos de ton âme

    Pour dire beaucoup, et tu vagues

     

    Souriant à toi-même et aux autres.

    C’est décourageant d’être du genre solitaire

    Mais en même temps déconcertant,

    Improductif, quand tu te rends compte une fois de plus

     

    Que le plus long chemin est le plus efficace,

    Celui qui s’enroulerait parmi les îles, et

    Tu semblais toujours voyager dans un cercle.

    Maintenant que la fin est proche

     

    Les segments du voyage restent ouverts comme une orange.

    Il y a de la lumière là-dedans, et du mystère, et de la nourriture.

    Viens voir. Ne viens pas pour moi mais pour cela.

    Mais si je suis encore ici, permets que nous puissions nous voir l’un l’autre. »

     

    John Ashbery

    Quelqu’un que vous avez déjà vu

    Traduit de l’américain par Pierre Martory et Anne Talvaz

    P.O.L, 1992

  • Henri Deluy, « Deux poèmes de “L’infraction” »

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    DR

     

    « La plus belle eau

     

    Le lis au lys

    Liliacée vous même

     

    Mais au fond

    Au fond levé du sexe

    L’eau manque encore et toujours

     

     

    Un peu d’amour 

     

    Je ne sais pas où je t’ai vue, la première fois.

    C’était peut-être sous une porte cochère.

    Le jour des cadeaux. Il pleuvait pour moi.

    Tu avais mal aux bras.

    J’étais cet enfant-là qui foule les rivières.

     

    Aujourd’hui,

    Pour finir,

    Tu repasses en moi tes aiguilles et ton faux fil.

     

    Nu dans le chenil,

    Je viendrai ce soir

    Boire allongé cette eau dont tu es faite.

     

    J’ai ton anniversaire aux bouts des doigts. »

     

    Henri Deluy

    L’infraction

    Poésie 74, Seghers

  • W. G. Sebald, « La sombre nuit fait voile »

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    DR 

    « III

     

    Dans une cage à grillons chinoise

    nous avons gardé un temps le bonheur

    enfermé. Les pommes de paradis prospéraient,

    splendides, il y avait plein d’or

    sur l’aire de battage, et tu disais

    que la nuit il fallait veiller sur le fiancé

    comme sur un clerc. C’était plus souvent carnaval

    pour les enfants. Il y avait dans le ciel

    des petits nuages en forme d’agneau. Les amis

    venaient déguisés en Ormuz

    et Ahriman. Mais ensuite il y eut, inattendue,

    cette histoire à propos du monsieur

    élégant de l’Opéra, et je trouvai

    un orvet dans le poulailler.

    Une corneille en volant perdit une plume

    blanche, le curé, messager

    boiteux en pardessus noir,

    apparut seul le matin du Nouvel An

    sur le vaste champ de neige.

    Depuis nous nous armons

    de patience, depuis le sable

    s’écoule par la boîte aux lettres,

    les plantes en pots ont une drôle de manière

    de garder le silence. Une tragédie

    nordique, coups d’échec et coups en coin,

    nécessairement s’accomplit toujours

    la fin. Pourquoi faut-il qu’on s’évertue

    à une entreprise aussi difficile ? Le malheur

    d’autres gens reste comme consolation

    jaune poisson au chapeau de la bien-aimée,

    et pourtant il était si beau naguère.

    Prose du siècle dernier,

    une robe qui s’est prise

    dans les chardons, un peu de sang, une

    exaltation, une lettre déchirée,

    une petite étoile d’uniforme et d’assez longues

    stations à la fenêtre. Des rêveries

    mauvaises dans une chambre

    obscure, des péchés ressassés,

    des larmes même et dans la mémoire

    des poissons un feu mourant,

    Emma en train de brûler

    son bouquet de mariée. Que peut bien se dire alors

    un pauvre médecin de campagne ? Aux funérailles

    il rêve d’une paire de bottes vernies

    étincelantes et d’une séduction

    posthume. Mais maintenant vient

    un temps sans couleur. Toi, au milieu

    de l’obscénité aveuglante,

    je vais me rappeler ton œil

    apeuré, tel que je l’ai vu

    pour la première fois,

    à Haarlem le jour où

    le flot nous emporta par une brèche dans la digue.

    Anniversaires et nombres,

    comme tout cela est loin,

    un tableau plein de lettres à peine

    déchiffrables à travers les lentilles

    de verre. En fait, j’entends

    la petite opticienne chinoise dire en fait,

    vous devriez maintenant pouvoir

    lire cela facilement, et l’espace d’un instant

    je sens le bout de ses doigts

    sur mes tempes, je sens

    une onde traverser

    mon cœur, et je vois dans le carré

    lumineux de l’image-test

    alignées les lettres

    YAMOUSSOUKRO, le nom,

    je le sais pertinemment, d’un

    grand bateau rouillé

    d’Abidjan, qu’il y a des années

    j’ai vu un jour sortir

    du port de Hambourg.

    Des matelots noirs étaient

    accoudés au bastingage.

    Ils faisaient signe au passage,

    le soleil se couchait,

    et les ombres déjà

    tremblaient

    sur leurs bords. »

     W. G. Sebald

    D’après nature – Poème élémentaire (1988)

    Traduit de l’allemand par Sibylle Muller et Patrick Charbonneau

    Actes Sud, 2007