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mardi, 01 mars 2016

Yannick Torlini, « Camar(a)de »

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« travaille. toujours travaille tous jours ton peu qui : se déforme éternise dans l’attente se (encore, encore attenter ton corps éternise), déforme. ton peu qui devient mais : sueurs, arthroses, cargaisons de solitudes calcifient, adossées à l’outil encore, adossé. camarade, perclure ton corps à la ruine des frondaisons, n’achèvera pas le doute. qui, n’achèvera rien, s’éternisera anxieux camarade : poumone l’anxieuse asphyxie jusque. cette muqueuse que tu nommes. exister pour.

 * * *

ne cède jamais (au grand : jamais), ta langue, à la boue. à la (probable). glaireuse attente qui. guette et avance, ta langue dans, fragmentée, condensée, asphyxiée (percluse dans), percluse l’anxiété de. avance fragmentaire crèverie camarade creuse (ton lit, ton rien, ton reste) : ta fragmentaire crèverie, du début de jour. du début de jamais. pasjamais. »

 

Yannick Torlini

Camar(a)de

Éditions Isabelle Sauvage, 2014

lundi, 22 février 2016

François Dominique, « Dans la chambre d’Iselle »

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« Lucy m’observe avec un sourire moqueur : “Souviens-toi, au début, quand nous n’étions pas sûrs d’avoir un enfant… – Oui, nous disions que si nous parvenions à faire cet enfant, il valait mieux attendre la naissance pour trouver un nom. – Nous disions Il ou Elle, et moi j’aimais dire L’Enfant… – Et puis, nous avons dit : si c’est un garçon, il s’appellera Ilan ; Ilan est l’arbre de vie en hébreu. Une fille ? Elle s’appellera Ella. – Mais Franck, tant que nous ne savions pas, c’était Ilelle, que tu as changé en Ilèle. J’ai du mal avec ce nom androgyne, parce que j’ai rêvé que notre fille naissait avec une peau rose et lisse entre les jambes, comme ces poupées en plastique que nos lointains aïeux offraient à leurs enfants. Je ne veux pas d’un enfant asexué.”

Nous regardons par la fenêtre la course lente des nuages. Lucy caresse mes lèvres du bout des doigts. “Franck, je pense à un autre nom… Ce serait Iselle. – Où as-tu déniché ce nom ? – Dans un rêve de la nuit dernière… – Que veux-tu dire ? – J’ai rêvé que j’étais à la fête des Enfants nouveaux. Il y avait une ronde autour d ‘un feu de joie. Des enfants sont en train de brûler le bonhomme hiver. La ronde tourne de plus en plus vite, jusqu’à épuisement des enfants qui s’endorment autour du brasier. Une fille ne dort pas ; elle regarde le brasier qui s’éteint. Je m’approche et lui demande son nom. Elle tend la main vers les cendres brûlantes. À ce moment précis, je vois s’élever des cendres les premières fleurs du printemps ; la chaleur ne les blesse pas, elles sont colorées, intactes : des primevères et des crocus. La fille se tourne vers moi et dit : C’est le Gisement des Noms, vous n’avez qu’à choisir ! Regardez bien, fermez les yeux, rêvez à des noms, ouvrez les yeux. J’obéis. Je m’endors, je rêve et me réveille dans mon rêve : plus de fille, plus de cendres, plus de fleurs, mais une vaste forêt claire. Je suis debout sous un arbre. Le vent agite les branches ; le bruissement des feuillages se change en voix, en mots, une litanie de noms inconnus ; et là, je me réveille tout à fait avec un seul nom au bord des lèvres : Iselle. – J’envie ton rêve, Lucy. Je suis d’accord, notre fille s’appellera Iselle : je vais composer une berceuse sur les lettres de ce nouveau nom, i. s. e. l. l. e.” »

François Dominique

Dans la chambre d’Iselle

Verdier, 2015

jeudi, 11 février 2016

Françoise Ascal, « Des voix dans l’obscur »

françoise ascal,gérard titus-carmel,des voix dans l'obscur,Æncrages & co

« non

pas de “belles histoires” à raconter les histoires ça vole dans l’air on les capte d’une main joueuse je ne sais pas jouer je n’ai pas de let à histoires juste du l à coudre utile pour les plaies coudre et recoudre ce qui bée une spécialité en quelque sorte réparer recoller rastoler ravauder avec plus ou moins de succès paroles qui tombent et se cassent dans le vide murs qui se fendent toits qui s’écroulent draps qui se déchirent peau qui se fane veines qui éclatent c’est mon lot je pose des mots-sutures sur ce qui souffre c’est une addiction comme une autre

 

peut-être est-ce mon corps troué que je cherche à rejoindre dans la moindre faille

glisser la langue entre les molécules disjointes mâcher les noms perdus sucer le rien saliver

lèvres closes cimenter l’absence

 

peut-être est-ce vous qui m’appelez vous qui n’êtes plus

vous qui avez fui sans légendes à hisser dans les livres »

 

Françoise Ascal

Des voix dans l’obscur

5 dessins de Gérard Titus-Carmel

coll. écri(peind)re, Æncrages & Co, 2015

lundi, 08 février 2016

Li Qingzhao, « Le printemps est venu »

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pour saluer le Nouvel An chinois – fête du Printemps

année du Singe de feu

 

« Le printemps est venu jusqu’à ma cour.

   Tendre est le vert des herbes.

Les boutons rouges des pruniers,

   à peine éclatés,

sont près à s’épanouir.

Les nuages bleus s’estompent

   en poussière de jade.

Je m’attarde à mon rêve de l’aube :

Je brisais avec toi

   la cruche printanière.

 

Les ombres des fleurs s’alanguissent

   et se posent sur les portes.

La lueur pâle de la lune s’étale

   sur le rideau translucide.

Un si beau soir !

Deux fois en trois ans,

   tu as manqué le printemps.

Reviens, reviens vite !

Et jouissons de celui-ci

   jusqu’au fond de nos cœurs ! »

 

Li Qingzhao (1084-1151 ?)

Les fleurs du cannelier

Traduit du chinois par Zheng Su

Interprété et présenté par Ferdinand Stoces

Ophée / La Différence, 1990

vendredi, 05 février 2016

Yang Wan li, « la nuit, buvant »

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« la nuit, je bois dans le studio vide et froid

je me déplace pour me rapprocher du poêle gainé de bambou

le vin est nouveau, pressé de ce soir

la bougie est courte, restée de la nuit dernière

un morceau de canne à sucre pourpre, gros comme une poutre

une mandarine dorée, même le miel ne saurait lui être comparé

dans l’ivresse monte un poème

je saisis mon pinceau, impossible d’écrire »

 

Yang Wan li –(1127-1206)

In Éloge de la cabane

Poèmes choisi et traduits du chinois par

Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 2009

lundi, 01 février 2016

Chao Zhongzhi, « En route de nuit »

chao zhongzhi,stéphane feuillas,anthologie de la poésie chinoise,pléiade  gallimard

Shi T'ao, 1642-1707

 

« Plus je vieillis, plus le désir des mérites et de la renommée s’estompe,

Et sur ma pauvre haridelle, seul, j’emprunte la longue route.

Dans le village isolé, des lampes qui luisent jusqu’à l’aube

M’informent que toute la nuit quelqu’un a lu des livres. »

 

Chao Zhongzhi (1072 - ?)

La dynastie des Song du sud (1127-1279)

Traduit par Stéphane Feuillas

In Anthologie de la poésie chinoise

Pléiade / Gallimard, 2015

samedi, 30 janvier 2016

Jacques Roman / Bernard Noël, « Du monde du chagrin »

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« J. R. – Le fleuve de l’écriture, ses deux berges, la berge de la jouissance, la berge du chagrin, et dans les profondes rainures du fond de son lit, la musique, seule puissance à unir en fête cela qui à fleur d’eau tourbillonne, tourbillonne.

 

B. N. – L’écriture invente à mesure ce dont elle fait semblant de parler afin de disposer d’un alibi devant la réalité Peu lui importe son sujet, mais il lui en faut un comme outil pour creuser son lit dans l’inconnu. »

 

Jacques Roman, Bernard Noël

Du monde du chagrin

Paupières de terre, 2006

jeudi, 28 janvier 2016

Emmanuel Darley, « Des petits garçons »

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« Je suis un petit garçon qui joue dans une maison. Je galope dans le couloir, je suis un cavalier, dépassant son ombre, soulevant la poussière. À la sortie du canyon, j’entre dans le salon. Un monsieur m’attend. C’est un petit homme un peu rond, avec, retenu par une ceinture de cuir, un ventre qui dépasse. Il me prend par la main, il m’entraîne vers l’entrée. Nous descendons l’escalier, nous passons la porte cochère, nous marchons dans la rue. Je me tourne vers la maison. Elle est à la fenêtre, elle me regarde partir, ne fait pas un geste. Main dans la main, le petit homme et moi, nous prenons le chemin de la promenade. »

 

Emmanuel Darley

Des petits garçons

P.O.L, 1993

mardi, 26 janvier 2016

Ludovic Janvier,« La confession d’un bâtard du siècle »

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« Tu aimes rester longtemps debout sous l’odeur du figuier, tu aimes écouter le grincement de la brouette pleine d’herbe aux lapins, tu aimes rentrer lentement de la messe en freinant la journée du dimanche, tu aimes écouter le tombereau passer à vide avec son bruit carré, tu aimes les énormes jambes de la Lisette la jument avec ses poils comme des gros cheveux, tu aimes le sifflement de la meule mouillée quand on aiguise les serpes et les faucilles, tu aimes cueillir les arbouses sur leur arbre en bordure du bois, tu aimes quand tu te torches avec des poignées d’herbe et qu’on entend le coucou, tu aimes quand l’orage noir éclate en tonnes de pluie qui mitraillent, tu aimes le silence à midi avec au milieu le bruit du seau qu’on remonte du puits, tu aimes le froissement de drapeau fait par les ailes de la buse qui remonte au ciel, tu aimes écouter le vent dans les feuilles du petit palmier qu’on appelle satre, tu aimes fixer le feu dans la cheminée et rougir lentement grâce à lui, tu aimes le vin blanc doux avec son épaisseur plein la bouche, tu aimes voir arriver sur le chemin le gros facteur congestionné sur son vélo qui zigzague, tu aimes l’odeur de corne brûlée qui vient de chez le maréchal-ferrant, tu aimes le Tantum ergo qu’on chante aux vêpres avec son goût d’automne, tu aimes voir le soc de la charrue déchausser les pieds de vigne et les rechausser, tu aimes le tango parce qu’il tape à coups de talon mais dans quoi, tu aimes quand le joug de la paire de bœufs fait craquer le cuir contre le bois, tu aimes écouter le moteur du car quand il s’étouffe en remontant la côte, avec la pince à épiler tu aimes glisser les timbres de ta collection entre les feuilles de l’album, tu aimes entendre le chant du coq lorsqu’il fend l’ennui par le milieu, le samedi soir tu aimes arriver au bal en entendant la musique de loin, tu aimes quand l’odeur du foin respirée à fond donne le vertige. »


Ludovic Janvier
La confession d’un bâtard du siècle
Fayard, 2012

http://www.dailymotion.com/video/xpgvet_ludovic-janvier-l...

dimanche, 24 janvier 2016

John Ashbery, « Le serment du Jeu de Paume »

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« Le ticket

 

L’expérience de t’écrire ces lettres d’amour…

Clôtures inconcluantes, rien, pas même, de l’eau dans tes yeux, l’air de tout et de rien

Le jardin dans la brume, peut-être, mais l’égocentrisme compense tout ça, les caroubiers en hiver, blanchis

Sa main ne menant nulle part. La tête dans le jardin, des érables, une souche vue à travers un voile de bouteilles, ruptures –

Tu n’avais nulle permission d’entreprendre quoi que ce soit, t’efforçant d’exécuter les ordres déments que l’on t’avait donné de raser

La boîte, rouge, drôle d’aller sous terre

Et, méfiant sans raison, boue du jour, le plaid – j’étais à tes côtés là où tu veux être

Là-bas dans la petite maison occupé à t’écrire.

 

Bien qu’ensuite les larmes aient l’air de putois

Et position difficile que la nôtre d’illuminer le monde

D’effroi, enrageant de bouillie, encore la souche

Et comme toujours par le passé

Le regard scientifique, parfum, millions, rire géant

C’était là une échelle mais pas celle de vérités incertaines et innocentes, la branche effleurant –

Jusqu’à un fossé de vin et cuves, éclaboussant le poster de sang, télégraphe, tout le temps

Absorbant automatiquement les choses, celles qui n’avaient pas été gâtées, sordides. »

 

John Ashbery

Le serment du Jeu de Paume

Traduit par Olivier Brossard

Coll. Série américaine, Éditions Corti, 2015

vendredi, 22 janvier 2016

Anise Koltz, « Somnambule du jour »

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« Marcher à travers les siècles

à travers le temps

des vivants et des morts

 

Sur une route

où nous partirons demain

pour arriver hier

* * *

Dieu

je T’appelle

comme si Tu existais

 

Descends de Ta croix

il nous faut des bûches

pour nous chauffer

* * *

Marcher

sans rien atteindre

jusqu’à devenir chemin

* * *

La mer s’est retirée de nous

les lignes de nos mains

sont ses dernières empreintes

* * *

Oui j’écris

nuit et jour

lorsque vous m’enterrerez

je n’arrêterai pas

 

Dans cette terre

aux entrailles enténébrées

je continuerai l’écriture

avec les bouts de mes os »

 

Anise Koltz

Somnambule du jour – poèmes choisis

Poésie/Gallimard, 2015

 

Les poèmes ici donnés ont paru originellement dans les volumes :

Souffles sculptés, Guy Binsfield, 1988 ; Chants de refus I & II, phi, 1993 & 1995 ; Le paradis brûle, La Différence, 1998 ; Le cri de l’épervier, phi/Écrits des forges, 2000

18:54 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent

samedi, 16 janvier 2016

Emmanuelle Pagano, « Ligne & Fils »

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« La pierre millénaire, elle, était déjà là, elle était là avant l’homme, partout dans l’eau il y avait la pierre, brutale et accidentelle, elle accrochait son cours, elle cerclait ses échappées. L’homme conquérant des vallées était venu en renfort du paysage modeler ses écoulements, comme il étageait déjà les flancs des collines en terrasses, comme il meublait, plus bas, ses plats. La pierre domestiquée, appareillée, formait barrages et bassins, les énormes galets émergeant des rivières, ceux qui faisaient le dos rond au milieu des traversées, ceux qui dominaient en blocs vertigineux, étaient renforcés, parfois maçonnés, élagués au burin s’il le fallait, pour drainer le courant. L’eau déviée dans les béalières donnait du tour, toujours lourde quelle que soit la pente. Elle se déversait ensuite à nouveau dans la rivière, puis dans la rivière principale, dont la Ligne est l’affluent, puis dans le fleuve, par où la soie torse était transportée, remontée, jusqu’à la ville, jusqu’aux grands métiers qui la feraient devenir de beaux atours, des habits pour les autres. L’eau-force, passée au travers des massifs granitiques et volcaniques, restait douce, et son acidité, dépourvue de calcaire, autorisait le trempage des soies avant l’ouvraison, et délivrait toute son énergie sans rien poser d’autre sur les roues que son propre mouvement. Aucun dépôt qui aurait pu ruiner le bois, puis le métal.

 

Je n’ai jamais bien compris ces histoires de chutes, de gravité, de violence, de force et de raison, de bruits et de silences, je n’ai jamais bien compris, exactement, ce qui faisait tourner les bobines. L’eau de la rivière était irritable comme le ciel. À l’automne, on n’entendait plus que l’orage de la Ligne, enflée par les nuages dégorgeant leurs remous en elle. La neige de l’amont l’engrossait et l’assourdissait, à nouveau, au printemps. En été l’eau manquait tant qu’elle semblait noyer et multiplier les bruits plus encore, comme un trou de silence assoiffé amplifiant et transformant en écho désorienté la moindre rumeur. Les béalières endiguaient, elles faisaient leur travail d’égaliser l’eau si vive, et parfois quasi morte, et dès lors il s’agissait d’égaliser aussi les bruits, comme si ces canaux étaient les ancêtres encombrants et bucoliques des tables de mixage dont mon fils me rebat les oreilles, car il est musicien. Il est musicien, mais il ne parle jamais de musique, il parle de sons. »

 

Emmanuelle Pagano

Ligne & Fils

P.O.L, 2015