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vendredi, 24 mars 2017

Fabienne Raphoz, « Blanche baleine »

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DR

 

« Géologie

 

je suis faite de la

           pierre de mon pays

 

la rousseur du

           gypaète aussi

 


 

Fossile dit

           l’âge de la roche

 

Nautile

           celui du temps

 


 

Niedecker dit

           dans tout fragment

 

de tout ce qui vit

           reste de la pierre »

 

Fabienne Raphoz

Blanche baleine

Héros-Limite, 2017

http://www.heros-limite.com/

mercredi, 22 mars 2017

Jim Harrisson, « L’éclipse de lune de Davenport »

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DR

 

« Le temps nous dévore crus.

Pour mon anniversaire, hier,

je n’étais que d’un jour plus vieux

bien que j’aie commencé unicellulaire

il y a dix millions d’éternités dans le bourbier de la vieille ferme.

 

* * *

 

Assurément les poissons n’ont pas inventé l’eau

ni les oiseaux, l’air. Les hommes ont bâti des maisons

en partie pour la gêne que leur donnent les étoiles,

et élevé leurs enfants sur des insignifiances,

puisqu’ils ont massacré tout dieu au fond d’eux-mêmes.

L’homme politique sur les marches de l’église croît

dans la grandeur même de cette stupidité,

lampe grillée qui jamais n’imagina soleil.

 

* * *

 

C’était lundi matin pour la plupart des gens

et mon cœur était près d’exploser selon

mon tensiomètre numérique,

ce qui me fait dire que je ne peux plus bosser

pour être le mineur le mieux payé au monde.

Je veux me maintenir à la surface et aider le héron

qui a du mal à se poser au bord du ruisseau.

Il vieillit et je me demande où il sera une fois mort. »

 

Jim Harrisson

L’éclipse de lune de Davenport et autres poèmes

Traduit de l’américain par Jean-Luc Piningre

Bilingue

La Table Ronde, 1998, rééd. La Petite Vermillon, 2017

lundi, 20 mars 2017

Pierre Bergounioux, « Le Grand Sylvain »

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Pierre Bergounioux dans La Capture de Geoffrey Lachassagne

 

« Il y a une dernière chose qu’on peut envier aux insectes, outre la cuirasse, les cœurs épars, la science innée, la stupeur : c’est la patience. Ils sont un siècle et demi à cheminer par monts et par vaux, perdus dans les forêts de l’herbe, la nuit, cherchant le passage, le tablier des ponts et on voudrait qu’ils soient là, dans l’instant, parce qu’on a cet instant et la prétention, avec ça, d’acquitter une créance qui court depuis le commencement. Le temps passe. L’instant s’achève et tout ce qu’on trouve, c’est de reprocher au gosse, au vrai, qu’on a traîné avec soi, d’être assis, bras ballants, sur une souche, à ne pas chercher. On lui en veut de ne pas déférer à l’injonction du gosse fictif que ses yeux ne sauraient déceler dans l’après-midi blême alors qu’il devrait être manifeste, aux nôtres, qu’il n’y est pas, pour lui, pas encore, puisqu’il est un gosse, un vrai. Si l’on était raisonnable, on se rendrait à l’évidence. On verrait. On accepterait. On se tairait. Au lieu de quoi on adresse des paroles amères à quelqu’un qui n’a rien fait. On veut le charger d’une part de la vieille dette qu’on a contractée. Finalement, c’est une querelle de gosses, même si l’un des deux n’est plus visible et c’est celui-ci, en vérité, qu’il faudrait chapitrer sur son acrimonie, sa mauvaise querelle, son incurable faiblesse. »

 

Pierre Bergounioux

Le Grand Sylvain

Verdier, 1993

Réédition avec le dvd La Capture de Geoffrey Lachassagne, La Huit/Verdier, 2017

http://www.docsurgrandecran.fr/film/capture

samedi, 18 mars 2017

Christophe Manon, « Au nord du futur »

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Christophe Manon. photographie ©Sylvain Maestraggi

 

« Parfois l’amour aussi

est ce qui nous émeut d’être à ce point présent et d’une intense

douceur et ce qui nous reste de baisers nous en usons

pour sécher les larmes sur les joues de nos semblables et faire durer

le présent d’une joie qui ne veut pas

mourir et du silence saturé de poison la part

qu’il revendique inlassablement nous recevions l’accolade maintenant

les beaux noms nous les consignons dans nos livres franchissant

l’obscurité en des gestes fragiles donnant

mémoire à ce qui fut brisé afin

que ce qui a été rendu visible ne soit pas

effacé et qu’il ne reste pas

de mots sans sépulture. »

 

Christophe Manon

Au nord du futur

Nous, 2016

http://editions-nous.com/

jeudi, 16 mars 2017

Li Po, « Jour de printemps, après l’ivresse évoquant mon sentiment »

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Li Po par Liáng Kǎi

 

« vivre en ce monde est comme un grand rêve

à quoi bon se fatiguer ?

aussi tout le jour je suis ivre

je m’effondre et m’allonge sur le perron

au réveil je regarde dans la cour

un oiseau chante parmi les fleurs

dis-moi, quelle saison est-ce ?

“dans le vent du printemps chante le loriot”

ému par cela je suis pour soupirer,

mais devant le vin me sers à nouveau

je chante à haute voix, attendant la lune claire

quand mon chant s’achève mon sentiment est apaisé »

 

Li Po (701-762)

Buvant seul sous la lune

Traduit du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 1988

http://moundarren.com/

lundi, 13 mars 2017

Pascal Quignard, « Une Journée de Bonheur »

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en couverture : Corot, Jeune femme cueillant une fieur (détail)

 

« Sur les couples des fous de Bassan

 

Carpe

arrache

diem

jour.


Les couples de fous de Bassan, tout blancs,

la tête blonde,

tous les ans reviennent au même nid où ils se rencontrèrent pour la première fois.

Reviennent où ils s’aimèrent.

 

Arrache-jours.


Chaque année le mâle apporte à la femelle retrouvée

brins d’herbes mêlées de fleurs

dont il entoure le cou de celle qui l’a distingué jadis entre les autres.

Il l’enroule,

formant un collier instable.

 

Les phrases des oiseaux sont très brèves,

laissent peu de temps à la réponse,

reprennent vite leurs sèches séquences et leurs brèves fréquences,

pour les encranter dans le vide.

Ce sont des colliers de sons dont la durée fait quelques secondes.

Petites mélodies subites qui s’accrochent et se suspendent dans les vides que le désir laisse,

qui attendent dans le vide

au sein d’une attente où l’appel lui-même attend

au point qu’il résonne.


Fragments de chant.

Fragments verbaux.

Le réel du texte n’est jamais vaste. »

 

Pascal Quignard

Une Journée de Bonheur

Arléa, 2017

https://www.arlea.fr/

Dans toutes les bonnes librairies à partir du 16 mars

samedi, 11 mars 2017

Françoise Ascal, « Ombres – Berlin»

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DR

 

« Il neige sur nos mémoires.

 

Les flocons volent, recouvrent vos traces, comblent nos lacunes.

 

Dedans dehors s’entremêlent.

 

Des myriades de cristaux fondent entre nos doigts, identiques, uniques, tels vos visages un instant apparus.

 

* * *

 

Vos yeux mangés de nuit appellent encore les nôtres, si loin que vous soyez.

Vos visages confondus jamais ne se résorbent au fond de nos étangs.

 

Quel rituel inconnu apaiserait votre errance ?

 

Faut-il clouer vos noms sur de la cendre.

 

* * *

 

Tremblez-vous de froid, quand nos pas s’éloignent un peu trop vite un peu trop lestes, vers des horizons stridents ?

 

Craignez-vous l’abandon, la chute dans les ravins d’où l’on ne remonte jamais, à moins qu’une main tendre frôle encore vos lèvres sur une photo jaunie ? »

 

Françoise Ascal

Ombres-Berlin in Entre chair et terre

Peintures de Jean-Claude Terrier

Collection l’Orpiment

Le Réalgar, 2017

http://lerealgar-editions.fr/

jeudi, 09 mars 2017

Claude Margat, « En marge d’une vie »

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DR

 

« La tradition allègue en Chine que Cang Jie l’ancêtre mythique inventa le langage des caractères entre deux mouvements de la tête. Premièrement, il considéra les traces laissées par les pattes des oiseaux dans l’argile, puis il leva les yeux vers le ciel et aperçut les premières constellations. Abaissant son regard à nouveau, il relia les deux espaces. Ce double mouvement désigne de la façon la plus explicite le chemin de la relation. L’image du mythe est assez belle, mais elle ne dit rien de l’intuition qui conduisit le génial inventeur de l’écriture à coudre deux espaces aussi différents sur le même ourlet de sens. Or, la mise en relation de deux éléments distincts d’une même réalité suppose au minimum l’existence d’un pré-langage, d’une pré-pensée suffisamment riche déjà pour pouvoir produire une formulation capable d’ordonner les signes, de les installer dans un discours, une logique, un fonctionnement. C’est vers ce moment de synthèse qu'il faut se tourner quand on souhaite aborder le comment de la langue. Et il fait sacrément noir dans cette région de la pensée !

 

Un corps de langue se constitue peu à peu. C’est un corps d’air dont la seule visibilité s’étale en signes séparés par des blancs. L’ombre noire des signes se forme au cours de silencieux et terribles affrontements. À la surface du corps de langue flotte tout le mobilier brisé des univers définitifs.

Nécessaire le transfert, et toujours efficace, mais sans une ombre de concession et pas plus de compassion. Car on en est le bénéficiaire un jour, mais c’est pour en devenir l’esclave demain. Sur la page colorée du monde, nous sommes prestement invités à signer le décret de notre propre anéantissement. Nous est seulement offert ce que nous nous montrons capables de saisir dans l’incessant passage de la présence à l’absence. »

 

Claude Margat

En marge d’une vie

Avec 9 peintures de l’artiste

Préface de Bernard Noël

L’Atelier du Grand Tétras, 2016

http://www.latelierdugrandtetras.fr/

mardi, 07 mars 2017

Derek Munn, « Vanité aux fruits »

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DR

« Des secrets commencent avant qu’ils n’existent. Et quand on en garde un on cache sûrement aussi quelque chose à soi. Je ne sais pas ce que je me cache, si je savais ce ne serait pas un secret. Le melon incarne ce secret.

Je n’ai jamais détesté les melons. Ils m’attirent autant qu’ils me dégoûtent. Cet été, sans en avoir l’intention, j’en ai acheté un. Le marché c’est comme ça. On prend des habitudes, on privilégie certains vendeurs, on finit par les connaître. On se fidélise, on acquiert des obligations de la sociabilité, et parfois on fait des achats amicaux plutôt que nécessaires. Je me sentais confus, immédiatement gêné. C’était trop pour moi, dans ma tête c’était un fruit de famille. Il me semblait usurper quelque chose. Je l’ai mis dans mon panier, je l’ai caché, je n’aurais pas voulu que Nathalie voie que je l’avais acheté – peur délirante qui me troublait tant qu’il est resté encore des traces du melon à la maison. Je l’ai posé sur la table. Je l’ai regardé. Il était beau, rugueux. Comme une pierre. Il y avait du poids dans son apparence. Je n’ai pas essayé de le dessiner, le peindre. J’ai tenté seulement de l’admirer, d’être convaincu par sa beauté, sa présence. Je mangeais déjà très peu, mon corps prenait de plus en plus son indépendance et je ménageais mes forces, conservais mon énergie un peu comme on le fait avec de petits appareils en retirant les piles quand on ne les utilise pas. Je savais que le melon serait facile à ingérer, je n’avais pas envie de le manger, mais je me sentais obligé de le faire. Je l’ai coupé en deux d’abord. Il s’est ouvert comme une mémoire. Le cœur grouillait de pépins luisants comme des vers. J’ai préparé une tranche et je l’ai mangée très rapidement. Une deuxième. Il était bon. Très bon, juteux. Il donnait l’impression que c’était ma bouche qui était juteuse. Ma salive coulait comme une source. Puis je me suis arrêté. Pour aucune raison particulière. Le plaisir du goût s’est transformé, est devenu une sorte d’envie répulsive. Il faisait chaud, j’avais froid. Je me suis mis à transpirer. »

 

Derek Munn

Vanité aux fruits

L’Ire des Marges

https://www.liredesmarges.fr/

 

samedi, 04 mars 2017

Sereine Berlottier, « Au bord »

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© : remue.net

 

 

« ce jour là son visage était si

simplement vivant (c’est comme un souvenir)

nous étions couchées sur le lit (oreillers

lourds) regardant la télévision

et nous ne cherchions plus les mots ni

ce que nous aurions pu avoir à nous dire

avec l’enfant dans nos branches

ses boucles tièdes sur nos épaules

nous étions comme un très vieil arbre

des feuilles pour hier et des feuilles pour demain

et pourquoi aurait-il fallu

détruire ce monde à coups de question ? »

 

Sereine Berlottier

Au bord

Lanskine, 2017

jeudi, 02 mars 2017

Tanizaki Jun’ichirô, « Louange de l’ombre »

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DR

 

« Sans doute tous les pays du monde travaillent-ils les couleurs de leurs préparations culinaires de façon à les harmoniser aux teintes de l’environnement et des couverts. Pour ce qui est de la cuisine japonaise, en tous cas, l’appétit vous quittera à moitié si elle vous est servie dans une assiette blanche sous une lumière crue. Prenez la soupe de miso rouge que vous consommez tous les matins, il suffit de considérer sa couleur pour comprendre qu’elle fut élaborée jadis dans des maisons de pénombre. J’étais un jour invité à une cérémonie du thé où me fut servie une soupe de miso ; eh bien, ce liquide couleur de terre rouge, presque boueux, que je buvais quotidiennement sans penser à rien, prit alors sous la lumière instable de la bougie, stagnant dans son bol de laque noire, une nuance d’une profondeur véritablement engageante. De même pour la sauce de soja : dans les régions de l’Ouest, pour les sashimis comme pour les légumes en saumure ou pochés, ils usent d’un tamari très prononcé. Mais quelle richesse de clair-obscur dans ce liquide luisant et onctueux, quelle harmonie d’ombre ! Et les aliments blancs, miso blanc, tôfu, pâté de poisson, purée d’ignames, sashimi de poisson à chair blanche, ce n’est pas en les éclairant de toutes parts que leur couleur sera le mieux mise en valeur. À commencer par le riz cuit : c’est dans un pot à riz meshibitsu en bois laqué noir et lustré, placé dans un endroit sombre, qu’il apparaîtra plus beau, qu’il titillera le plus l’appétit. Du riz bien blanc, cuit de frais, s’élevant au centre de la boîte noire, la chaude vapeur qui monte quand vous ouvrez prestement le couvercle, chaque grain luisant comme une perle… Devant cette vision tout Japonais ressent en lui le précieux bienfait d’un repas de riz. À une telle évocation vous savez que notre cuisine a toujours reposé sur le clair-obscur, a toujours été indéfectiblement liée à l’ombre. »

 

Tanizaki Jun’ichirô

Louange de l’ombre

Traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré

Philippe Picquier, 2017

mardi, 28 février 2017

Lambert Schlechter, « Le Ressac du temps »

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« Montaigne et les dates. Il y en a peu, explicitement, dans les Essais, mais il y en a.

 

Il date sa retraite du 28 février 1571, jour initial de sa trente-neuvième année. Il date le “Au lecteur” de ce premier mars mille cinq cent quatre-vingt, c’est le lendemain de son quarante-septième anniversaire.

 

&

 

Lire Montaigne. – Quelques mois avant de se suicider Stephan Zweig écrit qu’il lit Montaigne chaque jour.

 

Marcel Jullian écrit à propos du suicide de Zweig, que celui-ci est peut-être mort de l’avoir [Montaigne] de trop près connu, – et poursuit : Sur le mot qu’il a laissé, il confesse que, n’ayant pas la force d’âme de Montaigne, dont il avait entrepris la biographie, il ne pouvait pas attendre que vienne l’aurore.

 

Lire Montaigne. – Raymond Petit, jeune résistant luxembourgeois assassiné par les nazis était grand lecteur de Montaigne.

 

Lire Montaigne. – Nous ne lisons pas “Montaigne”, nous cultivons notre narcissisme dans une lecture sélective, qui trouve évident que l’auteur s’intéresse à son Moi. (Marie-Madeleine Fragonard dans la préface de son édition des Essais, Pocket, 1988). »

 

Lambert Schlechter

Le Ressac du temps – le murmure du monde 5

Les Vanneaux, 2016

https://editionsdesvanneaux.wordpress.com/

 

pour fêter l'anniversaire de Montaigne, 28 février 1533