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mercredi, 13 janvier 2016

Pour Claude Rouquet

claude rouquet,claudechambard

Claude Rouquet, L'Escampette, 8, rue Porte-Basse à Bordeaux, 1996 © cc

 

pour Claude

 


À la pointe du jardin, vers l’Ouest, vers l’au revoir, la rivière. La glaise des berges colle parfois si fort qu’on peut entendre le terrible bruit de succion lorsqu’un pêcheur s’y hasarde. C’est le passage de la plus élémentaire nature dans nos oreilles éteintes. Comment pourrions-nous encore croire qu’autre chose qu’une eau qui court puisse redonner un peu de force à celui qui glisse vers l’inéluctable. Nous ne saurions te le dire. Mais nous recueillons cette eau vive dans des flacons précieux & les versons le soir dans le verre de la nuit. Un peu de force reviendra. Soir après soir, matin après matin.

 

 

Plus près de la maison le tilleul où à l’ombre chanta l’amie du pays aux mille parfums. La circonférence du tambour témoignait du temps, nous aurions pu calculer le nombre de lettres nécessaires à une correspondance amoureuse ce jour là. Demain, lorsque nous comprendrons, le poète lira dans sa langue les mots de la disparition. Un verre de quinquina, une pincée de poudre d’escampette, voilà qui suffit à nourrir son homme si on y adjoint un livre de derrière les fagots. Le soleil disparaît dans le feuillage, il fait frais, l’air est rarement aussi pur, posons un plaid sur tes genoux fatigués.

 

 

Un poème discrètement intercepte un désir. On le trouve par avance dans l’œuvre d’un frère portugais qui rêvait le soir sur les hauteurs de Lisbonne avec un poète espagnol. Mémoire de l’être d’avant le temps, sans amertume, sans mur pour se protéger des vents violents de l’enfance qui s’en retourne toujours, qui remonte à sa source. Serré contre les visages aimés il n’y a pas de défaite, seulement de la tendresse, qui est parfois synonyme de désespoir. Le travail d’amitié ne saurait avoir de fin, le compagnon de voyage est un aimant dont même la mort ne saurait nous séparer.

 

 

Un parfum d’abîme, tout le monde veut l’oublier. Une âme cherche à s’envoler vers un nonciel doux. D’autres rivières baignent les pieds des poètes aimés, d’autres arbres ombragent leurs poèmes, vers le sud. Il est simple d’écouter de la poésie, comme manger & dormir. C’est une lettre au silence qui est tracée chaque jour avec les mots des autres, passionnément. C’est une lettre qui ne s’apitoie pas, qui donne simplement en partage ce qui lui semble essentiel. Énigmatique certitude car ce travail du noir devient celui du blanc dont toute une vie est l’unique sang, l’unique descendant.

 

Même l’amour ne peut empêcher l’arrêt du cœur. Chaque ami envoie un souffle de la main. Cela ne suffit pas. Continuer à chercher la lumière est la seule façon de poursuivre, du plus profond de la douleur. C’est un chant contre la mort. Ça ne guérit pas, ça touche les bords de l’âme pour continuer à vivre. La main qui tremble, il faut la réchauffer pour la calmer & le corps s’apaise. La tendresse joue de bons tours, nous somme encore des enfants & c’est irremplaçable cette gaieté soudain dans l’œil, ces mots de garnements & la voix des poètes qui portent chaque instant vers le prochain.

 

Le ciel se divise selon les saisons, la lumière tourne, elle se suspend à nos têtes parfois, c’est une semence pour l’espérance. Le vent se lève, le tilleul chante, le plancher grince sous les pas de l’aimée, une journée de pleine vie encore. Enlever, disperser la douleur est le travail quotidien. De la voix de l’un s’élève l’autre, c’est la grande affaire d’une vie, c’est tracer son cœur sur des feuilles si légères que le vent les emporte & les distribue à ceux qu’elles réveilleront. Un jour j’ai entendu une phrase devenir un poème, ce n’est pas un souvenir c’est de la vie active, c’est un casse-croûte pour l’avenir.

 

Chaque mois il faut tenir jusqu’au prochain mois, puis chaque jour il faut tenir jusqu’au prochain jour. Légers papillons, transparente peinture à la cire, plaque de thé comme une offrande, le couloir attire le jour & les essences rares. Rien ne bouge, sinon la mélancolie par avance. Gais compagnons, comment se défaire de soi-même ? Petite lampe dans la nuit, quelqu’un veille, attentif au moindre suspens du souffle. Le cœur passe avant tout, le jour va bientôt venir, le temps est si long, la vie est si courte, la tendresse dort auprès de moi, dis-tu. Mémoire du jardin des délices.

 

Une balançoire, une douceur d’enfant entre deux mêlées, entre deux crochets du corps souple. Sur les étagère les livres de Prix & les poches d’antan. Ce début de bibliothèque est le miracle d’une vie têtue. Je parle de la langue que tu as trouvée, que tu as partagée & dans le jardin, brisant le silence clandestin, le rossignol gringotte une façon de fado, cela apaise la douleur de partir. J’étais en train de te parler de visages aimés & de baisers partagés & j’ai songé que l’hiver venait toujours trop tôt, pour un être né le neuvième jour du huitième mois d’une rare année de treize lunes.

 

La demeure est maintenant dans le cœur des amis & près d’un ruisseau auvergnat où filent les fario à deux pas d’un buisson de mûres.

 

Claude Chambard

13 janvier 2015 – 13 janvier 2016

16:12 Publié dans Édition | Lien permanent | Tags : claude rouquet, claudechambard

samedi, 09 janvier 2016

Lu Yu, « Le vieil homme qui n’en fait qu’à sa guise »

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« Me lamentant de manquer de vin (74 ans)

 

nul besoin d’endiguer le Fleuve Jaune,

nul besoin de déterrer les tripodes de la dynastie Chou

je souhaite seulement qu’à la maison le vin coule à ot,

jour et nuit ivre à ne pas m’en réveiller

nul besoin d’une coiffe grande comme une corbeille à vanner les céréales,

je souhaite seulement que mon corps soit robuste et en bonne santé,

et du matin au soir boire sans cesse du vin

la Création peu clémente,

chaque jour me met à l’épreuve,

faisant en sorte que, dans ma coupe en bronze,

des mois durant la poussière s’accumule

en cette vie, lorsque j’ai du vin pour la désinvolture je deviens sans rival

cent rouleaux manuscrits se remplissent comme si le vent et la pluie faisaient rage

la Création voudrait-elle m’embarrasser avec la sobriété,

la folie du vieil homme lorsqu’il est sobre, vous ne la connaissez pas encore »

 

Lu Yu

Le vieil homme qui n’en fait qu’à sa guise

Poèmes choisis et traduits du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

Moundarren, 1995, rééd. 2012

vendredi, 08 janvier 2016

Sylvie Fabre G., « Dans la lenteur »

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« J’ai toujours prononcé un nom que je ne connaissais pas. Je l’ai cherché dès l’enfance dans les livres et les images. Je l’ai senti quelques fois au gré de la lumière ou du vent. Il se dessinait sur mes lèvres, il arrivait sur ma langue comme une herbe de printemps. J’ai pensé le recueillir comme se recueille le temps, malgré son indéchiffrable.

*

Nulle enfance ne peut être muette, et le cri que tu portes en toi se reflète dans tes yeux. Ou ne fait-il que retentir en moi ?

Je l’entends, je le lis dans tes mots. Il ne trouve pas refuge. Jamais. Son intensité est dans la solitude. Dans le miroir son silence. Il m’apprend le plus délaissé, le fragile et tout l’inassouvi.

 

Le poème est son accomplissement. Et je l’écris pour vaincre l’oppression. Si douloureux tu sais l’inexprimé, jamais tari. Jamais. »

 

Sylvie Fabre G.

Dans la lenteur

Unes, 1998

vendredi, 01 janvier 2016

Ariane Epars, « Carnet(s) du lac »

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« Samedi 8 juin, 9 heures 30

 

Lac cireux, presque lisse. Calme. Léger mouvement vers la gauche.

Atmosphère floue, bleu pâle, qui se voile. Les traces des avions restent collées au ciel, croissent en forme de cellules. Derrière le mur de la Promenade un banc de poissons mord la surface de l’eau à-coups de petites bulles.

Une brise agite individuellement les feuilles désormais vertes de l’arbre 2. Un cygne parcourt la scène de droite à gauche, à lents coups de pattes. Au large, très loin, deux canoës brillants, se dirigent vers la droite.

Concert ininterrompu de piaillements de moineaux.

Derrière le ronronnement des pompes à traiter, la circulation.

Les bruits aussi, sont flous.

La lumière est blanche.

Le lac semble s’évaporer dans cette intensité lumineuse.

Martinets et hirondelles sillonnent le ciel au loin, un merle siffle de courtes phrases.

Un courant, soudain, plisse la peau du lac.

Le soleil clignote dans le feuillage de l’arbre 2. Un petit avion survole la maison, des éclats de soleil s’allument s’éteignent s’allument sur le bleu tendu entre les arbres 1 et 2. »

 

Ariane Epars

Carnet(s) du lac

Héros-Limite, 2015

 

pour mieux connaître le remarquable travail d'Ariane Epars : http://www.arianepars.ch/

vendredi, 25 décembre 2015

Hannah Arendt, « Heureux celui qui n’a pas de patrie »

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« Une fille et un garçon

au bord du ruisseau et dans la forêt,

d’abord ils sont jeunes ensemble,

puis ensemble ils sont vieux.

 

Dehors les années s’étendent

Et ce qu’on nomme la vie,

L’être-ensemble habite dedans

Qui ne connaît ni la vie ni les ans.

 

Hannah Arendt

Heureux celui n’a pas de patrie. Poèmes de pensée

Traduit de l’allemand par François Mathieu

Edition établie, annotée et présentée par Karin Biro

Payot, 2015

jeudi, 10 décembre 2015

Pia Tafdrup, « Les Chevaux de Tarkovsky »

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LE MOYEU DE LA ROUE

 

Elle tourne et elle tourne,

la roue ne retourne jamais

À LA MAISON

le monde est en feu.

Je suis en mouvement

généré en écriture.

Ce que je dis

sont des mots

parvenus du moyeu de la roue.

Depuis ses profondeurs

l’écrin déborde

                   secrètement

comme les pierres flottent

sur la surface de la mer

des champs de mon père.

Des ronds s’étendent

perçants.

Les yeux, les oreilles,

le pouls fracassant du cœur.

Il y a suffisamment de place

pour que six milliards ou plus

d’êtres esseulés

sans se noyer

                     puissent contempler

la nuit noire, béante, ondoyante.

 

Pia Tafdrup

Les Chevaux de Tarkovsky

Traduit du danois par Janine et Karl Poulsen

Unes, 2015

 

lundi, 16 novembre 2015

Les voix de Jacques Roman

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« La cruauté rôde autour de la salle de bal. La mort peut toujours s’inviter à danser. C’est là où ma position est très radicale. Je suis inquiet des discours apocalyptiques qui toujours nous renvoient à la mort comme héroïne. Le danseur ne cesse de résister, et en somme dans une période critique danse pour maintenir une flamme. Qu’est-ce qu’on peut faire sinon maintenir une flamme ? C’est aussi la figure du veilleur qui est si fréquente dans mon travail. D’ailleurs à la fin des Lettres à la cruauté, il y a une adresse qui permet de renvoyer la cruauté dans les cordes. Ne pas céder au désespoir, ne pas céder aux sirènes apocalyptiques. C’est difficile de nos jours, si on lit le journal, si on écoute les informations, les propagandes… Des esprits faibles, il y en a beaucoup, et ils sont tentés de sombrer en passant notamment par la peur, et la peur étrangement les fait suivre le loup jusque dans la forêt. Quand je pense au loup, je pense au nationalisme, au totalitarisme. Les forces, les outils que nous avons pour résister, c’est aussi la joie, l’attention aux autres, c’est l’écriture, bien sûr, être en état de perception. »

 

Jacques Roman

Extrait d’un entretien avec David Collin

In Les voix de Jacques Roman

Études, dialogues, inédits récents.

Sous la direction de Doris Jakubec, Fanny Mossière et David Collin

L’Âge d’Homme, 2015

lundi, 02 novembre 2015

Pascal Quignard, « Princesse Vieille Reine »

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© cchambard

 

« Ce n’est pas le besoin qu’éprouvait George Sand de s’écarter le plus possible des siens, des domestiques, du groupe, de se réfugier dans un coin de l’espace qui me paraît constituer une aspiration extraordinaire, c’est le nom qu’elle donnait à ce refuge : elle l’appelait “l’absence”.

Elle ne disait pas retraite, otium, cabinet de travail, cellule, chambre à soi, solitude. Elle nommait ce “petit coin” de sa maison de Nohant : L’Absence.

Toute sa vie elle désira être absente à l’intérieur de l’Absence.

 

Il se trouve que, toutes les fois où elle se retrouvait chez elle, à Nohant, George Sand écrivait dans la chambre où lui avait été annoncé, lorsqu’elle était enfant, la mort de son père, désarçonné sur la route de La Châtre.

C’était là où on lui avait fait enfiler des bas noirs.

C’était là où on avait enseveli son petit corps maigrelet et nu de petite fille âgée de quatre ans sous une lourde robe de serge de Lyon beaucoup trop grande pour elle.

C’était dans cette chambre qu’on avait forcé la fillette à envelopper ses cheveux du long voile noir des veuves.

 

C’est dans cette chambre, toute sa vie, qu’elle attendit que son père “eût fini d’être mort”.

Où elle ouvrait son livre.

 

Toute sa vie on cherche le lieu d’origine, le lieu d’avant le monde, c’est-à-dire le lieu où le moi peut être absent, où le corps s’oublie.

 

Elle lisait.

C’est ainsi qu’elle était heureuse. »

 

Pascal Quignard

 Princesse Vieille Reine

Galilée, 2015

dimanche, 25 octobre 2015

Ingeborg Bachmann, « Toute personne qui tombe a des ailes »

ingeborg bachmann,toute personne qui tombe a des ailes,françoise rétif,gallimard

 

Une sorte de perte

 

« Utilisés en commun : des saisons, des livres et une musique.

Les plats, les tasses à thé, la corbeille à pain, des draps et un lit.

Un trousseau de mots, de gestes, apportés, employés, usés.

Respecté un règlement domestique. Aussitôt dit. Aussitôt fait. Et toujours tendu la main.

 

De l’hiver, d’un septuor viennois et de l’été je me suis éprise.

Des cartes, d’un nid de montagne, d’une plage et d’un lit.

Voué un culte aux dates, déclaré les promesses irrévocables,

porté aux nues un Quelque chose et pieusement vénéré un Rien,

 

(­— le journal plié, la cendre froide, un message sur un bout de papier)

intrépide en religion, car ce lit était l’église.

 

La vue sur la mer produisait ma peinture inépuisable.

Du haut du balcon il fallait saluer les peuples, mes voisins.

 

Près du feu de cheminée, en sécurité, mes cheveux avaient leur couleur extrême.

Un coup de sonnette à la porte était l’alarme pour ma joie.

 

Ce n’est pas toi que j’ai perdu,

c’est le monde. »

 

Ingeborg Bachmann

 Toute personne qui tombe a des ailes (poèmes 1942-1967)

 Édition, introduction et traduction de l’allemand (Autriche) par Françoise Rétif

 Bilingue

Poésie/Gallimard, 2015

mardi, 20 octobre 2015

Lionel Bourg, « J’y suis, j’y suis toujours »

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« Rien ne devrait avoir de terme.

La route pas plus que le chemin.

La houle ample des gestes amoureux, le babil des nourrissons ni le vers du poème béquillant pied à pied, le bruit du cercueil que l’on cloue dans la poitrine, l’orage, l’averse ou, l’hiver, les merveilles de la neige.

Interrompant le pas, j’ai chuchoté deux ou trois mots à celle que j’accompagne.

Elle sourit. Me montra des cageots moisis, les cieux striés d’éclaboussures, une bicoque à cheval sur la voûte enjambant la rigole qui moussait sur l’asphalte.

Nos doigts s’unirent.

Nous fûmes émus. Un peu. Beaucoup. L’amour n’a pas d’âge. »

 

Lionel Bourg

J’y suis, j’y suis toujours

Fario, 2015

 

pour le 20 octobre 1990

 

lundi, 28 septembre 2015

Allain Glykos, « Poétique de famille »

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Allain Glykos & Claude Chambard 25 septembre 2015

photographie © la machine à lire

 

« Ce n’est pas parce que tu écris des livres que tu es plus intelligent que les autres. Je suis d’accord avec elle. Ai-je jamais affirmé une chose pareille ? Non, mais c’est tout comme. En somme, si je parle ce sera porté à mon débit et si je ne dis rien ce sera la même chose. En plus, tes livres, ils ne se vendent même pas, il n’y a donc pas de quoi en être fier. Tu écris, la belle affaire. Elle fait la cuisine, lui il bricole. Chacun sait faire quelque chose et il n’y a aucune raison de considérer qu’une activité est au-dessus des autres. D’abord pourquoi écris-tu ? Oui, elle a raison et pourquoi parles-tu toujours de la famille dans tes livres ? Tu ne peux pas inventer des vraies histoires ?

Tu n’as vraiment pas beaucoup d’imagination. Je regrette de ne pas savoir écrire, parce que des histoires j’en ai plein la tête. Quand je serai à la retraite je m’y mettrai. Ben voyons. Je parle de la famille parce que je n’ai pas eu la chance de connaître de grandes guerres, de grandes épopées. La famille est mon champ de bataille.

Tu es comme ça depuis notre enfance. C’est à cause de toi que notre cousine nous a traités d’orgueilleux pouilleux. Qu’est-ce que tu racontes ? Parfaitement. Tu n’avais pas douze ans, tu l’as croisée dans la rue et tu ne lui as même pas dit bonjour. Elle te faisait honte elle aussi ? Pas du tout, je ne l’avais pas vue. Elle vient de loin ta trahison. Trahison ? Ta trahison de classe. Tu t’es mis à aimer la musique classique, l’opéra, la peinture moderne. Je ne pense pas que la culture, quelle que soit sa forme, soit réservée à une partie de la population. Pour moi, culture est synonyme d’ouverture. Je suis curieux et j’ai eu envie de savoir, de connaître. Je suis allé voir, écouter et j’ai compris, j’ai aimé. Pas tout bien sûr. Devais-je m’interdire d’aller voir ailleurs. Cela ne m’empêche pas de continuer à écouter la chanson populaire et à l’apprécier quand elle est bonne. Le seul critère qui guide mes choix c’est la qualité, l’émotion que je ressens et souvent aussi l’impression d’être plus intelligent après qu’avant. Plus intelligent que les autres, qu’est-ce que je disais ! Non, pas plus intelligent que les autres, plus intelligent que moi-même. Ça ne veut rien dire, plus intelligent que moi-même. Si, je comprends ce qu’il veut dire. Par exemple dans une exposition de peinture ou après la lecture d’un livre. La qualité ! Ce que tu considères toi comme de la qualité. Une peinture qui ne ressemble à rien, sous prétexte que ça fait bien de l’aimer, tu l’aimes. Tu es un dandy, quelqu’un sans personnalité, qui suit la mode, l’air du temps. Tu n’as aucune idée personnelle. Si c’est ce que tu penses, je ne vois pas bien ce que je pourrais ajouter. Ton silence montre bien que tu nous méprises, que nous ne valons pas la peine que tu uses ta salive. Mépris de salon sans profondeur. Qu’est-ce que tu vas chercher là ? Je n’ai aucun mépris pour les gens qui n’ont pas fait d’études, je l’ai déjà dit et je ne cesserai de le répéter. Je préfère d’ailleurs bien souvent écouter un ouvrier, un paysan ou un artisan me parler de son travail, de ses connaissances que d’entendre un soi-disant intellectuel me donner son avis sur tout et sur rien. Je hais les experts qui encombrent les écrans de télévision et les radios. Il y en a qui confondent universitaire et universel. Vous savez, l’université n’est pas épargnée par la bêtise et la médiocrité. Tu dis ça pour me faire plaisir ou tu le penses vraiment ? Je le pense vraiment. Je pense comme Anaxagore que l’homme est intelligent parce qu’il a une main. Tu ne trouves pas que tu pousses un peu ? Qu’est-ce que ça signifie « intelligent parce qu’il a une main » ? Bon, on y va maintenant, sinon l’enterrement aura lieu sans nous. Et puis je trouve un peu obscène de s’engueuler le jour où on enterre Papa. Tu sais, «obscène» commence comme « obsèques ». Obs ! Obs ! Tu insinues qu’il y aurait quelque chose d’obscène dans les obsèques. Je pense en effet que les vivants ont du mal à ne pas être obscènes le jour des enterrements. »

 

 Allain Glykos

Poétique de famille

 L’Escampette, 2015

mardi, 08 septembre 2015

Henri Cole, « Le merle, le loup suivi de Toucher »

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 chenin blanc

 

« Hé, humain, mon cœur a mal »,

proteste un corbeau, tandis que sur mon balcon

je lis et bois du chenin blanc. Son copain

goûte un rongeur flasque et semble

vouloir dire quelque chose, levant un pied jaune

agressif, une sorte d’homoncule :

« Ce que tu désires, désire-le pour toi-même »,

claque-t-il du bec, citant Rumi, franchement déçu,

mais visionnaire en un sens, comme si son esprit de corbeau

devinait mon Enfer personnel. Cependant, mes mains

en me frottant le cou ont l’intensité

de la caresse d’une mère, alors je lance,

plaidant pour l’humain : « Parlons-en, corbeau,

Dieu n’a-t-il pas fait la chair sensible à ça ? »

 

&


patchwork

 

De petits sacs de tabac à chiquer en mousseline,

teints à la maison en rose et jaune, assemblés en zigzag —

un gai recyclage de tissus qu’on voit souvent dans le Sud —

solidement cousus, une alternance de couleurs,

comme, enroulée autour de moi, une feuille de température.

Quelle est la température d’Henri, le mouton noir,

arrivant sans crier gare avec un nouvel amant — alcoolique

et impétueux —, provoquant dans le reste de la famille

des accès de pitié, de ressentiment et de stupeur à demi

admirative devant son toupet ? Navré d’avoir brisé

le vase Ming et mis le feu à la barbe du Paternel.

Je pourrais en fait être normal si l’imagination

(instable, inquiétante, fragile) est le Père qui pénètre

la Mère, et ceci mon poème-Enfant. »

 

Henri Cole

Le merle, le loup suivi de Toucher

Traduit de l’anglais (États Unis) et présenté par Claire Malroux

Le Bruit du temps, 2015