BJF
Bordeaux Jazz Festival
Samedi 3 novembre
3 concerts sur les 4 de la journée.
À 16h au Goethe Institut concert solo de Paul Rogers à la contrebasse à sept cordes.Paul Rogers est un personnage peu commun. Tout du bûcheron au physique et même dans l’approche de l’instrument.
L’instrument d’abord, une contrebasse à sept cordes (une plus grave et deux plus aigus que sur la contrebasse standard – mi la ré sol) et sur la table d’harmonie une sorte de guitare à quatorze cordes (sympathiques), en forme d’ovale, d’olive, de ballon de rugby, que sais-je… bref, c’est un prototype étonnant – fabriqué par Antoine Leducq à Nîmes –, très costaud, trapu et massif, au manche large comme les mains du musicien, épais comme ses avant-bras rudes.
Le concert d’un peu plus d’une heure donna à entendre trois improvisations, profondes, sombres, dures, parfois cauchemardesques, rarement légères, le combat pour la vie en somme.
Les archets ont dérouillé sous les coups de scie, sous le ahan du bûcheron, sous le pic du mineur, les charges de porte-faix… cette musique là ne saurait laisser indifférent, elle m’a bouleversée, comme m’a bouleversé le petit homme qui s’est battu avec un instrument androgyne pour donner à entendre son rude engagement de musicien et d’homme, sa joute avec l’instrument pour donner à entendre quelque chose du chant des origines. Une vraie rencontre.
À écouter Being du même – et qui nous transporte vers des univers plus calmes, plus reposés, plus simples peut-être, plus chantant aussi, même si sous chaque note on pressent un hurlement retenu – qui vient de sortir sur le label de Mathieu Immer, Amor Fati (cf. «liens» sur ce blog), dans la collection «Live au Musée d’Aquitaine», coproduit avec le BJF, en même temps qu’un trio de batterie de Didier Lasserre, Edward Perraud et Mathias Pontevia.
On sauta Wormholes. C’est comme ça.
Nom d’une pipe, tout pour réussir individuellement – légère réserve pour le jeu archi convenu du batteur très satisfait de ses pitreries qu’il prend pour des trouvailles – et rien qui passe ensemble, ça ne décolle jamais. On lâche un ou deux frissons pas plus. Dommage, cette voix, ce saxophone, ce violoncelle peuvent sans conteste mieux faire. Ça manquait juste d’engagement. À visiter les sites de chacun pour en avoir une idée, et surtout écouter What Do You Mean By Silence ? , TRI 06513.
Public conquis d’avance. Je ne connaissais pas le bonhomme – David Lynx, franco-américain à ce qu’il semble, intéressant à voir. Malgré tout concert plan-plan plus proche de la variétoche que du jazz, devant un public finalement assez peu connaisseur puisque se roulant par terre devant les facilités du batteur – bien lourd et peu nuancé – et ne récompensant que bien mal le jeu autrement plus intéressant de Christophe Wallemme et Diederik Wissels, cherchant chacun la note juste – l’incarnation de la note – pour sauver ce qui restait de la musique. David Lynx a beaucoup d’énergie et une voix assez étonnante, au spectre large, il doit être sans mal capable de bien mieux. Une autre fois.
De grands moments pendant ces Lettres du Monde.
Les incertitudes du cipM
Ouverture du festival Ritournelles
Jeudi 11 octobre : 10h00-16h00
13h45 : Promouvoir les créations croisées
La Rencontre dans l'escalier
Cercle
Allain Glykos
William S. Merwin
« Durant ces quelques années, toute ma vie se déroulait dans la rue Alarcón : j'habitais avec ma mère non loin du carrefour de la rue Alberto Bosch, et un pâté de maisons plus loin, au carrefour de la rue Espalter, je me rendais tous les après-midi chez José Gallego Díaz, suivre un cours de mathématiques. Et quand mon corps refusait une heure d'études de plus, je prenais la rue Alarcón pour aller me promener au Prado ou dans les alentours, ou bien je poussais jusqu'à l'avenue Alcalá pour prendre un café au Lyon. Ce quartier était – et reste encore – le plus harmonieux, le plus paisible de tout Madrid, si empreint de civilité que même le Musée des Armées fait la sieste derrière ses batteries hétéroclites (et il n'était pas incongru de voir des militaires secouer une descente de lit à la fenêtre, tôt le matin), une combinaison très réussie de monumentalité, de nature, et de vie de quartier. Il est si bien conçu pour l'arrivée du printemps qu'un jour – fin mars ou début avril – l'air s'y sature d'un parfum unique produit par la communauté des myrtes et des fusains du Prado, le chèvre-feuille de l'Académie, tout le jardin des Plantes, l'orme des Hiéronymites et les magnolias de la rotonde de Murillo, un parfum que je n'ai senti nulle part ailleurs. Il ne dure pas plus de quinze jours. À la même époque, un vol serré d'hirondelles parcourt à tire-d'aile un circuit aérien en forme d'ellipse, de l'Académie aux Archives Diplomatiques, par derrière les clochers de Saint-Jérôme, entre les paratonnerres du Musée. Il doit s'agir d'écoliers pensionnaires d'une des nombreuses maisons de culture du quartier, dont le régime d'internat est si sévère qu'en hiver il est hors de question de les voir dans la rue, et ce n'est qu'à l'arrivée du printemps qu'il leur est permis – entre neuf heures et dix heures le matin et de six à sept l'après-midi, à condition qu'il y ait dans le ciel des zébrures violettes et orangées – de voler à l'extérieur. Et ce sont certainement des écoliers très appliqués, de ceux qui se défoulent à la récréation, à grands cris et dans des courses folles, comme si, conscients de la brièveté de ces moments de détente, ils se voyaient obligés à forcer leurs tendances enfantines pour se dédommager des longues heures de contraintes studieuses. De l'avis de plus d'un dans le quartier, leur surveillant général n'était autre que don Luis Astrana Marín, parce que dès qu'on le voyait arriver, avec son chapeau à la Fregoli, son porte-documents volumineux, et son air de sévérité réfléchie, contrôlée et intransigeante, devant l'entrée des Archives Diplomatiques, les oiseaux disparaissaient, rappelés en classe, sans doute, par une imperceptible sonnerie du haut des cieux. »
Robert Walser