UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Livre

  • Dylan Thomas, « N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit »

    dt.jpg

     

    « N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit,

    Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour ;

    Rager, s’enrager contre la mort de la lumière.

     

    Bien que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité,

    Parce que leurs paroles n’ont fourché nul éclair ils

    N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.

     

    Les hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs

    Leurs actes frêles auraient pu danser en une verte baie

    Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.

     

    Les hommes violents qui prirent et chantèrent le soleil en plein vol,

    Et apprennent, trop tard, qu’ils l’ont affligé dans sa course,

    N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.

     

    Les hommes graves, près de mourir, qui voient de vue aveuglante

    Que leurs yeux aveugles pourraient briller comme météores et s’égayer,

    Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière. 

     

    Et toi, mon père, ici sur la triste élévation

    Maudis, bénis moi à présent avec tes larmes violentes, je t’en prie.

    N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit.

    Rage, enrage contre la mort de la lumière. »

    1951

     

    Dylan Thomas

    N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit… et autres poèmes

    Traduit de l’anglais et préfacé par Alain Suied

    Gallimard, Du Monde Entier, 1979

  • Camillo Sbarbaro, « Copeaux »

    sbarbaro.jpeg

     

    « VIII. Sur la vertèbre à vif du chemin, sur les montagnes chauves et calcinées juillet s’acharne. Émacié jusqu’à l’os, le village ouvre son gosier sec sur la mer, qui le dérobe à sa soif en l’aspergeant d’écumes amères.

     

    Je me reflète encore en ce paysage ; son aridité me nourrit.

    Dans l’olivier qui s’enchâsse dans le mur je me reconnais, et dans la ronce qui vit dans la fournaise des sables.

    Pourtant – pour me dissoudre – il suffisait jadis d'un regard : brin d’herbe moi aussi, lézard sur un rocher. C’est par les yeux que je m’allégeais de moi-même.

    À toute heure à présent mon être persiste. Il s’interpose, encombrant et têtu, comme s’il avait trop grandi.

     

    Si l’assoupir se pouvait, le transformer en paix jusqu’au nouveau réveil, s’il doit venir ! Simple dépouille, il n’en vit pas moins d’une vie excessive !

     

    Certains matins le sentiment d’exister est à ce point filiforme qu’un mouvement de la tête semble suffire pour descendre sans déchirure dans le néant.

     

    Mais tenace au contraire l’existence persiste ! Combien de fois, avant de mourir, avec logique allons-nous à la mort !

     

    Ma vie est aujourd’hui celle de la grève. Oh ! que s’instille une goutte en cette féroce sécheresse ! Ainsi l’âme invoque un souffle de poésie.

     

    Nuage vagabond, goutte rare et chaude comme le sang.

    Que reprenne la rumeur du flot entre les rives verdies, l’espoir en paraît aussi lointain que de voir se couvrir de bourgeons et de feuilles une armoire vermoulue.

     

    Lit du fleuve en temps d’étiage.

     

    Entre les flammes blanches des oliviers ne bouge de moi que la marionnette sinistre. »

     

    Camillo Sbarbaro

    Copeaux, suivi de Feux follets

    Choisis, traduits et présentés par Jean-Baptiste Para

    Suivi de Souvenir de Sbarbaro par Eugenio Montale

    Clémence Hiver éditeur,1991

  • Péter Nádas, « Ce qui luit dans les ténèbres »

    PN.JPG

     

    « C’était sans appel, le déjeuner du dimanche devait être prêt à midi. La soupe, brûlante, fumer sur la table quand les douze coups sonnaient. Et ce n’était pas là le souhait de mon grand-père. Mon grand-père maternel, je veux dire, le grand-père Tauber. Tel que je l’ai connu, il se serait satisfait d’une soupe tiède servie à une heure, lui n’était pas à cheval sur ce genre de choses. Il mangeait d’ailleurs à peine. Prenait rarement la parole, et pour dire peu de mots. Au moment de se lever de table, il remerciait pour le déjeuner en inclinant la tête. Mais impossible de savoir qui il remerciait au juste.

    Les remerciements étaient selon toute vraisemblance dus à ma grand-mère, mais peut-être pensait-il à Dieu, au Dieu de je ne sais qui, je l’ignore à vrai dire. Il n’avait apparemment de goût pour aucune des vanités de ce monde. C’était un homme éthéré, maigre comme un clou, dont on voyait les côtes sous la peau de la cage thoracique. Quand il m’attirait à lui avec tact, quand il me lançait en l’air, allez vole, mon Péter, regardez comme il vole, pour me rattraper in extremis dans ma chute, hop, le petit oiseau est tombé, je me retrouvais tout contre son ossature décharnée ; je sens encore aujourd’hui les os de ses bras, de ses clavicules, de ses côtes saillantes contre moi.

    Je ne m’explique en revanche toujours pas comment il pouvait évoquer avec une telle joie ce petit oiseau dans sa chute. Les petits oiseaux ne tombent que quand les chasseurs les abattent ou que le froid de l’hiver leur gèle les pattes.

    Mon grand-père maniait les sentiments avec une extrême réserve, je ne l’ai jamais vu s’emporter. Il se contentait à la rigueur de souligner d’un trait d’humour ceci ou cela.

    Quelque chose de menaçant, d’effrayant, couvait néanmoins sous son calme stoïque, ses filles le craignaient d’ailleurs, et moi encore davantage, bien que je ne puisse imaginer ce qu’il se serait passé une fois sa patience vraiment à bout. Son regard devenait orageux dès que quelqu’un le contrariait, le sang lui montait au visage, mais je ne l’ai jamais vu exploser. Il laissait au contraire, magnanime, ses paupières retomber sur sa colère, prêt à se retirer en lui-même et à fermer les yeux sur ce qui l’agitait intérieurement.

    Mon envol durait plus longtemps que ma chute, il me semblait sans fin, ma respiration s’arrêtait ; ce devait être la raison pour laquelle je désirais tellement qu’il me fasse voler, je recherchais l’asphyxie, pour ne revenir à moi qu’à l’atterrissage, de retour entre ses bras osseux. Puis on recommençait.

    Il me faisait d’autres fois sauter sur ses genoux, et notre jeu, dont il tirait sans aucun doute lui aussi un plaisir fou, devait en même temps l’ennuyer terriblement. Il fallait que le cavalier se tienne bien d’aplomb sur la selle, mais le cheval ruait, le cheval s’ébrouait, le cheval regimbait, c’était la règle. Mon grand-père contrefaisait le hasard sur ses genoux, il imitait l’imprévisible, et comme je réagissais à tous les coups, du tac au tac, à ses simulations, comprenant parfaitement ce qu’il faisait et où il voulait en venir, il jouissait lui-même de ses effets et riait aux larmes.

    Il riait sans bruit, il s’esclaffait en silence, la tête en arrière, la joie lui fendant la bouche. Cet enfant a de bons réflexes, dites donc. Je n’ai jamais vu personne rire muettement comme lui. »

     

    Péter Nádas

    Ce qui luit dans les ténèbres — Souvenirs de la vie d’un narrateur

    Traduit du hongrois par Sophie Aude

    Les éditions Noir sur Blanc, 2025

     

    Péter Nádas, né le 14 octobre 1942 à Budapest est mort ce jour, 26 août 2026, chez lui, à Gombosszeg en Hongrie.

    Outre son extraordinaire Livre des mémoires (Plon, 1986) il est l’auteur d’une œuvre puissante, généreuse, singulière, très introspective, vive, très réflexive, sur la langue, sur l’écriture même.

     Je suis entré dans cette œuvre par La fin d’un roman de famille (Le bruit du temps) et ne cesse plus depuis de la lire. 

    Je vous souhaite de la découvrir.

  • Pascal Quignard, « Il faut peut-être dans la musique… »

    IMG_5519.jpeg

    Pascal Quignard, dans le jardin de Sens, août 2024

    © Claude Chambard

     

    « Il faut peut-être dans la musique, comme il faut peut-être dans l’amour, au moins une sorte de regret.

    Une nostalgie plus vaste que la joie que le plaisir donne. Un souvenir qui l’anime. Il faut quelque chose qui s’étend au-delà d’elle et qui ne puisse se maîtriser. Quelque chose qui rêve encore dans le sommeil du désir. Quelque chose qui attende au fond du corps. Quelque chose qui continue à espérer même quand tout vient faire défaut ­— le corps, l’heure, la force, la grâce, l’âge, la peur.

    Il faut un orient à ce qui manque.

    Dans le chant des oiseaux, c’est facile à trouver, c’est le soleil.

    Les oiseaux sont sûrs d’eux dans la leçon qu’ils donnent chaque jour. Ils sont péremptoires. Une interprétation qui ne se tourne pas en improvisation n’est pas de la musique.

    C'est l’aube. »

     

    Pascal Quignard

    L’amour la mer

    Gallimard, 2022

     

    Chaque année, pour mon anniversaire,

    je partage avec mes amis une page de Pascal Quignard.

  • Jack Spicer, « Un livre de musique »

     

    jack.jpg

     

    « Arrivant à la fin, les amants

    Sont épuisés comme deux nageurs. Où

    Cela finissait-il ? On ne peut pas savoir. Aucun amour n’est

    Comme un océan avec le cortège vertigineux des limites des vagues

    Desquelles deux peuvent émerger épuisés, ni un long adieu

    Comme la mort.

    Arrivant à la fin. Plutôt, dirais-je, comme une longueur

    De corde enroulée

    Qui ne se déguise pas dans les dernières boucles de ses longueurs

    Ses terminaisons.

    Mais, diras-tu, nous aimions

    Certaines parties de nous aimaient

    Et ce qui reste de nous restera

    Deux personnes. Oui,

    La poésie finit comme une corde. »

     

    Jack Spicer

    « Un livre de musique (avec des paroles de Jack Spicer) », 1958

    in C’est mon vocabulaire qui m’a fait ça

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Éric Suchère

    Préface de Nathalie Quintane

    Le bleu du ciel, 2006

     

    Jack Spicer, né le 30 janvier 1925,

    est mort le 17 août 1965.

  • Carlo Levi, « Les mots sont des pierres »

    carlo-levi.jpg

    « Le noir velours des yeux me suivait partout dans les rues de Palerme. Les premiers avaient été ceux du conteur, qui ne s’étaient ouverts qu’à la fin de son chant rythmé, quand il s’était levé pour faire le tour avec sa sébile, se dépouillant de son allure de très vieux poète aveugle. Mais combien d’autres yeux d’hommes et de femmes, partout, noirs, d’un noir velouté et luisant à la fois, dépourvus de l’ombre terne des veilles infinies passées à pleurer qui rend les regards des paysans de Lucanie nobles et terrestres, mais au contraire pleins de feu, un feu noir et étincelant, à la fois tendres et cruels, alanguis, suaves, dramatiques, débordants d’expression et de sentiment, et plus encore d’une vitalité, d’une attente, d’une fixité mouillée et animale, doux, impénétrables, palpitants comme Vénus dans le ciel noir. On croise ces regards issus des forges de l’enfer ou du paradis partout dans les rues fourmillantes, avec une violence muette qui pèse et s’impose, si bien que, rapidement, on ne voit plus que ces milliers et milliers d’yeux, et cet appel, cette invitation et cette farouche sauvagerie, cette beauté violente dans la façon de se dévoiler et de se cacher, que le regard met en lumière et dissimule avec la même profondeur obscure que le voile velouté du ciel nocturne recouvrant jalousement la ville endormie.

    Aujourd’hui, quelque chose d’insolite et de festif dans l’air rend le regard des jeunes filles plus doux : c’est un soir important, le soir où elles peuvent porter leur nouvelle robe et sortir jusqu’à tard. Les ouvriers ont accroché aux arbres des grappes de lampions jaunes et roses, des oranges et des citrons couleur de feu ; des festons dans les rues, sur les immeubles et, à la tombée de la nuit, toute la ville s’illumine soudain. »

    Carlo Levi

    Les mots sont des pierres — Voyages en Sicile (1951-1955)

    Traduit de l’italien par Laura Brignon

    Préface de Jean-Christophe Bailly

    Nous, 2024

     

  • Nelly Sachs, « Énigmes ardentes »

    Nelly S.jpg

    « Le temps vide est toujours

    affamé

    de cette épitaphe de l’éphémère —

    Dans l’étendard de la nuit

    enroulé avec tous les miracles

    nous ne savons rien

    si ce n’est que ta solitude

    n’est pas la mienne —

    Peut-être qu’une couleur verte réalisée en rêve

    ou

    un chant

    d’avant-naissance sauront luire

    et du pont-des-soupirs de notre langue

    nous entendrons le murmure secret des profondeurs — »

    1963

     

    Nelly Sachs

    Partage-toi, nuit

    Traduction de l’allemand et postface de Mireille Gansel

    collection Der Doppelgänger, Verdier, 2005

  • Ossip Mandelstam, « Sur la terre vide, boitant… »

    Mand-foto-2.jpg

     

    « Sur la terre vide, boitant sans le vouloir

    de son pas inégal et plein de douceur,

    elle devance un peu sa véloce compagne

    et l’ami juvénile au presque même âge.

    C’est une liberté contrariée qui l’attire,

    où l’infirmité puise l’inspiration,

    et il peut arriver qu’un lucide soupçon

    désire dans sa démarche se suspendre :

    parce que nous jouissons d’un vrai jour de printemps —

    première mère d’une voûte tombale,

    et que cela éternellement recommence.

     

    II

    Femmes, des parentes de la terre humide,

    et chacun de leurs pas est sanglot sonore,

    vocation d’escorter les ressuscités,

    aussi, les premières, d’accueillir les morts.

    Exiger d’elles caresse est sacrilège,

    d’elles se séparer excède nos forces.

    Ange aujourd’hui et demain ver dans la tombe,

    et après-demain plus que linéaments.

    Ce qui fut ­— fut un pas ­—  est inaccessible.

    Immortelles les fleurs. Sans faille le ciel.

    Tout ce qui sera n’est rien qu’une promesse. »

    4 mai 1937

     

    Ossip Mandelstam

    Cahiers de Voronej

    Traduit du russe et préfacé par Jean-Claude Schneider

    Notes et commentaires par Anastasia de La Fortelle

    suivi de : L’exil à Voronej par Natalia Chtempel

    bilingue

    Le Bruit du Temps,  2018, 2026

  • Henri Cole, « Le lièvre »

    Cole.jpeg

     

    « Le lièvre ne fait pas partie des rongeurs ;

    c’est une espèce à part. Quand je le tiens fermement

    contre moi, baise ses longues oreilles blanches,

    hume la terre dans sa fourrure et son souffle,

    je me retrouve plongé dans cette blancheur nourricière

    d’où émerge un long calme sans fond —

    tel un amour sans avenir mais contraignant

    pour un corps sur un lit roulant qu’engloutit une vive clarté

    comme un verger est englouti par la lave —

    tandis que la main de mon frère, mon compagnon

    de néant, caresse notre père,

    mais nulle puissance dans l’air ne nous touche

    comme on touche ceux que l’on aime, comme je

    caresse un lièvre tremblant sur la paille d’un cageot. »

     

    Henri Cole

    Terre médiane

    Traduit de l’anglais (États-Unis) et présenté par Claire Malroux

    Le bruit du temps, 2011

     

  • Kamo no Chômei, « Comment Sukékuni, qui aimait les fleurs, devint papillon »

    IMG_1329.jpeg

    Jardins de Talcy © : CChambard

     

    « Un homme qui s’était rendu au monastère Enjô-ji pour y assister à une Octave du Lotus*, trouvant un peu long les moments d’attente, loua un logis qui se trouvait dans les parages et y demeura un certain temps. Il observa que cette maison, de médiocre dimension, était pourvue d’un jardin où l’on avait planté des arbres d’une indicible beauté, aménagé vers le haut un petit pavillon et amené un filet d’eau. Une grande variété de fleurs y foisonnait  : on eût dit qu’on avait étendu là un brocart. On remarquait surtout que voletaient d’innombrables papillons de toute espèce. Émerveillé par l’aspect de ce jardin, le voyageur appela le maître des lieux et l’interrogea. À quoi celui-ci répondit : « Cela ne s’est pas fait tout seul. C’est à dessein que j’ai effectué ces plantations. Je suis l’un des fils de Sukékuni, l’érudit bien connu**. Mon père, du temps qu’il était de ce monde, était fou de fleurs et ne perdait aucune occasion de les goûter. Il a d'ailleurs laissé, sur la passion qui était la sienne, ces vers en chinois :

     

    Voilà plus de soixante ans que je les admire et je n’en suis aucunement las ;

    dans une autre vie encore, je serai sans doute amoureux des fleurs.

     

    Je me demandais donc avec inquiétude si cet attachement ne le retiendrait pas dans la roue des existences, lorsqu’il me vint aux oreilles que quelqu’un l’avait vu en songe transformé en papillon. À l’idée que profond était son Péché, j’ai imaginé que, peut-être, il venait s’égarer parmi les fleurs de ce logis, et j’en ai donc planté autant que le cœur me disait. Et puis, de crainte que les fleurs ne suffisent pas à le contenter, je répands à son intention, chaque matin, du sirop de liane ou du miel. »

     

    * L'Enjô-ji, situé au nord-est de la capitale, a aujourd'hui disparu. L'Octave du Lotus consistait en huit séances au cours desquelles était récité et expliqué le Sûtra du Lotus. La cérémonie à l'Enjô-ji eut lieu en 1072.

    ** Ôé no Sukékuni (XI° siècle), fonctionnaire lettré, a laissé de nombreux poèmes en chinois. Les vers cités plus bas ne sont pas connus par ailleurs.

     

    Kamo no Chômei

    Récits de l’éveil du cœur

    Traduit du japonais et commenté par Jacqueline Pigeot

    Le bruit du temps, 2014

  • Zhang Lei, « Colophon à une peinture de cheval de Han Gan »

    zhang lei,colophon à une peinture de cheval de han gan,stéphane feuillas,anthologie de la poésie chinoise,la pléiade,gallimard

    Han Gan, vers 750

     

    Tête comme phénix qui prend son envol, joues sous la lune lumineuses,

    Dos stable comme un char, poitrail carré comme d’une sarcelle.

    Intimement conscient de n’être fait pour conduire les paysans des champs,

    Toujours du fils du Ciel de l’Ère inaugurale, il porte les parfums de la robe carmin.

    Lorsque Han Gan l’écrivit et le traça, dans un pays sans trouble,

    Sous l’ombre basse des arbres verts le printemps grandissait dans le jour.

    Ses favoris tenus par les rênes, majestueux, sur le côté,

    Comme s’il voyait au loin sur la route impériale s’étendre les palais.

    Mais dans le vent du nord soulevant les poussières, le brigand de Yan devint fol,

    Et les mille étalons de toutes les écuries lui revinrent à Fanyang*.

    L'empereur à mulet prit la route de Shu,

    Les luzernes qui bordent les rivières en vain diffusent leurs senteurs. »

     

    * Fanyang, dans la région de Pékin, est le lieu où An Lushan (703-757), le brigand de Yan, entré en conflit avec le clan de Yang Guifei, lança son expédition contre les Tang et mit à sac la capitale Chang’an en 715.

     

    « La dynastie des Song du Nord »

    Traduit, présenté et annoté par Stéphane Feuillas

    in Anthologie de la poésie chinoise

    La Pléiade, Gallimard, 2015

     

    Bonne année du Cheval de Feu

     

     

     

  • Ryôkan, « Dans le goût ancien »

    Ryokan.jpg

    autoportrait

     

    « Ces fragrantes fleurs près des degrés du jardin,

    Leur suave parfum pénètre dans ma chambre.

     

    Je me suis levé tôt pour aller en cueillir,

    En cueillir jusqu’à remplir le creux de mes manches.

     

    Je laisse mon habit se mouiller de rosée.

    Ces fleurs, je voudrais tant vous en faire l’offrande !

     

    Cependant vous-même, vous-même, où êtes-vous à présent ?

    Monts et cours d’eau verdissent, mais ma tristesse est déchirante. »

     

    Ryôkan

    Poèmes de l’ermitage

    Traduit du chinois (Japon), présenté et annoté par Alain-Louis Colas

    Bilingue

    Le bruit du temps, 2017