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samedi, 15 juillet 2017

William Butler Yeats,«Michael Robartes et la danseuse»

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DR

 

« Au point du jour

 

Fut-ce le double de mon rêve

Que la femme couchée à mon côté

Rêva, ou bien partageâmes-nous le même rêve,

Dans la première lueur froide du jour ?

 

Je pensais : “Il est un torrent

Sur le anc de Ben Bulben,

Que toute mon enfance tint pour cher ;

Si je partais au bout du monde

Je ne pourrais trouver chose aussi chère.”

Mes souvenirs ont si souvent

Exagéré les délices de l’enfance !

 

J’aurais voulu le toucher comme un enfant

Mais, je le savais, mes doigts n’auraient touché

Que de l’eau et des pierres froides. Je m’emportai,

Accusant même le Ciel d’avoir

Pris ce décret parmi ses lois :

Rien de ce que nous aimons à l’excès

Ne se laisse estimer au toucher.

 

Je s ce rêve à l’approche du jour,

L’aube soufait sa froide rosée dans mes narines.

Or celle qui est couchée à mon côté

Avait, dans un sommeil plus amer,

Vu le cerf merveilleux d’Arthur,

Le noble cerf blanc, bondir

Dans la montagne, de rocher en rocher. »

 

William Butler Yeats

Michael Robartes et la danseuse, suivi de Le Don de Haround Al-Rachid

Bilingue

Présenté, annoté et traduit de l’anglais par Jean-Yves Masson

Verdier, 1994

jeudi, 30 mars 2017

Wolfgang Hermann, « Adieu sans fin »

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DR

 

« Il émanait du jardin une lumière singulière, comme si chaque feuille brillait de l’intérieur. À la cime des arbres, parmi les buissons, s’ouvraient des espaces intermédiaires qui étaient demeurés cachés pendant l’été. Il régnait alentour une lenteur, un flottement, comme si tout ce qui était vivant prenait conscience de sa faiblesse. Une fois que la lumière d’été s’était brisée, elle ne revenait plus. Elle montait, s’élevait toujours plus haut, resplendissait une fois encore de toute la force des feux du Grand Nord, puis elle se retirait de la terre et cédait la place à la grisaille de novembre. Dans la lumière d’’automne, les choses se ternissaient, leurs contours s’estompaient, elles se préparaient à un long exil intérieur qui vivrait un temps encore du souvenir de la lumière d’été.

Les gens avaient une démarche changée, elle était plus prudente, en quelque sorte moins spontanée. Comme si leurs corps en savaient plus long qu’eux-mêmes.

 

La lumière déclinante feutrait également la vie en moi. Lors des toutes premières semaines, avant que je me fasse à l’avancée de l’hiver, je fus en proie à un grand désarroi, je ne savais trop vers quoi me tourner, que faire pour ne pas me perdre de vue. Mais les jours gris-noir de novembre surent réveiller la joie enfantine que suscitaient en moi les crépuscules précoces d’hiver.

 

C’était avant que le temps ne meure. Ce fut comme la chute d’une feuille, à ceci près que ni la feuille ni l’espace dans lequel elle chutait n’avaient d’existence.

Ce qui flétrissait en moi, c’était la vie. »

 

Wolfgang Hermann

Adieu sans fin

Traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay

Collection « Der Doppelgänger », dirigée par Jean-Yves Masson

Verdier, 2017

mardi, 02 août 2016

Wolfgang Hildesheimer, « Masante »

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© Isolde Ohlbaum

 

« Ces après-midi : fatigué par un sommeil lourd, après un temps d’échauffement, j’ai reconquis ma place dans le déroulement de la vie quotidienne. Je parviens alors de nouveau à classer et à déterminer les images, les mots, les lieux, les noms, le bien et le mal, – les idées en revanche ne me viennent pas, la partie exploitable de mon imagination ne m’obéit pas, alors que c’est justement pour l’accueillir que j’avais voulu, à Masante, me préparer, c’est pour elle que j’avais vidé l’espace que j’occupais.

À l’intérieur l’écho, en plein et déliés, en attente de voix. Cet espace est né de la réunion de deux pièces qui déjà n’étaient pas si petites. J’ai fait abattre un mur, ce qui signifie que cet espace n’a été créé que par moi. Toute ma vie j’ai eu envie de créer mes propres espaces, seulement je pensais qu’il y avait plus urgent à faire. Je n’ai pas fait ce qui était urgent, je n’ai pas non plus créé d’espaces. Ce n’est qu’à Masante que j’ai réussi à le faire aux dépens du reste. Je n’étais sans doute pas fait pour les urgences : un héros de la météo, pas de l’action.

Pour quoi étais-je fait ? You may well ask ? Time for a drink !

 

Pas un bruit dans la cour. Pourquoi mon hôte ne vient-il pas ?

 

Maxine toujours seule. Son espace a déjà acquis un degré supérieur de familiarité. Il met à l’abri, s’arc-boute, contre le désert dehors et lui interdit l’entrée. Pas de danger qu’ici à l’intérieur le sable efface quoi que ce soit ; le contenu accumulé donne du poids et arrime l’espace au sol. Les récipients de Maxine sont là, bons et vides, ils ne cachent rien. Ils portent leurs noms clairs et visibles comme des emblèmes, des balises dans le vaste monde de la boisson, si complexe et si riche. Les noms sont mes repères, sans eux je serais tout à fait perdu, avec eux je ne le suis qu’à moitié. Cutty Sark, Lord Richmond, Ballantine’s – un joli nom, presque une ballade ! – Johnny Walker, Black and White, et au milieu de ces valeurs sûres et éternelles, il y a les parvenus, les pas-nets : le Campari, aucun buveur digne de ce nom n’y touche. Les profils vénérables de souverains et d’hommes politiques sur leurs coupes de jubilés détournent le regard pour ne pas dévisager les buveurs en train de boire, aucune mise en garde ici, pour la plupart ils ont picolé eux-mêmes. Les emblèmes légendaires de la fondation de certaines villes, l’ours et le Kindl, le temps a bien fait d’en effacer l’origine, tout est ouvert, sans énigme, rien ici n’attend d’être déchiffré, tout est là, recouvert en partie de poussière du désert, et tout vieillit à vue d’œil, récipients, bouteilles, porte-parapluies, machine à écrire. »

 

Wolfgang Hildesheimer

Masante

traduit de l’allemand par Uta Müller et Denis Denjean

coll. « Der Doppelgänger », dirigée par Jean-Yves Masson

Verdier, 1999

jeudi, 07 février 2013

Jean-Yves Masson, « Poèmes du voleur d’eau»

 

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lxi. Description d’un jardin

 

Je me souviens d’un jardin d’encre dans un livre

que l’on avait déplié contre le mur,

où l’on suivait des yeux la forme des nuages

que le pinceau avait décrite avec douceur.

Dehors, dans les jardins, je retrouvais l’œuvre du peintre,

les arbres d’encre torturés qui se dressaient

devant l’étang, refusant d’affronter le ciel

et protégeant la terre éprise de leurs branches.

Et je me suis penché vers l’eau dormante

qui formait dans les joncs un signe d’eau.

Moi, le fils d’Occident, sur la terre orientale,

je contemplais, en ignorant, le fruit de la sagesse

d’un lettré du Japon qui avait fait tracer

dans ce jardin avec de l’eau le nom de l’eau.

Et tel est l’art : non pas expliquer mais comprendre,

et ne cacher que ce que l’on veut faire voir. »

 

Jean-Yves Masson

Poèmes du festin céleste 

L’Escampette, 2002


Nouvelle rubrique, quand le temps le permet,

pour fêter les 20 ans de L'Escampette