Paul Celan
« IL Y AVAIT DE LA TERRE EN EUX, et
ils creusaient.
Ils creusaient, creusaient, ainsi
passa leur jour, leur nuit. Ils ne louaient pas Dieu
qui — entendaient-ils — voulait tout ça,
qui — entendaient-ils — savait tout ça.
Ils creusaient, et n’entendaient plus rien ;
ils ne devinrent pas sages, n’inventèrent pas de chanson,
n’imaginèrent aucune sorte de langue.
Ils creusaient.
Il vint un calme, il vint aussi une tempête,
vinrent toutes les mers.
Je creuse, tu creuses, il creuse aussi le ver,
et ce qui chante là-bas dit : ils creusent.
Ô un, ô nul, ô personne, ô toi :
où ça menait, si vers nulle part ?
Ô tu creuses et je creuse, je me creuse jusqu’à toi —
à notre doigt l’anneau s’éveille. »
Paul CelanLa Rose de personne
Traduit de l’allemand par Martine Broda
Le Nouveau Commerce, 1979,
« Elle croyait naïvement qu’écrire allègerait sa peine, ouvrirait une brèche. Les mots n’empêchent pas de se cogner contre les murs, l’ivresse est brève de sentir les ailes du temps battre à ses tempes. L’écriture lui apporte le trop-plein de la conscience en effervescence et c’est dans ces alluvions brassées par le courant cérébral qu’elle accède momentanément à la vie. »
« 28. Du fond le plus secret de moi-même, mes lourdes pensées ont ramené toute la misère possible qu’elles avaient accumulée sous les regards de mon cœur. Un énorme ouragan s’est levé, provoquant une énorme pluie de larmes. Je me suis écarté d’Alypius pour laisser libre cours au fracas des larmes. J’avais besoin d’être seul pour le travail des larmes. Et je me suis éloigné pour ne pas être gêné par sa présence. Il comprit dans quel état j’étais. Oui, j’avais dû dire, je crois, je ne sais quoi d’une voix nouée de pleurs. Je me suis levé. Il est resté assis. Complètement abasourdi.
« Plus nous regardions les vaches plus nous nous haïssions. À quoi aurions-nous ressemblé sans les vaches ?


No more tears
« Un bébé a plusieurs choix qui tous sont inconnus. Rimbaud fit l’un d’eux.
« Derrière une porte, je me tiens. Les cris que j’entends de l’autre côté, je les apprends par cœur. Un couple que je ne vois pas halète. Toute la vie. En un point du monde, résumé ici, derrière la porte, braillent à voix chaude ceux que je ne vois pas. Les civilisations connues que les vainqueurs d’histoire ont rapportées, celles inconnues, les voyelles dans les phrases, les prononciations abruptes des langues mourantes, les villes derrière des miroirs, derrière des taillis, les colonies d’enfants presque nus, les secrets amazoniens, le travail des femmes, la sujétion – toute la vie derrière la porte, portée par le cri de ceux que je ne vois pas. Les corps ont des bras par centaines. L’odeur des corps est mûre. »