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mardi, 01 octobre 2013

Mohammed Bennis, « Fleuve entre des funérailles »

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Lettres

 

« f.l.e

ce sont ceux-là que j’ai retrouvés isolés dans la moitié d’un cercle qui tournait dans un mouvement lié à la rotation du soleil ils avaient laissé une marque blanche à la chaux afin d’aviver le désarroi et pour qu’il ne reste de toute chose que de l’eau qui s’écoule tandis que les mots lui confient leurs désirs assurés de l’empreinte de leurs tatouages sur les âmes qu’habitent ceux qui passent

 

e.u.v

je t’ai déjà ordonné de mélanger l’eau au safran de teindre tous les ruisseaux en bordure du fleuve en bleu coupé de blanc et de plonger la charpente des ponts dans la rivière qui a forme de canal prends toute la quantité d’encre noire à ta disposition et entre avec en ville du côté du silence toute sa splendeur se verra

 

u.v.e

cette nuit ta brise t’accueillera comme elle a reçu avant toi l’étranger qui s’est enquis auprès du vieillard de ceux qui ne reviennent jamais de leur perplexité il ne lui a montré que des débris observe la raideur de ces deux battants de porte derrière il y a le chant des tiens au milieu de ceux qui avaient été surpris par la terre nue ils lui ont dit nous sommes venus à toi par temps de canicule et de froid extrême sans nous en soucier privés de toi nous ne sommes que miséreux »

 

 Mohammed Bennis

 Fleuve entre des funérailles

 Traduit de l’arabe par Mostafa Nissabouri

 L’Escampette, 2003

 

Vingt-neuvième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

dimanche, 29 septembre 2013

Marc Le Gros, « Icaria & autres lieux »

Marc le gros, icaria & autres lieux, l'escampette

 

« Dans la campagne d’Icaria les bruits de la nature règlent immuablement les commencements du jour. À cinq heures, à Armenistis, c’est le coq qui ouvre le feu, un coq solitaire et sans rival, l’unique spécimen du lieu sans doute car on ne connaît pas ici les répons interminables qui réveillent en fanfare les îles de Siphnos ou de Serifos, pour ne rien dire d’Amorgos où ses congénères ont colonisé toutes les collines, des hauteurs de Katapola jusqu’aux derniers moulins de la Chora.

Puis c’est le tour des ânes, déchirants, pathétiques, lugubres avec ce cri de Golgotha qu’ils semblent chaque fois lancer dans le désert. Leurs hoquets éperdus hésitent entre l’agonie respiratoire des noyés et ce sifflement rauque des pompes à eau mal graissées dont on devine qu’elles vont bientôt rendre l’âme. À six heures et demie très précises la première cigale précède de peu l’éveil de l’homme. Pétarade des tracteurs qui partent aux champs pour la journée. Ce sont des engins minces et verts, à trois roues avec un guidon et un moteur découvert qui luit comme une carapace. On dirait de gros criquets.

Des vieilles femmes, le visage recouvert d’un fichu blanc, sont assises dans les remorques. Chacune porte une gourde emmaillotée d’un tissu bleu nuit. Comme à Kalymnos ou à Astypalea au départ des autobus, elles se signent avant d’entreprendre le voyage. Alors seulement avec le soleil, le vide s’installe, et le grand silence du jour. »

 

Marc Le Gros

 Icaria & autres lieux – carnets grecs

 L’Escampette, 2013

 

 

Vingt-huitième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

mardi, 24 septembre 2013

Pierre Silvain, « Passage de la morte »

pierre sylvain,le livre de la morte,l'escampette

« Elle s’est étendue contre le corps sans vie. Les chants des coqs la réveillent, elle a dû s’assoupir. Le meurtre n’est qu’un cauchemar qui se dissipe avec le retour du matin. Il n’est pas vrai qu’elle a tué son amant. Il dort, n’est-ce pas ? Il va revenir du sommeil où il s’est éloigné et lui parler. Elle le lui demande de toute son âme, humblement, puis comme il ne répond pas, elle l’appelle, en s’écartant de lui. Rien. Le silence. L’immobilité. Alors elle se met à hurler. L’implacable nécessité lui montre ce qu’elle doit faire : cacher l’arme abandonnée sur le lit et quand les gens arriveront, car “ils sentent le meurtre de loin”, trouver une explication. Le suicide de Michel Cantarini est la première qui s’impose, celle que lui dicte son espoir fou d’échapper à la justice des hommes. Comment a-t-elle pu imaginer que c’est cela qu’elle devra déclarer pour s’innocenter ? Le coup tiré par derrière l’accuse sans appel. Elle sera bien obligée, aussi terrible que ce soit, de reconnaître la vérité. Elle prend le revolver, l’applique sur son sein gauche. Paulina Pandolfini survit à son geste, la mort volontaire lui est refusée. »

 

 Pierre Silvain
Passage de la morte — Pierre Jean Jouve

L’Escampette, 2007


 Vingt-septième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

vendredi, 20 septembre 2013

Al Berto, « Le Livre des Retours »

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« lève-toi et obéis à cet enfant que tu fus

va dans le désert de l’âge où le mensonge

ronge le paysage et colonise

ces pauvres images démantelées

 

le vol des oiseaux malheureux se détache de la terre

où le corps a conservé le chant lointain des lunes

des limons des sables et des premières eaux

 

ouvre maintenant tes paupières dans la pénombre de ta chambre

réveille le tigre blanc avec le sang tendre du sommeil

n’aie pas peur du déluge

où l’adolescent grandit et laisse le jour tranchant

basculer lumineux comme un poignard »

 

 

Al Berto
Le Livre des Retours

traduit du portugais par Michel Chandeigne & Ariane Witkowski
L’Escampette, 2004


Vingt-septième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

mardi, 17 septembre 2013

Georges Bonnet, « La claudication des jours »

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« Tout se passait ainsi disaient-ils

Une jupe longue emballait un vélo les bancs publics se grisaient de tilleuls en fleur

de petites fleurs s’étiolaient

dans l’ombre illettrée d’un grand cèdre

dans une salle de classe aux étroites fenêtres

les enfants écoutaient le monde

des hauteurs de leur maîtresse

tandis que montait le chant des tuiles roses

sur un quartier ancien

 

 

Une jambe enjolivait l’autre la jupe était une grange les doigts flocons légers

 

Enfouie dans l’innocence elle verrouillait ses rivages et sur le mur l’aquarelle était lasse de la mer »

 

 Georges Bonnet

La claudication des jours

L’Escampette, 2013

 

 Vingt-sixième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

 

jeudi, 12 septembre 2013

Michelle Devinant Romero, "Le Seigneur des obscurités"

michelle devinant romero,le seigneur des obscurités,l'escampette

« J’étais là. Dans la grange. C’est moi qui ai donné l’alarme.

— J’ai vu papa sauter dans le puits.

J’ai attendu l’heure du repas. Le silence rituel quand ma mère, mon frère, ma sœur et moi sommes attablés et l’attendons. Qui n’arrive pas. Qui est toujours en retard. Ce soir plus que d’habitude.

— J’ai vu papa sauter dans le puits.

Je répète l’air de rien, juste pour voir l’effet produit. Ma mère, qui s’est levée pour baisser le gaz, est revenue à la table. Tous se tournent vers moi. Ils m’observent, et le silence se fait encore plus lourd.

— Qu’est-ce que tu racontes, crétin ?

Je xe ma mère, droit dans les yeux. Ce sera la dernière fois que mon regard ne vacille pas, et je répète pour la troisième fois.

— J’ai vu papa sauter dans le puits.

Puis, tout s’enchaîne en accéléré. Le bruit des chaises brutalement repoussées, la ruée dehors, les cris. Et moi qui reste à table avec Christian, devant mon assiette vide. Il me dévisage.

— C’est vrai ? Tu as vu ça toi ?

— Ouais. J’ai vu.

J’attends les questions. Elles ne viennent pas. »

 

 Michelle Devinant Romero

Le Seigneur des obscurités

 L’Escampette, 2012

 

 Vingt-cinquième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

mercredi, 07 août 2013

Éric Faye, « Nagasaki »

éric faye,nagasaki,stock« Je me dis qu’il faudrait inscrire dans toutes les constitutions du monde le droit imprescriptible de chacun à revenir quand bon lui semble sur les hauts lieux de son passé. Lui confier un trousseau de clés donnant accès à tous les appartements, pavillons et jardinets où s’est jouée son enfance, et lui permettre de rester des heures entières dans ces palais d’hiver de la mémoire. Jamais les nouveaux propriétaires ne pourraient faire obstacle à ces pèlerins du temps. J’y crois fort, et si je devais renouer un jour avec l’engagement politique, je me dis que ce serait l’unique point de mon programme, ma seule promesse de campagne… »

 

 Éric Faye

 Nagasaki

 Stock, 2010

15:27 Publié dans Écrivains | Lien permanent | Tags : éric faye, nagasaki, stock

dimanche, 04 août 2013

Eduardo Berti, « La Vie impossible »

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Le Don

 

« Tout comme Funes peint par Borges, ma mère avait le don de savoir l’heure sans avoir besoin de consulter une montre. Elle vécut durant presque vingt ans dans l’ignorance de cette faculté, jusqu’au jour où quelqu’un, une voisine à ce que je crois, la lui fit remarquer. Dès lors, ma mère ne porta plus jamais de montre à son poignet.

Quand j’étais enfant, l’exactitude avec laquelle elle pouvait dire l’heure me stupéfiait. Pourtant, ce don la troublait tant qu’elle m’avait interdit de la divulguer au-delà du cercle familial. Je devais avoir quatorze ans quand mes parents et moi fîmes un voyage au Luxembourg. Nous étions tous trois dans un café et j’eus l’idée de lui demander l’heure, ce à quoi elle me donna sans sourciller une heure incorrecte, une heure impossible pour ce moment de la journée. “Tu t’es trompée”, lui dis-je, étonné. C’était la première fois que je la voyais se tromper. Mais mon père signala qu’il n’y avait aucune erreur, que ma mère avait donné l’heure de Buenos Aires, car les dons sont liés, profondément, à l’endroit où on les a reçus. »

 

Eduardo Berti
La Vie impossible

 Traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu

 Coll. Le Cabinet de lecture, dirigée par Alberto Manguel

 Actes Sud, 2003

mercredi, 31 juillet 2013

François Dominique, « À présent — Louis-René des Forêts »

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« L’écriture silencieuse, et non tapageuse, dont sont tissés certains livres n’a de sens qu’en raison d’un fait dont aucune mémoire n’a le souvenir explicite : on nous a “appris à parler”, ce qui suppose la double épreuve d’entendre et de répondre, dont l’origine s’efface, ou plutôt nous devient inaudible. Mais la recherche de l’origine, dans ces livres-là, devient le ressort secret  de la quête du sens.

 

Cette simple vérité est si peu connue que l’écriture dans son usage le plus courant, dans ces expressions sociales, dans ses parades frivoles ou prétentieuses, s’emploie à détruire l’enfance dont elle procède pour cimenter des rapports “adultes” de sujétion et de possession déterminés par les rapports d’existence.

 

Est-ce que la littérature ne serait pas, ne devrait pas être une sorte de contre-écriture pour réapprendre à parler ? Pour combler la perte de l’origine ? Pour combler un manque ?

 

En écrivant ceci, j’entends cet enfant qui chante, l’enfant qui se dresse dans Une mémoire démentielle*, contre les camarades trop cruels, les maîtres injustement sévères et contre l’accusation de mentir : “C’est sa propre gloire qu’il clame à pleine gorge, comme si ce qu’elle criait au ciel était félicité faite pour durer toujours.” »

 

François Dominique

 À présent — Louis-René des Forêts 

 Mercure de France, 2013

 

* Une mémoire démentielle est le quatrième récit de La Chambre des enfants de Louis-René des Forêts.

samedi, 20 juillet 2013

Brigitta Trotzig, « Contexte matériaux »

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« Il est possible de vivre comme si de rien n’était. Sensibilité et sentiment se figent. Les visages disparus. L’instinct de mort est très fort.

 

De l’oubli. Du “pays” de l’oubli — une étrange contrée. Là l’autre n’existe plus, le corps a disparu, il n’y a plus d’ombres. Comme si tout devenait moitié, un trouble de la vue. Maintenant on vit dans la douce lumière de la non-mémoire, dans le mirage de l’immuabilité, dans l’enfance, ici il fait tellement silencieux et irrévocable, douceur et fausseté certes mais douceur.

 

Le corps et le pays de l’instinct de mort. Mais de quelque incompréhensible façon se libère de l’obscurité confuse filandreuse un visage vivant de la mort, l’Angelus Novus qui selon Walter Benjamin est apporté par le vent venu du paradis. “La terreur est la première forme de manifestation du nouveau.” »

 

 Brigitta Trotzig

 Contexte matériaux

 Traduit du suédois par Régis Boyer

 José Corti, 2002

dimanche, 14 juillet 2013

Mathieu Bénézet, "Résumant ma tristesse" — 7 février 1946 - 12 juillet 2013

« n’y pense pas cette morte baisers

petites bras

douleur disaient tes mots tu n’écris

pas tout le monde a

des accidents aujourd’hui il y a

une mère

dans toute parole et enfant

n’y pense pas ne dis

pas j’ai quitté d’habiter


 

et pour le cœur

c’était nous

 


cette année vous mourrez de froid

cendres,

cendres cette légèreté du cœur


 

c’est un rêve d’un autre hiver où je crus

dormir et je pleurais, va

séparer fut léger — tendre

neige tendre (et je pleurais)

 

ce rêve où tu pleuras (et je dormais)

va,

ce fut un rêve noir hiver


 

résumant ma tristesse

noir poème tel qu’on peut rencontrer

des tombes qui veux me blesser d’écrire »

 

 Mathieu Bénézet

Résumant ma tristesse

avec quatre sérigraphies en deux noirs de Raquel

4 exemplaires sur Japon nacré, 40 exemplaires sur vélin de Rives

à Passage, 1981

repris in Le Travail d’amour, Flammarion, 1984

vendredi, 12 juillet 2013

Arvo Valton, « La Framboise blanche »

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[choix]

 

« Il était libre — tant que ses chaines restaient invisibles. 

 

La meilleure manière d’atteindre l’âge d’or, c’est de le proclamer.

 

La morale et les normes commencent là où s’achèvent la création et la liberté.

 

Ce n’est pas l’homme qui perd du temps, c’est le temps qui perd l’homme.

 

Illimitées sont les aptitudes humaines — en matière d’inaptitude !

 

Jamais l’impuissance de l’homme n’est aussi manifeste que lorsqu’on lui confère de la puissance.

 

Il avait tout mis de côté pour sa vie à venir : une fois arrivé sur place, il découvrit que sa devise n’était pas convertible.

 

Les choses inutiles coûtent le prix fort : c’est normal, l’argent étant leur unique étalon.

 

Si tu as vocation à dire la vérité au monde, tu dois être prêt à ce qu’il répande bien des mensonges à ton sujet.

 

Les dissidents sont ceux qui ne pensent pas comme ceux qui ne pensent jamais.

 

Le comble de l’humanisme : rendre visite à un cannibale pour qu’il ne meure pas de faim.


Il y a une quantité de maladies que la médecine n’a pas décrites mais que tout le monde connaît bien : la schizophrénie sociale, les crampes de dignité, une forme contagieuse de manie des grandeurs, le syndrome de la semi-génialité, les abus d’auto-médication, les crises d’auto-compassion, un amour morbide du prochain, les inflammations de l’âme, la fièvre de la recherche du bonheur, etc. »

 

 Arvo Valton
La Framboise blanche

Traduit de l’estonien par Eva Vingiano de Pina Martins

 L’Escampette, 1993

 

 Vingt-quatrième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette