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samedi, 09 février 2013

Véra Pavlova, « L’animal céleste »

 

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« La pensée est imparfaite

si elle ne tient pas en quatre vers.

L’amour est imparfait

s’il ne tient pas dans un seul ah !

Le poème se refuse

si je cherche le mètre et la rime.

La vie est incomplète

si elle ne tient pas dans un seul oui.

 

 

Pourquoi le mot oui est-il si court ?

Il devrait être

plus long que les autres,

plus difficile à prononcer,

de sorte qu’il faudrait du temps

pour y penser vraiment,

pour oser le dire,

au risque de se taire

en son beau milieu »

 

Véra Pavlova

 L’Animal céleste

 anthologie traduite du russe

par Jean-Baptiste & Hugo Para

L’Escampette, 2004

Seconde page pour fêter les 20 ans de L'Escampette

jeudi, 07 février 2013

Jean-Yves Masson, « Poèmes du voleur d’eau»

 

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lxi. Description d’un jardin

 

Je me souviens d’un jardin d’encre dans un livre

que l’on avait déplié contre le mur,

où l’on suivait des yeux la forme des nuages

que le pinceau avait décrite avec douceur.

Dehors, dans les jardins, je retrouvais l’œuvre du peintre,

les arbres d’encre torturés qui se dressaient

devant l’étang, refusant d’affronter le ciel

et protégeant la terre éprise de leurs branches.

Et je me suis penché vers l’eau dormante

qui formait dans les joncs un signe d’eau.

Moi, le fils d’Occident, sur la terre orientale,

je contemplais, en ignorant, le fruit de la sagesse

d’un lettré du Japon qui avait fait tracer

dans ce jardin avec de l’eau le nom de l’eau.

Et tel est l’art : non pas expliquer mais comprendre,

et ne cacher que ce que l’on veut faire voir. »

 

Jean-Yves Masson

Poèmes du festin céleste 

L’Escampette, 2002


Nouvelle rubrique, quand le temps le permet,

pour fêter les 20 ans de L'Escampette

mardi, 05 février 2013

Hélène Mohone, « de loin »

 

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(elle)

mal j’ai si peu le grand fracas et ta bouche répète après moi le grand fracas et ta bouche la mienne te suit trace va le dire répète les grands mensonges que seuls les anges dénoncent j’ai très peu de toi si faible un doux caillou ta silhouette très loin presque un brouillard tu dis un grand fracas j’ai si peu une tristesse à tout verser sur le chemin menus éclats à tout recouvrir une étrange plainte et terrible à recommencer à sucer son doigt tu dis chuchote j’ai si peu une tristesse toi qui marches ou marches-tu

 

Hélène Mohone

de loin

Atelier de l’agneau, 2008


en pensant à Hélène ce matin

 

mercredi, 30 janvier 2013

Gérard Haller, « L’ange nu »

 

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« c’est comme un jeu. Voici. Le sexe au centre

 exact de l’image, la trouant on dirait

ou l’ouvrant sur sa propre béance dessous,

intouchable, et tous les corps autour à toucher.

Nus oui : à même la toile nue de l’image

ici ensemble éclosant. Étoiles, étoiles

et fleurs oui. Elle debout nue au beau milieu

de la prairie comme ça et toutes les fleurs

autour et l’herbe innombrable et le lait

depuis toujours répandu de la lumière.

C’est pour toi elle dit. Et le rose aux joues

et les lèvres rouge sang. Regarde. La chair

à vif bleue jaune rouge du vieux masque peint

pour l’amour et la crinière violacée de Méduse,

regarde, les serpents oui, et le lit de neige

là-bas séchant au soleil et le ciel au-dessus

déclos noircissant déjà. C’est pour nous

elle dit ça serait pour nous maintenant

si tu veux

 

elle attend. On ne sait pas. Le geste, le mot

qui ferait tout recommencer

 

tu veux ?

 

elle demande. Répétant devant moi le geste

d’Émy là-bas pour me montrer. C’était l’été

je me souviens c’était dans le même pré déjà,

lumineux, le même nid dedans la lumière,

et elle s’est mise nue, c’est pour toi elle a dit

déjà et elle a penché la tête un peu aussi

comme ça et pris ma main je me souviens

mes doigts dans sa main et m’a fait toucher.

Tu veux ? Elle m’a montré. C’est là le trou

dedans intouchable qui fait venir tout

dehors. J’avais peur. C’était la première fois.

Elle riait. Regarde elle a dit c’est là le bord

pour nous du ciel

 

tout ce qu’il y a / c’est tout ce qu’il y a / là

et pas là / noir elle dit vide dessous sans

fin puis lumière et retour / vie et mort / corps oui

finis / passant seulement / suspendus ainsi

ensemble ici au bord du noir / c’est ça qui est

beau elle dit

ce cœur au bord

 

être là c’est tout / mains yeux lèvres et tout ça

se confiant comme ça tout l’amour

 

tu veux ? C’est maintenant si tu veux »

 

Gérard 1[1]_face0.jpg Gérard Haller

 L’ange nu

 Édition Solitude, 2012

 

Cette page est dédiée à Sophie pour son anniversaire.

 

Merci à Isabelle pour la photo de Gérard.

 

La peinture est de František Kupka, La petite fille au ballon, 1908,

Centre Pompidou, Musée national d’art moderne

 

lundi, 28 janvier 2013

Franck Venaille, « Chaos »

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« Je crois à la parole rare.

À ce qui protège des mouvements de foule du langage.

Hier ! Demain ! & ce bien étrange aujourd’hui.

Tout cela forme ce que je crains : des figures de carnaval (l’horreur des masques)

Nous sommes un groupe. Nous sommes compagnons de voyage. Nous irons ensemble longtemps je crois.

Mais pour cela il faut que je me force pour oublier la langue du père.

Ici & ailleurs.

J’en ris nerveusement.

Pourquoi faut-il que, dans la version sexuelle de l’amour, on se dévore les bouches ? On aurait

pu imaginer quelque chose de nettement différent ! (plus angélique !)

C’est parce que je crois au langage que je ne puis vous répondre, dit-il.

Dit l’enfant. Celui que nous portons en nous.

Dit encore le-petit-de-la-douleur-première. »

 

Franck Venaille

Chaos

Mercure de France, 2006

 

lundi, 21 janvier 2013

Christine Lavant

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« Qu’il est bon que je sois cachée

et plus jamais ne sois visible.

Mon amande — en discorde avec la terre —

est montée de son plein gré dans la lune :

lors tu peux dormir sur tes deux oreilles.

Le lieu où nous nous sommes rencontrés

n’a jamais été vraiment dans le temps.

Pardonne-moi ce savoir

— pelure de la solitude.

Peut-être que, malgré cela, ton oreiller

est parfois au toucher comme couvert de rosée,

peut-être que, du haut de son perchoir,

le coq t’annonce de sa voix souvent trop perçante

qu’à nouveau le matin se lève, clair

comme le verre, au-dessus de ton toit,

quand toi, tu es très faible

et défait d’avoir veillé ?

Je ne suis pas celle qui lors te tourmente,

je suis la servante qui pèle des pommes

dans la lune et n’en mange aucune. »

 

 

Christine Lavant

 « L’Écuelle du mendiant »

in Un art comme le mien n’est que vie mutilée

 Poèmes choisis, présentés et traduits de l’allemand (Autriche)

par François Mathieu

 Lignes, 2009


 Merci à Lambert Schlechter, ici en compagnie de Christine Lavant, début des années 70

vendredi, 18 janvier 2013

Valérie Rouzeau, « Vrouz »

 

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Valérie Rouzeau est accueillie par Permanences de la littérature — ­ http://www.permanencesdelalitterature.fr/­ — jusqu’au 25 janvier à Bordeaux et Coutras. Elle était au 91 (librairie Mollat) le 17 janvier, interrogée par Florence Vanoli. Vous pouvez écouter l’entretien et la lecture ici : http://www.mollat.com/player.html?id=65019729


 

« Au fond du ciel à gauche peut-être on verra bien

Les effets spéciaux pluie amour cinéma pluie

La liste est longue d’amour au cinéma il pleut

Sur les cheveux d’une belle comme des papillons bleus

Elle lui plaît il lui plut dès le premier regard

À Cherbourg à Hong-Kong en Septembre sur la route

La route de Madison on ne vit qu’une seule fois

Crève les yeux crève l’écran l’eau vive avec le feu

Coup de foudre émotif gnôle pour les anonymes

Une goutte aura suffi à griser les amants

L’amour passion déborde moissons d’apocalypse

Déluge et pieds dans l’eau les escarpins les bottes

Ça monte à la tête droit par le cœur emballé

D’un homme et une femme beaux à Deauville ville d’eau. »

 

Valérie Rouzeau

Vrouz  (Prix Guillaume-Appolinaire 2012)

La Table Ronde, 2012

jeudi, 10 janvier 2013

Lettre à Pierre Veilletet

Très cher Pierre,

 

vous êtes un homme épatant — je me répète allez vous penser, mais c’est un mot que nous aimons tous les deux. Un « honnête homme ». Fin journaliste certes, mais aussi fin écrivain et il est bien dommage que vous n’ayez pas plus publié. Vos romans, petites proses, votre Peuple du toro, vos lectures, les échanges que nous pouvions avoir lors de rencontres le plus souvent fortuites étaient toujours un délice. Votre fino une merveille. Votre amitié un bonheur. Nous aimions la même petite peinture plus que toute autre — un Repos pendant la fuite en Égypte de Gérard David —, découverte au hasard d’une visite au Prado, elle est dans nos cœurs jusqu’à la fin de toutes choses. Nous aimions le même hôtel à Lille — le Brueghel — où vous alliez souvent écrire.

 

Depuis hier, apprenant la triste nouvelle, j’ai passé quelques heures avec vos livres, presque tous dédicacés, mais l’un d’entre eux me touche plus que tout parce que vous avez eu la délicatesse de me le signer alors qu’il venait de paraître avec ces mots de votre fine écriture « Pour Claude, Cœur de père, la veille de l’être… » le jour précédent la naissance de mon second fils. C’était en 1992.

 

Nous passions de belles soirées avec Wieland Grommes à fouiner dans votre bibliothèque du quai des Chartrons et c’était plaisir de vous voir tirer sur vos pipes tous les deux lors de conversations interminables. J’ai eu la joie plusieurs fois de vous interroger en public lors de la sortie de tel ou tel livre — Le Peuple du toro avec Véronique Flanet, Bords d’eaux, Querencia & autres lieux sûrs, Le Vin, leçon de choses — et j’ai un souvenir ému de l’exposition de vos objets intimes et de la conversation publique et joyeuse avec Olivier Mony au château Dillon à Blanquefort. Vous m’avez fait un immense cadeau en préfaçant le livre, qu’en compagnie du photographe Bruno Lasnier, j’ai publié au Festin, Un voyage fantôme, en 1997 et ce lien est pour moi incomparable.

 

Journaliste, grand reporter, rédacteur en chef de Sud Ouest Dimanche, Prix Albert-Londres en 1976, président de la section française de Reporters sans frontières, prix François Mauriac pour la Pension des nonnes en 1986, publiée par les éditions Arléa dont vous avez été le fondateur avec Catherine et Jean-Claude Guillebaud, oui vous avez été tout ça et tant d’autres choses.

 

Né le 2 octobre 1943 à Momuy dans les Landes vous venez d’avoir la mauvaise idée de nous fausser compagnie le 8 de ce mois de janvier, ici à Bordeaux, à quelques encablures des quais, dans ce quartier des Chartrons où vous aviez trouvé refuge, et vous devez bien imaginer la peine de ceux qui vous aiment.

 

Cher Pierre, j’espère que votre cœur de père aura trouvé, là où vous êtes, une querencia d’où l’on peut, pour une éternité heureuse, lire et boire des vins remarquables (je suis certain que vous n’avez pas oublié votre canif tire-bouchon au manche de corne) en regardant vivre les toros.

 


Je vous embrasse.

 

Claude

 

 

 une vidéo :

http://www.dailymotion.com/video/k5axKw6qXmPnqh1PqZa#.UO6...

 

 

dimanche, 23 décembre 2012

Françoise Ascal, « Lignées »

 

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« Ce que je sais, tout le monde le sait. Je ne sais rien que je serais seule à savoir. Et tout ce que j’ai appris je le savais déjà. J’en arrive à douter d’exister. J’en arrive à ne plus savoir si un moi est possible. Si  quelque chose à soi est possible. Dans la foule je vous regarde et me reconnais. À des milliers d’exemplaires. Visages d’argile commune. Regards qu’on pourrait croire uniques. Vous-mêmes, sentez-vous parfois votre crâne devenir un lieu de traverse, un corridor ouvert à tous vents, un hall fourmillant, tandis que vos pas sur le sol ne laissent aucune trace, votre chair aucune ombre ? »

 

 

Françoise Ascal

Lignées

Dessins de Gérard Titus-Carmel

Æncrages & co. , coll. Écri(peind)re

http://www.aencrages.com/

 

lundi, 17 décembre 2012

Michaël Glück, « la Table »

V

 

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« chacun selon sa langue recommencer dans le commencement de la séparation chacun selon sa langue réinventer le jour frapper la pierre d’un mot reprendre la filiation des noms dans le livre des schistes chacun selon sa langue le poème réfractaire et les lèvres rebelles à l’idole

 

lapidaire lazuli

 

 

ni ciel gris ni ciel noir ni la foudre ni l’effondrement ni la ruine rien rien de tout ça le récit ne dit rien seules les images dans l’après ont réitéré la nostalgie de l’unisson

 

comme si le rêve en sa blessure avait redoublé l’expulsion du jardin d’éden comme si quelque faute avait été commise entre le temps de la fondation et celui de la fuite de babel

 

­­­­­­­­

 

et par le ressassement de la malédiction en eux venue d’un dehors vide par les lamentations proférées face à l’autre incompréhensible par la déploration devant le miroir ils oublient qu’ils se sont eux-mêmes maudits qu’ils se sont eux-mêmes châtiés ils n’entendent pas la chance qui leur est donnée d’un recommencement

 

 

car chance est là donnée non dans un retour compulsif vers quelque langue parfaite mais dans le rappel à chacun de l’offrande et du devoir de s’énoncer pour s’annoncer car chance est là donnée dans ce qui est non pas le châtiment d’avoir voulu monter à l’assaut du ciel de cela celui qui s’est dans le commencement retiré rirait plutôt mais la juste exhortation à ne jamais se soumettre

 

 

ton assiette est vide et ton verre est brisé si nul convive ne vient s’asseoir face à toi la table est détruite tu te tiens devant l’auge tu es la proie de qui vient y jeter le brouet qui te prolonge à peine vers le lendemain celui-là qui arrive derrière toi marque ton épaule d’un signe que tu reproduis dans l’argile qui te cuit

 

 

couler dans le moule passer au four calibrer mesurer jeter au concasseur l’impur et l’imparfait faire est parfaire trier éliminer sélectionner transporter conformer fabriquons cuisons bâtissons entreprenons concentrons parlons d’une même lèvre commerçons

 

et les poètes

 

nous en ferons l’économie

 

 

chacun vit asservit au rêve de l’empire chacun se satisfait de cette soumission chacun à l’illusion de bien conduire ses pas sur la route tracée dont il relève les bornes dont il comble les trous avec le goudron de l’angoisse chacun délègue à l’empire le soin de broder le sens »

 

Michaël Glück

La Table

Second volume de la série « Dans la suite des jours »

L’Amourier, 2005

 

samedi, 08 décembre 2012

Hélène Frappat, « Sous réserve »

 

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« 109. La réserve n’est pas un moyen terme entre la vérité et le mensonge car entre deux termes, il n’y a rien. Elle ne s’oppose, ni à la vérité, ni à la sincérité — mais à la franchise. “Entre la véracité et le mensonge il n’y a pas de milieu, tandis qu’il en existe un entre la franchise qui consiste à tout dire et la réserve qui consiste à ne pas dire en exprimant sa pensée toute la vérité bien que l’on ne dise rien qui ne soit pas vrai.” (Kant) Elle me contraint à penser que l’on pourrait être sincère, sans dire toute la vérité ; que l’on pourrait, sans mentir, ne pas la dire toute.

 

110. En peinture la réserve est la surface d’un ouvrage (tableau, aquarelle, etc.), laissée intacte, sans ornement, en relief ou en blanc ; en imprimerie cela s’appelle un cache.


111. “J’ai revu la mer avec joie et j’espère bien que cela me permettra l’oubli qui fait peindre.”


112. Depuis tant d’années que je lisais les mêmes pages, j’ignorais que “le mensonge” transgresse, non pas “la vérité”, mais ce que d’un terme bien mystérieux, Kant nomme “sincérité” — ou plus mystérieux encore “véracité”.

 

113. Tel est l’“enseignement” que Maria von Herbert reçoit de Kant. “Le défaut de sincérité est une corruption de la façon de penser et un mal absolu. Celui qui n’est pas sincère dit des choses dont il sait pertinemment qu’elles sont fausses ; dans la Doctrine de la vertu cela s’appelle “le mensonge”. Aussi inoffensif soit-il, il n’est pas pour autant innocent ; bien plus, il porte gravement atteinte au devoir qu’on a envers soi-même, et qui est absolument irrémissible parce que sa transgression abaisse la dignité humaine dans notre propre personne et attaque notre manière de penser à la racine ; en effet, la tromperie sème partout le doute et le soupçon, et ôte à la vertu elle-même ma confiance qu’elle inspire dès lors qu’il faut la juger d’après ses apparences.”

 

114. Entre la fin de l’automne 2001 et le début de l’hiver 2002 j’ai pris des avions et des trains pour te rejoindre, prétendant me rendre à Turin quand je demeurais en secret à Paris, arriver à Turin quand je partais pour Gênes, rester à Paris quand j’allais à Milan, inventant un travail à Rome où je courais te voir, toi. »

 

Hélène Frappat

Sous réserve

Allia, 2004

 

mercredi, 28 novembre 2012

Pierre Rottenberg, “Le livre partagé”

 

pierre rottenberg, le livre partagé, tel quel, seuil« les mots ils n’ont pas d’ordre disent plus ou moins laissent entendre ce qui ne sera pas tenu sont-ils pour finir entièrement soumis à un ordre révélateur qui les mettrait à jour rigueur des mots une phrase déployant ne retenant que pour jeter d’un côté imprévu la marge invisible visible d’une manière de parler qui reprend les éléments d’une histoire et les éclaire jetant aussi un doute complet sur une telle histoire cherchée structure du livre à l’intérieur du désœuvrement


 

la force des équivalences un système qui organise et disperse une vision du livre en tant que mouvante aux articulations simples en nombre fini trouver un point vers un centre supposable et chercher la mise en place plus ou moins définitive de ces éléments ordre du lisible si dans l’air sans pesanteur du livre inorganisé il y avait quelque matériau à la densité naturelle voulue ce peut être une ramification d’une manière de raconter à l’intérieur de la seconde qui sans la remplacer accentue ce mouvement vers le centre derrière il y a l’histoire quelques mouvements furtifs accentuant le déplacement du livre vers le dehors les feuilles pivotant dans la lumière les troncs les feuilles se redéploieraient


 

une page dans l’air des pages tassées à gauche et à  droite qui vaut ce que valent les pages écrites pas écrites lues pas lues regardées pas regardées sa force d’équivalence tient au degré de pesanteur du livre à ce moment un centre est toujours déplaçable retrouver trouver le point où cela éclate où les éclats sont autant de niveaux où cela s’organise à nouveau avoir la mémoire entière de la blancheur point dilaté qui s’il fait allusion partiellement à une scène déplace avant tout l’idée du centre réorganise l’été de la scène retournée le drap visible en tant que saison du livre

 

 

fermer les pages en glissant un doigt à l’intérieur les troncs sont repliés sur une surface de signes noirs et blancs une séquence à laquelle il n’a pas été fait précisément allusion intervient maintenant l’idée de l’épaisseur physique du livre la lecture qui a pu en être faite se modifie intervient une présence dont il n’avait pas été tenu compte jusque-là déplaçable elle aussi peut-être à même de ne plus réapparaître le livre troue sa propre épaisseur réanime pour un instant les images qu’il a tassées pour se constituer comme si véritablement c’était l’ordre que suit le livre pour se faire cette ramification et ce feuillage une certaine chaleur oppressante et humide réanimant ce qu’il efface dans la même seconde points de rupture maintenus véritables chaînons du livre autant qu’il y aura de pages à tourner autant ce seront des éclatements de mots soit l’image d’un matériau géologique avec ses ruptures sa disposition par couches image centrale du livre et qui se déplace à mesure qu’un autre centre vient jouer imposant sa blancheur radicale le jour de l’image l’écriture bat elle est cette chute permanente et oblique de ses formes morceaux de langage saisis dans leurs suspens étincelants ou obscurcis »

 

Pierre Rottenberg

Le livre partagé

Coll. Tel Quel, Seuil, 1966

 photo, détail :  J.P. Couderc