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jeudi, 01 juillet 2010

Pierre Cendors

cendors.jpg« Conséquence de la dernière guerre, les partages de territoire déséquilibraient l’économie depuis déjà quelques mois quand la crise éclata. Endsen était loin d’imaginer que du chaos allait émerger cette ville dont ses poèmes avaient fixé la vision.

En effet, mon ami m’avait confié à plusieurs reprises son incapacité à s’adapter à nos cités modernes. S’en éloigner, voire même s’affranchir de tout lien social, restait une perspective difficile à vivre :

“Je refuse qu’une société surindustrialisée prenne ma vie ne charge pour la rendre vivable”.

Et plus loin, en commentant son installation dans une ville d’Europe, il ajoute :

“Je ne peux m’accommoder de vivre ici à long terme. Ici ou ailleurs, cette ville ou une autre, c’est pour l’âme la même blessure invisible, une lente et silence hémorragie dont c’est encore notre humanité élémentaire qui est la victime. L’homme ne devrait pas y être cette fatalité, ce rouage activement inerte, mais le corps bien membré d’une vérité qui a retrouvé non seulement de l’altitude, mais qui a également gagné en latitude. Une telle ville existe-t-elle ? Si cela était, parcourir ses avenues suffirait à chacun pour s’y redécouvrir dans sa plus haute réalité.”

Et après d’autres observations, il conclut :

“Ce serait en l’homme, une capitale universelle. Et sur terre, le champ humain de notre âme.”

La routine de l’enseignement lui pesait de plus en plus. Quoiqu’il ne s’en ouvrît à personne, sa créativité languissait depuis quelques temps. Les productions de ces années de l’après-guerre consistèrent essentiellement en projets anciens qu’Endsen remania et fit publier à tirage limité. Certains semble-t-il, parus sous divers pseudonymes, demeurent inconnus à ce jour.

Un doute qui n’y figurait pas auparavant se fit jour dans ses poèmes. Ceux-ci paraissaient désormais émaner d’un espace fermé, d’une sorte d’abîme clos, pressurisé. Le ton de ses lettres se fit plus distant également. Une ombre était descendue sur sa plume :

“Tout ce qui m’entoure a cet aspect d’équilibre insatisfait. D’évidence fade. Ma vie est uniforme, les jours, sitôt commencés, se dissolvent…”

 

*

 

Remarqué encore une fois, comment mes pas me guident souvent aux lieux correspondant à ma “température” intérieure. Selon que j’ai besoin de quiétude ou d’animation – et avant même d’en énoncer en moi le désir –, je me retrouve dans telle ou telle rue de tel quartier. Parfois aussi, je reviens à moi dans des lieux si étranges que j’en oublie ce qui a pu m’y conduire.

 

Ainsi, ce soir, au centre de la Place de l’Autre Monde :

Ce bassin de pierre grise d’une circonférence de dix mètres. Un éclairage giratoire, immergé sous l’eau, laisse lentement apparaître au fond, la danse de corps d’hommes et de femmes en bronze.

La mobilité des lumières leur prête une vie étonnante. Certains ont la tête levée, leur visage semble me regarder depuis des profondeurs immémoriales.

Le monument s’appelle : énergie du silence. »

 

Pierre Cendors

L’Homme caché (romans)

Finitude, 2006

http://www.finitude.fr/

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dimanche, 20 juin 2010

Annie Dillard

images-1.jpg« En écrivant chacun de ses livres, l’écrivain doit résoudre deux problèmes : d’abord, est-ce faisable ?  Ensuite, puis-je le faire ? Tout livre abrite une impossibilité intrinsèque, que l’écrivain découvre dès que son excitation initiale faiblit. Le problème est structurel ; il est insoluble ; voilà pourquoi personne ne pourra jamais écrire ce livre. Les nouvelles, les essais et les poèmes complexes posent aussi ce problème : le défaut structurel rédhibitoire que l’écrivain aimerait n’avoir jamais remarqué. Mais il l’écrit malgré tout. Il trouve certains moyens de minimiser la difficulté ; il renforce d’autres qualités ; il bâtit tout son récit en porte-à-faux au-dessus du vide, et ça tient. Et si c’est faisable, alors il peut le faire, et seulement lui. Car aucun des matériaux de ce livre ne suggère à un autre que lui ces possibilités de sens et de sentiments. »

Annie Dillard

En vivant, en écrivant

Traduit de l’américain par Brice Matthieussent

Christian Bourgois, 1996, rééd. « Titres » n° 80, 2008

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lundi, 24 mai 2010

Claude Louis-Combet

dvmyzuwa.gif« L’Abbé disait quelquefois que les ténèbres extérieures dont parle l’Écriture ne sont pas autre chose que les ténèbres intérieures et que la chute n’a jamais eu lieu hors de soi mais toujours en soi-même. Cette pensée me revient aujourd’hui tandis que je m’efforce de retrouver les sensations passées sans vouloir – car c’était bien ainsi que je les éprouvais – les dissocier du sens qu’elles révélaient. Mais alors, assurément, penché à mi-corps et proie du vide, je ne pensais pas, j’existais hors de tout pouvoir de parole, eût-elle été la plus intérieure. Les mots, fussent-ils nés de mon obscurité, ne m’atteignaient plus parce qu’il n’y avait plus de mots.

Aujourd’hui, et bien loin de toute cette aventure, j’en suis encore à me demander si cette absence de toute formulation – dans l’impossibilité où je me trouvais, entré dans le vide, de concevoir une pensée – était, en vérité, conquête ou défaite et si le Désert s’étendait, alors, comme la simple place des choses, hors de moi, ou n’était que la forme de mon esprit. En ce temps là, et comme avant et comme aujourd’hui, je me saisissais mal et n’avais aucun pouvoir d’analyse ni sur les situations, ni sur les événements, ni sur les êtres, ni sur moi-même. Je portais en moi comme un principe de confusion qui estompait les contours et multipliait les interférences à tel point que, sur la carte grattée de mon histoire, je perdais le sens des genres et des nombres, des règles et des exceptions et que, pour tout dire, je ne distinguais pas grand-chose en dehors de ma propre stupeur. Ainsi je me disais que, en mon absence (dans mon sommeil, par exemple), les choses alentour devaient être, selon toute vraisemblance, parfaitement claires. Je me figurais même qu’elles devaient exister avec une certaine joie et un certain dynamisme et que c’était seulement ma présence qui les alourdissait et les alentissait et faisait d’elles une masse confuse, à la fois dérisoire et écrasante, de réalités hors de raison et d’incertaine identité. Dès que j’ouvrais les yeux et, du coup, entrais dans le monde, l’indétermination régnait. Les lectures (du réel) s’enchevêtraient. Dès lors, toute assurance (sur le réel) me devenait impossible. J’avais beau  m’efforcer de m’accrocher aux mots pour adhérer à leur sens le plus obvie, je me rendais compte, rapidement, que c’était une tension inutile et je renonçais à toute tentative d’emprise verbale pour coïncider uniquement avec l’absence, avec le vide, avec le rien. »

Claude Louis-Combet

Marinus et Marina

Flammarion, coll. Textes dirigée par Bernard Noël, 1979

Rééd. José Corti, 2003

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vendredi, 14 mai 2010

Laure

Petit carnet rouge (extraits)2973907947_ff2f2dbff1.jpg



Vendredi 6 mai 1938


Et à la fin cela revenait à écouter avec des airs de disciples fervents des histoires de propriétaires ou de cuisine ou de femmes de ménage.

Abaissement abjection, quitter leurs préoccupations, leurs mesquineries, leurs petits buts, leurs vues courtes, leur terre à terre immédiat et suivre ta voie [        ] la tienne, celle d’aucun « autre » être humain. Connais-tu une destinée semblable à la tienne ? NON. Moi seule ai vu et vois comme on peut voir : absolument et de si loin –


Lundi 9 mai


Se faire rare manquer un rendez-vous et s’arranger pour le revoir le surlendemain seulement en présence d’un de ses amis pour que les autres soient témoins de son trouble ; ce qu’elle vivrait seule ne compterait pas, elle a besoin de démontrer et tout de suite, même aux plus vulgaires, surtout aux plus vulgaires.


[…]


Lundi 16 mai


Si je ne communique pas je me laisse m’embrouiller – cette plante qui pourrit tout ce qui lui sert de support – la vie à deux vide de sa substance l’un des deux – n’être dominée par aucune peur, de ce qui avilit, rabaisse mais ce qui détruit tout en soi.


Mercredi 18 mai


– Vous aimez comme source claire, tout est altéré parce que retrouver la vie dans son intégrité dans sa totalité.


[…]


Mardi 24 mai


Entrer dans un monde fiction où tu joueras un rôle devant moi dans lequel tu m’assignes une place délimitée.


– Vie d’ermite pendant que vient ce qui est échange poésie et amical tu le vivras à Paris, ça non.


Jeudi 26 mai


– Quelque chose

sourd déborde

les écluses craquent

douleur plus de douleur

la renaissance de la vie


– Plus rien de cette ardente passion ?

et cette affreuse inquiétude

et Lui


Non = rien

douleur

pas de douleur

immobilité

le silence dans ton corps

silence las de douleur

de tout en toi.


Samedi 28 mai


– et puis un jour le mouvement restreint et puis libre

vie physique

le corps comme la plante

la plante la terre

comme s’il s’implantait dans la terre par le mouvement, retrouvant force de pesanteur.

Corps détaché de toutes les lois physiques. De toutes ces impressions celle-ci est-elle bouillante ou glacée, que vous dirais-je ?

Plus de cris de douleurs ?


Jeudi 2 juin


– Versez l’eau bouillante

et puis posez la glace

je ne sens plus rien, rien

enfoncez vos épines dans la chair


– où est ma jambe ?

peut-être pendue dans les

branches de cet arbre

là où les pigeons font l’amour.


– Ton corps c’est la Loi

tout vient apres

Rien n’est plus heureux que cette renaissance

dans ton corps plus grave



Dimanche 5 juin


Vous n’imaginez pas quelle           assez maligne cela peut être pour moi

Cette fois tous les ponts sont bien coupés : que peuvent comprendre à ma vie ceux qui se donnent des airs de tremper dans tous les complots, d’éventer les secrets profonds de rires gras comme au promenoir de vaudevilles, rires gras et rentrés, de prendre des petits airs.


[…]


Laure

Écrits retrouvés

Préface de Jérôme Peignot

Coll . Comme, Les Cahiers des brisants, 1987

19:59 Publié dans Écrivains | Lien permanent

dimanche, 09 mai 2010

Laure

Laure.jpg

Un fragment de texte érotique

« Que la vie primitive donne aux êtres la possibilité de l’extase. ».

– décision du crime : « Ses yeux étaient comme des étoiles, on se serait cru à l’église ».

– Le crime accompli : la vengeance et l’amour, sang et sperme.

– « nous sommes au sommet de la montagne », « la montagne nous écrase ».

– rapidité d’un « roman policier », les sentiments et l’analyse psychologique.

– êtres humains, en chair et en os

– continuer

oui : il le faut pour moi et les autres,

pour éclaircir le malentendu

dire tout,

arrêt subit et reprise

sous une autre forme

d’un journal rétrospectif.

* * *

Dernier poème

Je l’ai vue

Je l’ai vue – cette fois je l’ai vue

où ? à la limite de l’aube

et de la nuit

l’aube du jardin

la nuit de la chambre

avec un sourire qui craque

une patience d’ange

elle m’attend

Et je le sais bien

Puis d’une voix lointaine

elle m’a dit

Ah mais non

Tu ne deviendras pas folle

Entends-tu, tu ne te conduiras pas comme cela,

Tu feras ceci et cela. Elle parlait sans que je comprenne plus rien

Je la suivais malgré moi

Dans un froufrou de soie une robe à traîne avec beaucoup de volants qui rebondissaient sur chaque marche.

elle a disparu

brillante bruissante

par un escalier étroit

et délabré

En haut

c’était le rayon d’hommes, des milliers de vêtements

Une pièce toujours fermée, surchauffée

Seule présente vivante

elle

elle parcourait les espaces vides entre les mannequins

portant tous son masque

Laure (Colette Peignot), Écrits

Texte établi par Jérôme Peignot et le collectif Change

Jean-Jacques Pauvert, 1977, rééd., 1985

16:31 Publié dans Écrivains | Lien permanent

dimanche, 02 mai 2010

Georges Bataille

G Bataille. la littérature et le mal 1.jpg« Le doute m’angoisse sans relâche. Que signifie l’illumination ? de quelque nature qu’elle soit ? même si l’éclat du soleil m’aveuglait intérieurement et m’embrasait ? Un peu plus, un peu moins de lumière ne change rien ; de toute façon, solaire ou non, l’homme n’est que l’homme : n’être que l’homme, ne pas sortir de là ; c’est l’étouffement, la lourde ignorance, l’intolérable.

 

“J’enseigne l’art de tourner l’angoisse en délice”, “glorifier” : tout le sens de ce livre. L’âpreté en moi, le “malheur”, n’est que la condition. Mais l’angoisse qui tourne au délice est encore l’angoisse ; ce n’est pas le délice, pas l’espoir, c’est l’angoisse, qui fait mal et peut-être décompose. Qui ne “meurt” pas de n’être qu’un homme ne sera jamais qu’un homme. »

 

Georges Bataille, l’Expérience intérieure,

Gallimard, 1943, revu en 1954,

rééd. Coll. Tel n° 23

et in Œuvres complètes volume 5, Somme athéologique I

 

Georges Bataille, entretien avec Pierre Desgraupes à propos de la Littérature et le mal © ina

16:38 Publié dans Écrivains | Lien permanent

samedi, 24 avril 2010

Louis-René des Forêts

desforets.jpg

« Si la honte le fait se retourner la nuit,

Chercher le sommeil pour cacher son visage

C’est qu’il voit avec les yeux de la conscience

Celui qu’on disait un garçon intraitable

Revenir juger l'homme qui l’a trahi.

Plutôt plaider coupable qu’en guise de défense

Se prévaloir d'une sagesse acquise.

 

Le chemin qui va d’hier à aujourd’hui

Semble obscur parfois et si plein de détours

Qu’il n'est guère aisé de s’y reconnaître

Non plus que d’en justifier le parcours

Auprès d'un enfant qui le commence à peine.

 

Il a beau trembler chaque nuit davantage,

Le cœur n'a pas perdu sa jeune fierté.

Oublie ses défaillances, pardonne-lui

D’avoir tant de mal à battre sans avoir peur

De l’ennemi qui est dans la place et le guette.

 

Que vienne le jour l’en délivrer, qu’il vienne

Adoucir ce regard d’ange justicier

Où se reflète sa sainte colère d’autrefois

Tournée contre soi infidèle à l’enfance

Et déjà soumis avant même de se rendre. »

 

Louis-René des Forêts

Poèmes de Samuel Wood

Fata Morgana, 1988

 

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dimanche, 11 avril 2010

Fernando Pessoa

fernando-pessoa.jpg« Je ne sais qui je suis, ni quelle âme est la mienne.

Quand je parle avec sincérité, je ne sais quelle est cette sincérité. Je suis diversement différent d’un moi dont je ne sais s’il existe.

J’éprouve des croyances que je n’ai pas. Je fais mes délices de désirs qui me répugnent. Ma perpétuelle attention à moi-même me signale perpétuellement des trahisons de mon âme envers un caractère que je ne possède peut-être pas, et qu’elle ne juge pas non plus être mien.

Je me sens multiple.

Je suis comme une pièce garnie de miroirs innombrables et fantastiques, déformant en reflets factices une réalité centrale unique, qui ne se trouve en aucun d’eux et se retrouve en tous.

Tel le panthéiste qui se sent astre, vague et fleur, je me sens être plusieurs. Je me sens vivre en moi des vies étrangères, incomplètement, comme si mon être participait de tous les hommes, mais incomplètement de chacun, et s’individualisait en une somme de non-moi, synthétisés en un moi purement pastiche. »

 

Fernando Pessoa, Un singulier regard

Traduit du portugais par Françoise Laye

Christian Bourgois, 2005, rééd. Coll. Titres n° 45, 2007

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mercredi, 24 mars 2010

Serge Sautreau

Serge Sautreau.jpgSerge Sautreau est né le 16 octobre 1943 à Mailly-la-Ville dans l’Yonne. Il est mort le 18 mars 2010. Il a co-dirigé avec Jean-Christophe Bailly la revue Fin de siècle et la Collection froide. Avec Bernard Noël, André Velter et Jean-Louis Clavé la collection et la revue Nulle Part aux Cahiers des Brisants.
Il a publié (entre autres) avec André Velter, Aïsha (Gallimard, 1966) avec Jean-Christophe Bailly, Yves Buin et André Velter, un des livres cultes des années 70, De la déception pure, manifeste froid (10/18, 1973), Abalochas (avec des dessins d’Antoni Taulé et une peinture de Wilfredo Lam, chez Pierre Bordas et fils,1981) La Séance des 71 (Gallimard, 2000), Nicoléon (L’Atelier des Brisants, 2005)…
Il a traduit Adonis et Sayd Bahodine Majrouh.
Ce soir Bernard Noël qui était son ami dédiera sa lecture à la DRAC Aquitaine à la mémoire de ce poète important et trop peu lu.
La photo fut prise lors d’une lecture de Serge au Château de Bonaguil en 1985 – au second plan son ami, poète et éditeur, Jean-Louis Clavé – où j’ai reçu pendant tout un été des êtres qui m’étaient chers et dont le travail m’accompagne encore.
Mes pensées vers et pour sa compagne.


« La dérive sans frein de la pensée, de la possibilité – toujours oblitérée – de la pensée, voici, en fin de présent, ce que l’activité humaine globale ne cesse de tuer socialement en chaque individu. Je te devine sourire. Tu es montée aux branches d’un pommier, et, en bas, tes amies s’affolent un peu. Il y a de quoi s’inquiéter avec plus de précision qu’au sujet des vicissitudes du progrès et des pollutions en chaîne. Tu as abandonné la lecture de cette lettre à la phrase précédente, décidée soudain à aller contempler les falaises proches. Y aura-t-il un goéland blessé qui tombera, comme une feuille morte, comme une feuille blanche, comme une image, jusqu’à devenir invisible sous la neige des mots ? L’oisiveté totale n’« existe » pas – exactement pas plus que la fausse immobilité des pierres, ou que l’acte gratuit – et je pourrais imaginer de m’en prendre à ce qui, dans tout processus d’activité engendre des distorsions en chaîne de la pensée jusqu’à faire de celle-ci l’esclave de son possible. J’établirais alors comment ce possible de la pensée, à toujours être socialement rejeté, différé, devient effectivement possibilité réussie de l’esclavage – et les différents aspects de tout ce qui constitue le travail, je les mettrais systématiquement en cause en tant que principes et manifestations d’inertie du possible. Mais je me moque de L’INERTIE du travail. »

« Paris le 4 novembre 1973 » in Hors, Christian Bourgois, Coll. Foide, 1976

« Tu n’es pas tes pensées
tu es ce qui les capte
tu es le filtre que tu fais
ni capt ni rapt
le passage des pensées qui baignent l’univers
elles passent
passage des passages
cols
goulots d’étranglement
épreuves sans épreuve

la
pensée
est ce qui passe
tu n’es pas les pensées
tu n’es pas la pensée
tu la passes
tu passes »

« lumière blanche au Salang » in le Gai désastre, Christian Bourgois, 1980



« Tu entends les syllabes s’ouvrir. Tu entends le déchirement réversible. Tu entends ? ouvrir le frein. Laisse le fil sauter de la spirale du moulinet ouvert. Tu mors. Ne ferre pas. De grandes rumeurs ont lieu sur les boulevards, là-bas, très loin (très près), au centre, dans la circulation de »

L’autre page, Seghers, coll. Froide, 1973, rééd. Les cahiers des Brisants, 1987

« Je ne goûterai jamais la chair de l’Ombre Rouge. J’affirme pourtant qu’elle doit être mieux que succulente, dotée de vertus et de propriétés insoupçonnées. Mais c’est ainsi : on ne tue pas, on ne tuera jamais un Ombre Rouge. Son œil est plus profond que celui d’un homme. Je tremble, Monsieur, devant ce qu’il a à dire, et ce qu’il tait. »

« L’Ombre rouge » in Après vous mon cher Gœtz, L’Atelier des Brisants, 2001

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jeudi, 18 mars 2010

Valérie Rouzeau

Rouzeau.jpeg« Ne plus tenir debout quelquefois tu disais.
Depuis quoi j’ai rêvé que je te relevais que je te relevais et que tu retombais.
Dans la pièce la plus froide tu te serais cassé.
Quand bien même je t’aurais mis debout et tenu aux épaules et parlé à l’oreille apporté des lilas ça n’aurait pas marché.
D’ailleurs je t’ai pleuré dessus ça ne t’a pas remué ni quand j’ai pris ta main dans mes mains bonnes à rien ni rien.
Tu te serais cassé.
Trêve d’éternité. »


Valérie Rouzeau, Pas revoir

L’idée bleue, 1999,

rééd.Coll. La petite vermillon,la Table ronde, 2010

 

Photo : Valérie Rouzeau, hommage à Hélène Mohone, librairie Olympique, Bordeaux, avril 2008

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dimanche, 07 mars 2010

Claude Esteban

Dans le fleuve


CE.jpg« Un homme, d’avoir tant souffert, s’est jeté dans le fleuve, et ce fut, puisqu’il s’agissait de Robert Schumann, une manière pour les autres, non pas de l’entendre mieux, mais de s’émouvoir. Peut-être que ce geste, ce dernier geste avant de disparaître, signifiait comme un appel. Mais rien ne put s’interposer, ni l’amour d’une femme, ni la grandeur de ce qu’il avait écrit. Et nous, qui venons si tard, comment faire pour le soutenir tout un moment, comment l’arracher à cette nuit, à ce flot, à ce désastre ? Aimer les morts qui sont plus nobles que nous, c'est nous donner encore une sorte d’excuse et nous enorgueillir absurdement d’être là. Où sont-ils, ces maîtres de notre âme ? Nous écoutons ce qu’ils nous ont laissé, des signes qui nous traversent, qui nous illuminent, mais eux, qui les firent surgir de leur malheur, où vont-ils ? C'est le soir, c’est un soir de ce même hiver, et je crois que je ne suis pas seul puisque je me retrouve dans la voix d’un violon et que je sais que c’est un peu de la grâce de Schumann qui m’habite, mais c’est vrai que je suis toujours moi, et que ma détresse ou mon désarroi, peut-être aussi ma confiance secrète, ce privilège d’être là et de ne pas mourir, je les dois à cette immense douleur devant laquelle je demeure démuni, rien d'autre en vérité qu’un spectateur qui passe. Et que cette substance mystérieuse de la mort me pénètre, je n’y puis rien changer. Comme ils demeurent seuls, les témoins sublimes de leur défaite, comme ils sont nus. Un accord, deux notes qui se rejoignent, et soudain l’espace les écartèle, c'est un peu de moi qui renonce à mourir, et qui va mourir là-bas, dans le mouvoir atroce du fleuve. »


Claude Esteban
Janvier, février, mars (pages)
Farrago, 1999

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mercredi, 24 février 2010

Lambert Schlechter

400px-Lambert-Schlechter--w.jpg« [...] à San Diego, quelques semaines après la mort de sa femme, Sándor Márai achète un revolver, lorsqu’il dit à l’armurier que cinquante cartouches, c’est peut-être plus qu’il n’en faut, celui-ci hoche la tête et remarque, indifférent : on ne sait jamais,

on ne sait jamais à quoi peut servir la deuxième cartouche, Márai pose le revolver sur sa table de nuit, quelques jours plus tard il le range dans le tiroir, il se demande comment il faut, le moment venu, diriger l’arme, sur la tempe ou dans la bouche, la nuit, insomniaque, il lit Voltaire, Le siècle de Louis XIV, je ne sais pas où se trouve San Diego, quelque part en Californie, comme autrefois j’entends au loin une scie scier, cette jeune femme qui passe devant l’étal des tomates, je le sais je le sens, va d’un moment à l’autre s’allonger et ouvrir les jambes,

ouvrir les jambes c’est si naturel et si élémentaire, mais ça ne se fait pas en public, cela se passe dans l’intimité & la pénombre, il y a les fines boucles de la toison et le rose vif et luisant des nymphes, comme autrefois j’entends au loin un chien aboyer, un jour après la décapitation, les tourterelles reviennent par deux, mystère, mais c’est une sorte de petit bonheur, même si nous ne saurons jamais qui de l’époux ou de l’amant a perdu la tête, la météo promet des éclaircies, mes rêves de la nuit pour autant que je m’en souvienne sont rassurants, je ne cauchemarde pas la nuit, mais j’angoisse le jour, [...] »

Lambert Schlechter
Le Murmure du monde
Coll. « Escales des lettres », Le Castor Astral, 2006

photographie : © : http://lb.wikipedia.org/wiki/Benotzer:Cornischong

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