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dimanche, 04 septembre 2011

Catherine Millot « O Solitude »

images.jpg« Lire est une vie surnuméraire pour ceux à qui vivre ne suffit pas. Lire me tenait lieu de tous les liens qui me manquaient. Les personnages de romans, et les auteurs qui devinrent bientôt mes personnages de prédilection, étaient mes amis, mes compagnons de vie. Companion-books. Dans les heures d’esseulement et d’abandon, comme dans les heures de solitude épanouie ou dans celles où je jouissais d’une présence à mes côtés, lire fut toujours l’accompagnement — comme on dit en musique — indispensable.

Lire c’est comme une rencontre amoureuse qui n’aurait pas de fin. Ici, pas d’arrachement, mais une succession sans rupture, voire une coexistence heureuse de liens multiples, durant parfois toute la vie. Cela commence par un coup de foudre pour un livre. Alors je lis tout de son auteur, j’aime tout de lui. Puis vient l’accomplissement de l’amour qu’est l’écriture. Écrire, pour moi, veut dire élire un de ces compagnons de prédilection, un peu comme on se décide à s’engager dans une liaison qui durera des mois, voire des années, jusqu’à ce que son fruit arrive à terme.

Mais écrire, c’est aussi s’engager dans une ascèse qui, d’ailleurs, comporte son plaisir propre. Il faut inventer à sa mesure, ses rythmes, ses rites, ses règles de vie, un cadre et une discipline, sans omettre de préserver la part due au lien avec les autres, car, dans l’ascétisme, il faut se garder des excès, tous les ascètes le savent. Roland Barthes l’a très bien vu, qui s’est longuement interrogé sur les modes de vie solitaires, l’aménagement des relations nécessaires avec les autres, qu’il souhaitait le plus légères possible afin de préserver le temps qu’il faut pour écrire, c’est-à-dire pour laisser la solitude s’épanouir. »

 

Catherine Millot

O Solitude

Coll. L’Infini, Gallimard, 2011

dimanche, 10 juillet 2011

Marcel Proust, né à Auteuil le 10 juillet 1871

Marcel-Proust-001.jpg« Si c’était cette notion du temps incorporé, des années passées non séparées de nous, que j’avais maintenant l’intention de mettre si fort en relief, c’est qu’à ce moment même, dans l’hôtel du prince de Guermantes, ce bruit des pas de mes parents reconduisant M. Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, intarissable, criard et frais de la petit sonnette qui m’annonçait qu’enfin M. Swann était parti et que maman allait monter, je les entendis encore, je les entendis eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le passé. Alors, en pensant à tous les événements qui se plaçaient forcément entre l’instant où je les avais entendus et la matinée Guermantes, je fus effrayé de penser que c’était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s’éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l’écouter, je dus m’efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi. Pour tâcher de l’entendre de plus près, c’est en moi-même que j’étais obligé de redescendre. C’est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais que je portais. Quand elle avait tinté, j’existais déjà, et depuis, pour que je l’entendisse encore ce tintement, il fallait qu’il n’y eût pas eu discontinuité, que je n’eusse pas un instant cessé d’exister, de penser, d’avoir conscience de moi, puisque cet instant ancien tenait encore à moi, que je pouvais encore retourner jusqu’à lui, rien qu’en descendant plus profondément en moi. Et c’est parce qu’ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment, parce qu’ils contiennent tant de souvenirs de joies et de désirs déjà effacés pour eux, mais si cruels pour celui qui contemple et prolonge dans l’ordre du temps le corps chéri dont il est jaloux, jaloux jusqu’à en souhaiter la destruction. Car après la mort le Temps se retire du corps, et les souvenirs, si indifférents, si pâlis, sont effacés de celle qui n’est plus et le seront bientôt de celui qu’ils torturent encore, mais en qui ils finiront par périr quand le désir d’un corps vivant ne les entretiendra plus.

J’éprouvais un sentiment de fatigue et d’effroi à sentir que tout ce temps si long non seulement avait, sans une interruption, été vécu, pensé, secrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, moi, juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer. La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray, si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne me savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessous de moi, en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années. »

 

Marcel Proust

Le Temps retrouvé

Bibliothèque de la Pléiade, 1983

dimanche, 03 juillet 2011

David Gascoyne

Fête

 

 

Après avoir eu longtemps soif du ciel, c’était le ciel,                 

Ce lac d’éther ; vaste voûte azurée,

Intense étendue entre les bords de l’horizon !

Sur les quais

Les fenêtres ouvertes brillaient comme des ailes,

Tissant de longs rayons parmi les arbres sans feuilles ;

Les sirènes des chalands à la dérive chantaient,

Et la journée entière

Buvait le cours fertile du ciel.

 

Et dans les faubourgs de la ville

Où les dernières bâtisses portent leur regard vide

À travers les terrains vagues, où des ruisseaux rouilleux

Parmi des carrés bruns de sol élimé

Poursuivent leur infiltration, un train sauvage

Se ruait dans une traverse avec des cris de triomphe,

Lâchant des banderoles d’épaisses fumée en tourbillons

Qui montaient et restaient suspendus, pressentiments, dans l’air…

 

Encore une fois la terre, son âme enfouie ranimée,

Aspirait à la splendide explosion de l’Été

Ainsi qu’à une mort illustre.

 

Paris, 1938

 

1284848809_20f71abeca.jpgDavid Gascoyne

Misere

Traduit de l’anglais par François Xavier Jaujard

Granit, 1989


 

vendredi, 17 juin 2011

Robert Creeley

robert crreley, auxeméry,format américain

Films de Bresson

 

Un film de Robert

Bresson montrait un yacht,

le soir sur la Seine,

tout illuminé, et deux jeunes

 

gens le regardaient, assez pauvres

apparemment, du haut d’un pont tout près de là,

la fille et le garçon comme on en trouve

dans toutes les histoires de ce genre, une

 

histoire on ne peut plus classique. Et puis

les années passent, comme ça, pourtant

je me suis identifié au jeune

Français plein d’amertume,

 

j’ai connu la même inquiétude

complaisante et la distance

que lui faisait sentir son amie.

Mais dans un autre film

 

de Bresson il y avait ce

Lancelot vieillissant avec son

armure encombrante, debout

dans un bois de petits arbres,

 

hébété, en sang, lui

et aussi son cheval, et

il tentait de retourner au

château, lequel n’était

 

pas très grand. Cela

m’a ému, que

la vie au fond ne soit

rien d’autre. Vous êtes

 

amoureux. Vous êtes dans

un bois, avec un

cheval, en sang.

L’histoire est vraie.

 

Robert Creeley

Échos

Traduit de l’américain par Jean-Paul Auxeméry

Format américain, 1995

 

Pour se le procurer : LeGam@enfrance.com

lundi, 13 juin 2011

Mathieu Brosseau, Philippe Rahmy & Stéphane Dussel, Mots Tessons

Une nouvelle maison d’édition, créée par Armand Dupuy, poète, et Stéphane Dussel, peintre, et voici  qu’intrigué on va humer les deux brefs livres qui viennent de paraître.

 

Dans L’espèce, joli livre à l’italienne, Mathieu Brosseau pose deux questions essentielles (la première sans point d’interrogation cependant…), qui sont aussi les titres de chapitres : « Et s’il ne fallait plus dire/Que les signes du silence » et « Et s’il fallait dire l’absence/quels seraient les signes du silence ? » Tout le projet tient entre ses deux propositions et la réponse, si réponse il y a, nous parvient sous forme d’énoncés, d’entrelacements, d’assonances… dans « le brouhaha des siècles glissés ». Et comme le souligne Fabrice Thumerel dans sa préface : « Ouvrir l’espèce, c’est faire place à l’animal : c’est alors que les signes se font singes. » C’est dit et c’est dire, on va le voir, si les deux premiers livres de Mots Tessons se « parlent ».

 

Cellules souches se tient bien droit, permettant aux encres, lavis, de se frotter aux textes sur des valeurs de noir et blanc qui se répondent avec pertinence. Car le livre est « fabriqué » à quatre mains et l’on ne sait jamais très bien à qui l’on doit quoi. Bâti à partir d’une lettre de Dussel à Rahmy, dont on retiendra comme éléments déclencheurs ces deux phrases, la première et la dernière : « Il faut d’abord question d’un singe, d’un singe que j’avais sur l’épaule et qui te grignotait les cellules . », « Je ne te connais pas. Tu ne me connais pas. Nous nous connaissons. Le singe est un point de départ. »

Claude Chambard

 


Mathieu Brosseau

L’espèce

60 p. ; 13 €

 

Philippe Rahmy & Stéphane Dussel

Cellules souches

30 p. ; 15 €


 Cette chronique a paru une première fois dans CCP n° 20, septembre 2010.

Mathieu Brosseau vient de publier Uns au Castor Astral , nous y reviendrons prochainement.

 

vendredi, 03 juin 2011

Dominique Fourcade, "eux deux fées"

dominique fourcade,euxdeuxfées,chandeigne« Ne nous ont pas quittés, c’est tout le contraire. Cela veut-il dire qu’ils nous ont emmenés là où ils sont ? Très certainement, une part considérable de nous-mêmes en tous cas, cette part qui ne saurait être détachée d’eux. Ou bien les avions-nous si peu que ce soit précédés, dans cette action d’ensemble ? Et tout de suite une voix : tu te prends pour qui, pour dire ça ? Je me prends pour ce que je suis, personne, à ce stade et depuis toujours. »

 

Dominique Fourcade

eux deux fées

Michel Chandeigne, 2009

lundi, 30 mai 2011

Bernard Collin, "Une espèce de peau mince"

Bernard Collin, une espèce de peau mince, chandeigne

« 21.11


vous n’avez jamais tiré de lignes aussi droites, retour à bord, dimanche fin d’après-midi, la plus belle et la plus bleue et la plus froide journée, la même journée qu’hier et avant-hier, les trois n’en faisant qu’une et la même carafe entamée sur la table ronde, la quantité d’un verre d’eau qu’il avait bu, avant de sortir, descendre à terre, rien n’a bougé, une pièce a été ajoutée, une tenue de combat verte et trois grandes serviettes ou un drap pour le transport, je viens vous couper les cils, en haut seulement, les cils supérieurs gauches qui tiennent à la paupière et on passe dessus un produit marron, et membrane produit des sons, d’où le rapport entre le corps de la phrase, déchiffrer la musique et ceci, il faudra que vous ayez fait votre toilette pour 8 h et demie, l’opéra s’allume, reste allumé trente secondes, s’éteint, mauvais fonctionnement ou neige ou scène du monument recherchée, spectacle comme l’éclairage d’une pharmacie française avec la croix verte qui s’allume se dilate et s’éteint, vous me copierez mille lignes avant l’opération, ne pas oublier qu’il n’a pas de caractère, le chant a des membres, si la musique est plus divisée que le langage, un chant organisé, un chant articulé, on lirait facilement ce qu’il écrit, parle de l’écriture, il n’est pas toujours compris quand il s’exprime, parle et rien à écouter, rien que je comprenne, écouter c’est perdre son temps, rien à apprendre, perdre son temps, il faut perdre sa vie, rien de solide par là, et si c’est drôle il n’y a pas de preuve, je n’ai pas compris, le verre tremble plus fort sur la table, et la carafe maintenant presque vide, ou le bras de plus en plus lourd en s’appuyant, demander si à jeun c’est sans boire, quand la carafe sera sèche ce sera l’heure de se coucher, je pense à Li. à W. la dernière représentation hier à côté à vol d’oiseau, la peau préparée pour écrire, les cils rasés les yeux grandissent, les yeux sont plus grands, 22, »

 

Bernard Collin

Une espèce de peau mince

Michel Chandeigne, 1995

 

 

dimanche, 08 mai 2011

Emmanuel Hocquard, "Les Coquelicots"

des espaces qui ne communiquent pas

 

Un jour, enfant, au cours d’une promenade estivale dans la campagne en fin d’après-midi, j’ai vu des coquelicots en bordure d’un champ, au bout d’une petite route, quelque part entre la Villa Harris et le Cap Malabata.

 

En dépit de sa banalité, l’impression que m’a laissée cette vision est l’une des plus fortes qu’il m’ait jamais été donné d’éprouver. Chaque fois que je vois des coquelicots, c’est cette image qui revient me faire battre le cœur.

 

Coquelicot : onomatopée du cri du coq (coquerico, cocorico). Petit pavot sauvage à fleur d’un rouge vif, ainsi nommé par référence à la couleur de la crête du coq.

 

L’émotion (la sensation, aurait dit Matisse) contient tout. Les circonstances ne l’expliquent pas ; ce sont elles, au contraire, qui se trouvent mises en question.

 

C’était quelque part au début d’un été. Coquelicots contiennent été et quelque part.

 

Que dire  de l’impression ressentie alors ? Ni surprise, ni étonnement, ni joie particulière. Juste une légère sensation d’étrangeté. De décalage. Rien d’autre.

 

Un été. Nulle part. Loin de. À l’écart. Un champ quelconque. Pas d’arbres. Personne. Pas de voix. La petite route — pas un chemin — menant à ce champ et tournant en u pour revenir sur elle-même.

 

La route des coquelicots.

 

Aujourd’hui elle n’existe plus. Le champ non plus.

 

Reste l’image des coquelicots.

 

L’étrangeté.

 

La solitude.

 

Emmanuel Hocquard,CIPM,TangerEmmanuel Hocquard

Les coquelicots. une grammaire de tanger iii

Centre international de poésie Marseille,

coll. ‘“Le Refuge en Méditerranée”’

avril 2011

60 p. ; ill. ; 10 € www.cipmarseille.com

12:59 Publié dans Écrivains, Livre | Lien permanent | Tags : emmanuel hocquard, cipm, tanger

lundi, 02 mai 2011

William Carlos Williams, "Paterson"

Williams_WilliamCarlos470.jpg« Le feu brûle; c’est la première loi.

Quand le vent l’attise, les flammes

 

s’étendent alentour. La parole

attise les flammes. Tout a été combiné

 

pour qu’écrire vous

consume, et non seulement de l’intérieur.

 

En soi, écrire n’est rien; se mettre

En condition d’écrire (c’est là

 

qu’on est possédé) c’est résoudre 90%

du problème : par la séduction

 

ou à la force des bras. L’écriture

devrait nous délivrer, nous

 

délivrer de ce qui, alors

que nous progressons, devient--un feu,

 

un feu destructeur. Car l’écriture

vous assaille aussi, et on doit

 

trouver le moyen de la neutraliser--si possible

à la racine. C’est pourquoi,

 

pour écrire, faut-il avant tout (à 90%)

vivre. Les gens y

 

veillent, non pas en réfléchissant mais

par une sous-réflexion (ils veulent

 

être aveugles pour mieux pouvoir

dire : Nous sommes fiers de vous!

 

Quel don extraordinaire! Comment trouvez-

vous le temps nécessaire, vous

 

qui êtes si occupé? Ça doit être

merveilleux d’avoir un tel passe-temps.

 

Mais vous avez toujours été un enfant

bizarre. Comment va votre mère?)

 

--La violence du cyclone, le feu,

le déluge de plomb et enfin

le prix--

 

Votre père était si gentil.

Je me souviens très bien de lui.

 

Ou : Crénom, Docteur, je suppose que c’est très bien

Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire?

[…]

                                                (en respirant dans les livres)

les vapeurs âcres,

                                pour parvenir à déchiffrer

faussant le sens pour détecter la norme, pour

traverser le crâne de l’habitude

                                 et atteindre un lieu d’où la tendresse

les femmes et les enfants sont exclus — une tendresse

pour ce qui brûle

[…]

Essoufflée, en toute hâte,

la multiple nuit (des livres) se lève! se lève

et entonne (une fois encore) sa chanson, en attendant le

déshonneur de l’aube

[…]                                                Ça ne durera pas toujours,

aux abords de l’immense mer, l’immense, immense

mer, balayée par les vents, la “mer de vin sombre”

 

Un cyclotron, une criblure

 

                          Et là,

dans le silence du tabac : dans le tipi ils sont étendus

en tas (un tas de livres)

                           antagonistes,

                                                  et rêvent de

tendresse--ils ne peuvent pénétrer, ne peuvent

secouer la malice du silence (ça les forcerait à

bouger) mais ils demeurent--des livres

                                                  c’est-à-dire, hommes de l’enfer,

qu’ils règnent sur la vie qui s’achève.

 

            On me demande d’être clair. Oh clair! Clair!

            Quoi de plus clair, entre tout, que

            rien n’est moins clair, entre un homme et

            son écriture, que de savoir qui est l’homme et

            quoi l’écriture, et lequel des deux a

            le plus de valeur »

 

William Carlos Williams

Paterson

Traduit de l’américain par Yves di Manno

Flammarion, coll. Textes, 1981, rééd. José Corti, coll. Série américaine, 2005

Cet extrait est fidèle à l’édition originale française de 1981. La ponctuation particulière a été respectée. Les parties entre […] sont dans le livre narratives et interrompent régulièrement le poème. Il m’a semblé judicieux de donner ce poème sur l’écriture sans ces coupures. Il ne reste plus qu’à lire l’intégralité de cet immense livre.

mercredi, 27 avril 2011

Pascal Quignard, "nostalgia"

Pascal Quignard, Abîmes, Hofer, Mulhouse, Grasset, Folio«  Le mot nostalgia fut créé par un médecin de Mulhouse qui s’appelait Hofer. Cette invention eut lieu en 1678. Le médecin Hofer essayait de trouver un nom pour définir une maladie qui frappait les soldats mercenaires, particulièrement ceux natifs de Suisse.

Soudain ces Suisses, piétons ou officiers, sans même chercher à déserter les troupes dans lesquelles ils s’étaient engagés, se laissaient mourir dans le regret de leurs alpages.

Ils pleurent.

Quand ils parlent, ils rapportent sans fin les souvenirs des mœurs de leur enfance.

Ils se pendent aux branches des arbres en nommant les chiens de leurs troupeaux.

Le médecin Hofer chercha dans son dictionnaire de langue grecque le mot de retour puis préleva celui de souffrance. De l’addition de nostos et d’algos il fit nostalgia.

En façonnant ce nom, en 1678, il baptisa la maladie des baroques.

[…]

La nostalgie est une structure du temps humain qui fait songer au solstice dans le ciel.

[…]

La maladie du retour impossible du perdu — la nostalgia — est le premier vice de la pensée, à côté de l’appétence au langage. »

 

Pascal Quignard

Abîmes, extraits du chapitre xii

Grasset, 2002, rééd. Folio n°4138, 2004

photo © : C. Chambard

lundi, 25 avril 2011

Roger Laporte, 20 juillet 1925 — 24 avril 2001

50516_45486574813_3512335_n.jpgRoger Laporte est mort le mardi 24 avril 2001. Il avait soixante-seize ans. Son œuvre est considérable. Nous devons continuer à la lire, à y trouver des nourritures pour le voyage qui nous reste à faire. Il m’avait confié le manuscrit de ce livre, Écrire la musique, que je suis fier d’avoir publié et de continuer à vendre bon an mal an à quelques poignées d’exemplaires, preuve qu’il y a encore des lecteurs pour ce travail — cette vie — d’écriture à nul autre comparable. On trouvera l’essentiel des textes de Roger Laporte — La Veille, Une voix de fin silence, Pourquoi ?, Fugue, Supplément, Fugue 3, Codicille, Suite et Moriendo — dans le volume Une vie, publié par P.OL. en 1986.

 

« Pourquoi ma passion pour la lecture m’a-t-elle conduit, à l’âge de treize ou quatorze ans, à m’identifier à un personnage d’écrivain plutôt qu’à un Capitaine au long cours ? Je l’ignore, mais, même si je connaissais le secret de ma “vocation”, je n’aurais pas la réponse à la seule question qui mérite d’être posée : pourquoi ai-je désiré, non pas devenir écrivain, mais écrire tels livres plutôt que tels autres livres ? Pour répondre il me faudrait tout d’abord faire une analyse du champ littéraire et philosophique en 1945, expliquer par exemple que 1943 est pour moi, comme pour d’autres, l’année de parution de Faux pas plutôt que celle de L’Être et le Néant, mais une telle étude, même exhaustive, serait insuffisante, car une certaine idée que je me suis faite de la littérature ne trouve pas son origine dans la Grande Bibliothèque.

À la réflexion, plus de quarante ans plus tard, et en dépit des risques inhérents à toute reconstitution, je crois pouvoir avancer la proposition suivante : lorsque j’avais dix-huit, dix-neuf ans, à une époque où je n’avais pas encore écrit une seule ligne, ce qui m’a le plus marqué, ce qui a commencé à induire certains effets qui sont devenus lisibles seulement plusieurs décennies plus tard, n’a pas été la littérature, même pas la lecture, certes déterminante de Proust, mais la musique de chambre, très précisément ma première audition de l’intégrale des quatuors à cordes de Beethoven que vint donner à Lyon, salle Rameau, le quatuor Löwenguth. »

 

Roger Laporte

Écrire la musique

Éditions à Passage, 1986

mercredi, 20 avril 2011

Joanne Anton “Le Découragement”

decouragement.jpgDans la très élégante collection à 6€10, Allia publie un premier livre, qui doit certes à Thomas Bernhard, mais surtout au fait même d’écrire, à l’angoisse, au découragement, à la folie… Tout de digressions souvent drôles, emmené par une pensée en effervescence, obsessionnelle et démentielle souvent, Le Découragement mérite que l’on s’y attarde, et on pourra en profiter pour relire Marcher, que l’on ne  trouve bizarrement que dans « Récits, 1971-1982 » dans la collection Quarto aux éditions Gallimard.

 

 « Dans Marcher de Thomas Bernhard, un homme parle à un autre de la folie d’un autre. Et. Il serait bon de s’en inspirer si d’aventure on marchait nous aussi avec quelqu’un. On parlerait à un autre du découragement d’un autre, comme Oelher parle de la folie de Karrer à un autre.

On aurait peut-être dû faire ça, pense-t-on à présent sur le boulevard, l’écrivant plus tard. Oh ! On aurait dû ! On remue le couteau dans la plaie du lundi ; tout est bon lundi, tout nous sert lundi à prouver que notre récit sur le découragement ça ne va pas. On aurait dû pousser notre imitation bien plus loin, se dit-on, l’écrira-t-on, et dès mercredi dernier, écrire une conversation où converser de manière conversante avec un autre sur le découragement d’un autre. On s’est trompé de chemin depuis le début. Nous tenons la preuve de ne pas avoir mis notre récit suffisamment sous protection, sinon le jugerions-nous ? Se dit-on Thomas Bernhard, ça ne va pas ? On serait bon pour Steinhof si l’on pensait le contraire de sa pensée, hurlant sur le boulevard que Thomas Bernhard, c’est de la marchandise de rebut autrichien. Et. Qu’à bien y regarder, Marcher, c’est raté. »

 

Joanne Anton

Le Découragement

Allia, 2011