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samedi, 16 avril 2011

Andrzej Stasiuk

stasiuk_andrzej.jpg«  Oui, la mélancolie et la nostalgie sont le seul moyen de ne pas devenir fou en Allemagne. C’est la seule façon de neutraliser psychiquement ce pays. J’essaie d’imaginer un Allemand en train de pleurer et je rigole. Je n’arrive même pas à imaginer une Allemande qui pleure. Ou alors c’est une immigrée avec un passeport allemand. Oui le monde serait un peu meilleur si on pouvait imaginer un Allemand qui pleure. Hélas. Restent les enfants allemands, les nourrissons allemands. La mélancolie tenue en bride et l’alcool en quantité raisonnable — voilà le seul moyen de survivre à un voyage littéraire de Munich à Hambourg. Regarder les usines Mercedes et ravaler ses larmes. Monter dans le cigare d’argent de l’ICE* et avoir l’automne dans le cœur. Se promener dans le Stade olympique de Berlin et fredonner une mélodie tzigane de Transylvanie. Ne succomber à aucun prix à l’ambiance des rues, des places et des transports en commun. Regarder dans les yeux le citoyen de soixante-dix ans à lunettes à monture dorée assis en face dans le compartiment et boire une gorgée de Jim Beam d’une longueur est-européenne. Le plus souvent, le citoyen détourne le regard, de peur qu’on lui offre à boire. Ce sont des conseils tout simples, mais qui peuvent servir si on part pour une semaine ou deux. »

 

* Intercity-Express, train à grande vitesse.

 

 

Andrzej Stasiuk

Mon Allemagne

Traduit du polonais par Charles Zaremba

Christian Bourgois, 2010

dimanche, 10 avril 2011

Lucrèce, “Au cœur des ténèbres…”

Lucrece.jpg“Au cœur des ténèbres nous voyons ce qui est dans la lumière : car l’air le plus proche, assombri par cette noirceur, et qui est entré le premier dans nos yeux, qui a envahi cette place ouverte, est talonné et rejoint par un air porteur de feux, air lumineux qui purge nos yeux de ces ténèbres et dissipe les noires ombres antérieures ; air plus mobile, aux particules plus nombreuses, plus déliées et, par là, plus puissant. À peine a-t-il empli de lumière les canaux de nos yeux, à peine a-t-il rendu la liberté à ceux qu’assiégeait un air ténébreux, qu’aussitôt, à sa suite, arrivent les simulacres des objets situés dans la lumière, qui peuvent alors assaillir notre vue. Et si, inversement, nous sommes incapables, en pleine lumière, de percer l’intérieur des ténèbres, c’est que l’air plus épais qui s’amasse derrière le jour emplit les canaux des yeux et obstrue tous les accès offerts à la lumière, empêchant l’émission des simulacres d’émouvoir notre vue.”

Lucrèce “Simulacres et illusions”,

in La nature des choses

Traduit du latin par Chantal Labre

Arléa, 2004

 

jeudi, 31 mars 2011

Isabelle Baladine Howald, "La Douleur du retour"

la_douleur_du_retour.png André du Bouchet est enterré dans le cimetière de Truinas, modeste commune de la Drôme. Philippe Jaccottet a consacré un livre à l’enterrement, à la mémoire de son ami poète, à ce qui les réunissait, au « chagrin qui est une espèce de joie », Truinas, le 21 avril 2001, aux éditions de la Dogana. Ce livre est absolument saisissant qui interroge la poésie devant la mort.

Quelques années plus tard Isabelle Baladine Howald – qui a lu le livre – a demandé à un couple de ses amis de l’emmener au cimetière de Truinas. Elle marche à petits pas, précautionneux ce qui lui donne une ampleur infinie que le paysage doucement lui restitue en l’acceptant absolument. Elle escalade le muret « un carré d’herbe entre ces vieux murs, une douzaine de tombes éparses ». Le nom sur une ardoise, l’écriture toujours. Que peut la poésie ? Déplacer « vers l’exactitude dans le déplacement lui-même. » C’est tout l’enjeu de ce mince livre qui s’inscrit résolument dans la réflexion que mène Isabelle Baladine Howald « comme sous l’effet d’un souffle » et que son écriture, si personnelle – fragile, friable, souple… – nous restitue  – sens, forme, langue, sentiment. Indispensable en ces temps de disette.

Claude Chambard

 

Isabelle Baladine Howald

La Douleur du retour

La Cabane

20 p. ; 6 €

http://www.editionsdelacabane.fr/

 

lundi, 14 février 2011

Enrique Vila-Matas, Étrange façon de vivre

 

« Moi, j’étais un homme dont les jours particulièrement mémorables brillaient par leur absence. Mais, en ce jour d’hiver, tout avait l’air de se dérouler de façon parfaitement anormale, ce jour avait, semblait-il, pour vocation de se transformer en l’un de ceux que, avec le temps, notre mémoire finit par retenir comme des longues journées, et sur lesquels il nous arrive même — comme je le fais, depuis des jours, ici à Premià, à l’ombre de ce mûrier centenaire — d’écrire ; oui, nous écrivons sur eux, obsédés par ce jour où notre vie tout entière a pris, en quelques secondes, une orientation décisive, nous écrivons parce qu’il ne nous reste rien de mieux à faire que de nous en souvenir et nous écrivons que nous nous en souviendrons toujours. Nous ne vivons plus, nous nous contentons d’écrire sur lui : étrange façon de vivre. »

 

vila-matas,bourgois,gabastou,titresEnrique Vila-Matas

Étrange façon de vivre

Traduit de l’espagnol par

André Gabastou

Christian Bourgois, 2000,

réédition coll. Titres n° 97

 

13:05 Publié dans Écrivains | Lien permanent | Tags : vila-matas, bourgois, gabastou, titres

jeudi, 10 février 2011

Boris Pasternak, Le Poème en février

pasternak,robin,anarchie,jean-paul rocher,févrierTraduit par Armand Robin dans Poèmes de Boris Pasternak  aux éditions Anarchistes en 1946.

Réédité dans  le Combat libertaire par les éditions Jean-Paul Rocher en 2009.

 

 

 

pasternak1.jpgLE POÈME EN FÉVRIER

Février. Prendre un encrier, pleurer !
Dans les sanglots écrire sur février
Tout le temps que la goguenarde boue met
À devenir sur le printemps d’encre un reflet.

Prendre un cab. Pour deux tiers d’un rouble,
Via les sonneries au ciel, le cri des roues.
Rouler jusqu’où l’averse est alarme
Encore plus criarde qu’encrier, larme.

Tout autour, dans la neige fondante cent creux d’encre,
Bourgade par les freux croassants défoncée.
Et plus il y a de contingent, plus sûre en l’encre
Des sanglots la poésie est agencée.

dimanche, 06 février 2011

Bernard Manciet, Ampelos

Bernard_Manciet_04-Fellonneau-couve-4.jpgLe manuscrit de ce livre était sur la table de travail de Bernard Manciet lorsque la mort s’en est venue le chercher. Les dieux ont-ils pleuré ? Quelques vivants (pour encore peu de temps) sans aucun doute… La disparition de Manciet est la fin de quelque chose de plus grand que lui, la fin d’un modèle de résistance aux prés carrés. Mais l’arbre, qui parfois cachait la forêt, n’est pas encore coupé, c’est à peine si quelques feuilles sont recroquevillées. Les poètes occitans, des nouvelles générations, doivent trouver ici le modèle et savoir le dévorer et le dépasser.

Le chant, la célébration, la langue, n’ont pas de particularismes locaux, ils sont de toujours et maintenant, d’ici et d’ailleurs, dans toutes les langues, la grandeur de la poésie est à ce prix. Manciet l’avait bien compris. Ce dernier volume en est la preuve encore, au travail dans les langues, pour une unique réussite. « Il faut mourir en couleurs terribles – que cau color-morir pauruc », écoutez la langue chanter, « dormir ne pas dormir mais/rêver le rêve – dromir non pas dromir mès/saunejar lo saunei », écoutez la langue bruire, « dans la chair luisante de la nuit/le jeune impétueux se repose/il dort dans la vision/toutes les sources de sa chair/parlent dans la vieille parole – debs la carn lusenta de la nueit/lo hodre joen se repausa/que dròm dens la vision/las dotz tota de sa carn/parlan dans la vielha paraula », écoutez la langue éternelle de Manciet, c’est-à-dire la langue éternelle de la poésie du monde entier.


Claude Chambard


Bernard Manciet
Ampelos
Bilingue : français/occitan
Traduit de l’occitan par l’auteur et Guy Latry
14x21 ; 80 p. ; 13 €  – isbn : 978.2.914387.92.7
L’Escampette éditions

vendredi, 04 février 2011

Un jour de fatigue

Des mots de James Lee Burke pour viatique afin de ne pas sombrer (?)

arton2152.jpg


“Qu’est-ce que je peux dire ? On vit une époque de malades. Tu veux mon opinion ? Ouvre donc quelques colonies pénitentiaires au pôle Nord, là où vivent les pingouins. Débarrasse-toi de tous ces salopards de merde et ramène-nous donc un peu de propreté avant que la ville tout entière ne se transforme en chiotte.”

 

James Lee Burke

Dans la brume électrique avec les morts confédérés

 Traduit de l’américain par Freddy Michalski

Rivages, 1999

13:58 Publié dans Écrivains | Lien permanent | Tags : burke, fatigue, pingouins

mardi, 25 janvier 2011

Jean-Pierre Ostende - Et voraces ils couraient dans la nuit

arton22832-bc6fe.jpgUn nouveau livre de Jean-Pierre Ostende à paraître le 2 février aux éditions Gallimard, voilà une bonne nouvelle.

Et voraces ils couraient dans la nuit.

En plus l'auteur s’est amusé à faire une bande annonce que l’on peut voir sur Dailymotion, histoire de donner envie.

En tous cas on attend avec impatience la sortie du livre.

http://www.dailymotion.com/video/xgh84n_jean-pierre-osten...

vendredi, 14 janvier 2011

Jean-François Bory : d'Annunzio

avec méthode mais « comme en vacances »

Jean-Francois Bory_La Touriale.jpg

 

Voici un joli petit livre dont chacun pourra tirer profit s’il a un tant soit peu de curiosité, d’humour, de goût pour la digression, la surprise, et la prose (re)tenue – c’est dire si elle est absolument débridée.
On ne présente plus Jean-François Bory qui, depuis longtemps, délivre du plaisir, de la dérision, et des raisons de croire encore aux pouvoirs de la littérature puisque aussi poète visuel soit-il, le récit ne l’a jamais abandonné – ou est-ce l’inverse – et voici qu’il nous en apporte une nouvelle preuve joyeuse bien qu’érudite. De D’Annunzio, donc il est question, mais aussi de Walter Scott, du monstre du Loch-Ness, de Francis Ponge, de Jules Renard, d’Ivan Messac, de traduction, d’un hôtel rococo au bord du lac de Garde, de plusieurs fiancées, de la Yougoslavie – et principalement de la recherche de la direction du château de Trsat –, du Vittoriale, d’un œil +un œil perdus… bref « de la vie, c’est-à-dire pour moi, de l’écriture ».
Problématique D’Annunzio ? Certes. Mais si on ne « s’intéresse à rien qu’à tout à la fois », le terrain est libre, la rive ferme, le ratage infini, et l’objet du mythe toujours repoussé d’être approché « avec méthode, mais “comme en vacances” ». D’ailleurs, il reste, à Jean-François Bory, plusieurs « façons » de rater un livre sur Gabriele D’Annunzio et c’est tant mieux.


Claude Chambard


Jean-François Bory
Dix-sept façons de rater un livre sur D’Annunzio
Spectres familiers
72 p. ; 12 € ; isbn : 978.2.909857.13.8

Pour la photographie de Jean-François Bory merci à Poésie Marseille

11:29 Publié dans Écrivains | Lien permanent

lundi, 10 janvier 2011

De seuil en seuil

Hier, Anne-Françoise Kavauvea a mis en ligne un article sur trois de mes livres. Non seulement sa lecture est d'une justesse rare mais elle lève quelques lièvres qu'elle a été jusqu'à maintenant la seule à voir courir, je l'en remercie. Une telle lecture du travail d'un auteur me semble suffisamment rare pour être soulignée. Et tous les articles d'Anne-Françoise Kavauvea sont du même tonneau. Je me dois donc de vous inciter à lire son blog le plus régulièrement possible.

http://annefrancoisekavauvea.blogspot.com/2011/01/claude-...

Tannhaüser+détail.JPG


10:43 Publié dans Écrivains | Lien permanent

samedi, 01 janvier 2011

Bonne année 2011 avec Emily Dickinson

Que tous mes vœux vous accompagnent au long de cette année nouvelle.

 

« Fais moi un tableau du soleil —
Que je l’accroche dans ma chambre.
Et fasse semblant de me réchauffer
Quand les autres s’écrieront “Jour” !

Dessine-moi un Rouge-gorge — sur une tige —
À l’entendre, je rêverai,
Et quand les Vergers ne chanteront plus —
Rangerai — mon simulacre —

Dis-moi s’il fait vraiment — chaud à midi —
Si ce ne sont des Boutons d’or — qui “voltigent” —
Ou des Papillons — qui “fleurissent” ?
Puis — omets — le gel — sur la prairie —
Omets la Rousseur — sur l’arbre —
Jouons à ceux-là — jamais n’adviennent ! »


Emily Dickinson
Y aura-t-il pour de vrai un matin, Cahier 9
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire Malroux
José Corti, 2008

13:03 Publié dans Écrivains | Lien permanent

dimanche, 12 décembre 2010

Lionel Bourg, Comme sont nus les rêves, L'immensité restreinte où je vais piétinant

Bourg_Lionel.jpgLionel Bourg

Comme sont nus les rêves

Apogée

148 p. ; 15 €

L’immensité restreinte où je vais piétinant (poèmes)

suivi d’un entretien avec Thierry Renard 

La Passe du vent

128 p. ; 10 €

 

Lionel Bourg est un homme en marche. Depuis 1949. Même la fatigue ne l’arrête pas. La maladie, à peine. Il se contente de se calfeutrer un temps sous les toits – lézardés, crevassés mais classés – où il « campe entre des piles de bouquins et des monceaux d’objets hétéroclites » – de sa ville de Saint-Étienne (après son Saint-Chamond natal distant de 11 kilomètres) — au célèbre stade Geoffroy-Guichard, car on peut être poète et aimer le football et même en parler au Cameroun. Et puis il repart. N’écrit-il pas qu’il faut « se perdre au sein de sa propre stupeur ». Pourtant en voyage « l’angoisse le dispute au bien être ». Adolescent, il faisait halte dans des troquets, avec Antoine qui voulait rapidement craquer la jolie rondelette qu’avait amassée sur son livret de caisse d’épargne des parents qu’il ne supportait plus, espérant ainsi fuir son milieu originel. Aujourd’hui il les affectionne moins, l’âge venant et Nadja ne venant plus. Reste les parcs où flâner où regarder les gouttes tomber dans le bassin, où cueillir « une fleur dont les pétales se détachent aussitôt : il est amer le goût des baisers que l’on n’osa voler ». Reste la campagne à vaches et la visite aux momies deux, trois fois l’an – « j’ai le goût des pèlerinages » –, reste la Bretagne. Reste Elice Meng qui délivre ces personnages « de l’ombre où ils étaient ensevelis », reste Rebeyrolle, Lequier. Reste Pirotte, Josse et Michaël Glück  – « C’est de nécessité qu’il s’agit. » Reste la lettre de l’oncle « si triste, si pleine de chagrin et de mélancolie ». Reste Jean-Jacques, Villon, Rutebeuf et Nerval, Hölderlin, Larbaud, Ginsberg, Rimbaud, Baudelaire, Cendrars et Scève, reste Melville, reste Breton… « La poésie, dites, la poésie, qu’est-ce que c’est ? » Quand on est peu ou mal aimé, qu’est-ce que c’est, qu’est-ce que c’est…

« Je me souviens enfant des mots qui m’obsédaient » dit le premier vers d’un poème et cet autre « Comme les jours sont longs et longue cette attente ». Plus sombre que sa prose, la poésie de Lionel Bourg est d’un seul tenant, tirant à elle les poètes qui l’accompagnent. Poursuivre avec eux est une nécessité et, au fond, le seul viatique, le principal enjeu de ce grand livre.

« La poésie, dites, la poésie, qu’est-ce que c’est ? » Peut-être simplement la recherche d’« une phrase ultime un geste dérisoire quelque chose / d’indéfinissable vraiment… ». Toute l’œuvre de Lionel Bourg.

Claude Chambard

 

 

18:56 Publié dans Écrivains | Lien permanent