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samedi, 23 février 2013

Sandra Moussempès, « Acrobaties dessinées »

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« lorsque je me questionne je pense à penser à ma place je pense avec mes lèvres je souris mais je réfléchis sans penser en fait la pensée parle à ma place le son de mes lèvres n’existe pas si ce n’est dans la fiction sonore je voudrais vous parler je voudrais tout dire mais tout dire entraîne une réalité qui n’est plus ma façon de dire et d’être et si un film obscurcit mon champ de vision je pense alors qu’il s’agit d’un remake je pense aussi aux sous-titres aux langues lues entendues apprises je pense en pensée disent-ils pour ouvrir leurs lèvres ils clignent des yeux ma bouche est ouverte à présent je présélectionne une pensée je pense à votre place je me divise en pensée dans mes rêves la pensée s’inscrit tout au long des visages les couleurs ont une pensée propre qui remplit chaque plan en mode plein écran on voit les lèvres des acteurs on voit qu’ils ne pensent pas les acteurs ne pensent pas puisque leur vie est une contrainte momentanée une photographie de miroir sans tain les acteurs jouent à l’écran tandis qu’hors champ l’acteur pense au rôle il est donc hors du rôle et je me désigne parfois comme actrice de ma pensée pensée, pensée parlée, pensée pensée à l’instant puis décrite tant bien que mal, je me désigne alors que ceux qui pensent recevoir mes confidences n’ont rien entendu ne m’ont pas vue, ceux-là ont des idées mais pas de pensée propre, ce pourquoi la pliure des commissure entraine une réponse affirmative

 

j’aime bien les voix pouvait-elle dire j’aime bien ne pas synthétiser ne pas raconter ne pas retracer au lieu de me taire, je m’interroge et ma réponse est une question qui devient le remake de ma précédente vie supposée, suivez le son qui sort de mes lèvres en différé suivez ce qui en sort en pensée pensez-vous alors que l’on peut devenir une personne qui reviendra que l’on peut revenir en pensée dans la pensée de ceux qui vous questionnent ? »

 

Sandra Moussempès

Acrobaties dessinées & cd Beauty Sitcom

L’Attente, 2012


photographie © A. Donadio

samedi, 16 février 2013

Thérèse d’Avila, « Livre de la vie »

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« 26. Elle s’afflige de s’être souciée naguère du point d’honneur et d’avoir commis l’erreur de croire que ce que le monde appelle honneur était honneur ; elle voit là un énorme mensonge dont nous sommes tous dupes. Elle comprend que le véritable honneur n’est pas menteur, mais vrai, car il estime ce qui est estimable et tient pour rien ce qui n’est rien : tout n’est en effet que néant, et encore moins que néant tout ce qui passe et ne plaît pas à Dieu.


27. Elle rit d’elle-même, du temps où elle faisait cas de l’argent et le convoitait ; pourtant, jamais vraiment sur ce point, elle croit n’avoir eu à confesser de faute ; mais en faire cas était déjà une faute grave. S’il pouvait servir à acheter les biens que je vois maintenant en moi, je l’estimerais fort ; mais l’âme voit que ces biens s’obtiennent en renonçant à tout.

Qu’achète-t-on avec cet argent que nous désirons ? Est-ce une chose de prix ? Une chose durable ? Et dans quel but la désirons-nous ? C’est un bien triste repos que nous recherchons et qui nous coûte fort cher. Bien souvent il nous procure l’enfer et l’on achète un feu éternel et une peine sans fin. Oh, si tous les hommes jugeaient sa possession comme celle d’une terre ingrate, quel accord régnerait dans le monde, que de tracas on s’épargnerait ! Comme nous vivrions tous en bonne amitié, si les intérêts qui naissent de l’honneur et de l’argent venaient à disparaître ! Je crois que toutes choses trouveraient remède. »

 

Thérèse d’Avila

 Livre de la vie

 Traduit par Jean Canavaggio

 in  Thérèse d’Avila — Jean de la Croix, Œuvres

Bibliothèque de la Pléiade, 2012

mercredi, 13 février 2013

Alejandra Pizarnik, « L’Enfer musical »

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La parole du désir

 

Cette texture spectrale de l’obscurité, ces mélodies au fond des os, ce souffle de silences divers, cette plongée en bas par le bas, cette galerie obscure, obscure, cette manière de sombrer sans sombrer.

 

Qu’est-ce que je suis en train de dire ? Il fait noir et je veux entrer. Je ne sais quoi dire d’autre. (Je ne veux pas dire, je veux entrer.) La douleur dans les os, le langage brisé à coups de pelle, peu à peu reconstituer le diagramme de l’irréalité.

 

De possessions, je n’en ai pas (ça c’est sûr ; enfin quelque chose de sûr). Ensuite une mélodie. C’est une mélodie plaintive, une lumière lilas, une imminence sans destinataire. Je vois la mélodie. Présence d’une lumière orangée. Sans ton regard je ne saurai vivre, ça aussi c’est sûr. Je te suscite, te ressuscite. Et il m’a dit de sortir dans le vent et d’aller de maison en maison en demandant s’il était là.

 

Je passe nue, un cierge à la main, château froid, jardin des délices. La solitude ce n’est pas se tenir sur le quai, au petit jour, à regarder l’eau avec avidité. La solitude, c’est de ne pouvoir la dire parce qu’on ne peut la circonscrire parce qu’on ne peut lui donner un visage parce qu’on ne peut en faire le synonyme d’un paysage. La solitude serait cette mélodie brisée de mes phrases.

 

Alejandra Pizarnik

 L’Enfer musical

 Traduction et postface de Jacques Ancet

Ypsilon éditeur, 2012

lundi, 11 février 2013

Eduardo Lourenço, « Montaigne ou la vie écrite »

 

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« À première vue, l’aventure “littéraire” — mais elle est un peu plus que cela — de Montaigne ressemble à celle à venir, toute proche de la sienne dans le temps, celle de Don Quichotte. Pour tous les deux, la naissance a lieu à l’ombre, ou plutôt à l’intérieur du Livre. Mais la démarche est inversée. Don Quichotte veut que la réalité se conforme au texte où sa vie idéale est déjà vécue. Cette vie idéale, d’ailleurs, ne lui appartient pas en propre. Elle est la forme pure de la réalité dont le modèle n’est autre que Notre Seigneur Jésus Christ, comme l’a bien compris Unamuno. Il faut faire descendre la vérité, du ciel sur la terre, au moment où elle s’éloigne. La défaite et la désillusion sont assurées d’avance. Montaigne — enfant ébloui et enchanté par les Métamorphoses comme nos enfants par Tintin, l’adulte trouvant chez Sénèque ou Platon sa nourriture idéale — lit et découvre le Livre comme livre, autrement dit, comme jeu de fiction. Mais cette fiction a la propriété de le rendre “réel”, et de le soustraire à l’ennui ou à la contrainte des obligations qui l’empêchent d’être libre et heureux. Toute sa vie a été modelée par le principe du plaisir. Cet homme qui passe pour le plus attentif à la trivialité, qui voudrait presque être pris pour Sancho, est rêveur forcené. “Mon royaume pour un cheval” est une trouvaille de son plus génial lecteur, mais sa devise fut bien moins celle, devenue cliché, de la suspension de son jugement que celle de “mon royaume pour un coin de rêve”. Dans sa langue de seigneur de sa volonté et de ses mots, il a appelé ce coin de rêve “son arrière-boutique”, ce lieu où il peut se retirer à loisir, ce lieu que personne d’autre ne peut occuper, espace de nudité du corps et de liberté de l’esprit, pure et bienheureuse solitude. Comme un livre, précisément. Je crois que personne avant lui n’a su, avec une aussi parfaite science, que ce sont les livres qui nous lisent. Il en va de même de la parole qui ne vit que de l’écho qu’elle suscite : “la parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l’escoute”. Toutefois, pour se dire le plus universellement possible il faut “s’écrire”, il faut devenir Livre, moins pour s’écouter que pour écouter l’autre, le monde ou l’autre soi-même auquel nous n’accédons qu’en transcrivant de la façon la plus directe et la plus drue le Livre que nous sommes. Ce n’est pas la réalité qui attend du Livre son salut, comme le croit Don Quichotte, c’est le Livre, quand il retrouve dans le réel sa fiction, qui nous libère, tous ensemble, de la réalité et de la fiction. Ce que Montaigne a compris, c’est qu’aucune réalité n’est plus fictionnelle que notre propre réalité, que le livre qui aurait un tel dessein — comme c’est le cas des Essais — serait, sur le mode de l’anti-fiction délibérée, le plus fictionnel des livres. »

 

Eduardo Lourenço

 « Montaigne ou la vie écrite »

 in Montaigne 1533-1592

 accompagné d’un texte de Pierre Botineau, « L’Exemplaire de Bordeaux »

 et de photographies de Jean-Luc Chapin

 L’Escampette/Centre régional des lettres d’Aquitaine, 1992

 repris seul sous le titre Montaigne ou la vie écrite

 L’Escampette, 2004

 Troisième  page pour fêter les 20 ans de L'Escampette

samedi, 09 février 2013

Véra Pavlova, « L’animal céleste »

 

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« La pensée est imparfaite

si elle ne tient pas en quatre vers.

L’amour est imparfait

s’il ne tient pas dans un seul ah !

Le poème se refuse

si je cherche le mètre et la rime.

La vie est incomplète

si elle ne tient pas dans un seul oui.

 

 

Pourquoi le mot oui est-il si court ?

Il devrait être

plus long que les autres,

plus difficile à prononcer,

de sorte qu’il faudrait du temps

pour y penser vraiment,

pour oser le dire,

au risque de se taire

en son beau milieu »

 

Véra Pavlova

 L’Animal céleste

 anthologie traduite du russe

par Jean-Baptiste & Hugo Para

L’Escampette, 2004

Seconde page pour fêter les 20 ans de L'Escampette

jeudi, 07 février 2013

Jean-Yves Masson, « Poèmes du voleur d’eau»

 

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lxi. Description d’un jardin

 

Je me souviens d’un jardin d’encre dans un livre

que l’on avait déplié contre le mur,

où l’on suivait des yeux la forme des nuages

que le pinceau avait décrite avec douceur.

Dehors, dans les jardins, je retrouvais l’œuvre du peintre,

les arbres d’encre torturés qui se dressaient

devant l’étang, refusant d’affronter le ciel

et protégeant la terre éprise de leurs branches.

Et je me suis penché vers l’eau dormante

qui formait dans les joncs un signe d’eau.

Moi, le fils d’Occident, sur la terre orientale,

je contemplais, en ignorant, le fruit de la sagesse

d’un lettré du Japon qui avait fait tracer

dans ce jardin avec de l’eau le nom de l’eau.

Et tel est l’art : non pas expliquer mais comprendre,

et ne cacher que ce que l’on veut faire voir. »

 

Jean-Yves Masson

Poèmes du festin céleste 

L’Escampette, 2002


Nouvelle rubrique, quand le temps le permet,

pour fêter les 20 ans de L'Escampette

mardi, 05 février 2013

Hélène Mohone, « de loin »

 

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(elle)

mal j’ai si peu le grand fracas et ta bouche répète après moi le grand fracas et ta bouche la mienne te suit trace va le dire répète les grands mensonges que seuls les anges dénoncent j’ai très peu de toi si faible un doux caillou ta silhouette très loin presque un brouillard tu dis un grand fracas j’ai si peu une tristesse à tout verser sur le chemin menus éclats à tout recouvrir une étrange plainte et terrible à recommencer à sucer son doigt tu dis chuchote j’ai si peu une tristesse toi qui marches ou marches-tu

 

Hélène Mohone

de loin

Atelier de l’agneau, 2008


en pensant à Hélène ce matin

 

mercredi, 30 janvier 2013

Gérard Haller, « L’ange nu »

 

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« c’est comme un jeu. Voici. Le sexe au centre

 exact de l’image, la trouant on dirait

ou l’ouvrant sur sa propre béance dessous,

intouchable, et tous les corps autour à toucher.

Nus oui : à même la toile nue de l’image

ici ensemble éclosant. Étoiles, étoiles

et fleurs oui. Elle debout nue au beau milieu

de la prairie comme ça et toutes les fleurs

autour et l’herbe innombrable et le lait

depuis toujours répandu de la lumière.

C’est pour toi elle dit. Et le rose aux joues

et les lèvres rouge sang. Regarde. La chair

à vif bleue jaune rouge du vieux masque peint

pour l’amour et la crinière violacée de Méduse,

regarde, les serpents oui, et le lit de neige

là-bas séchant au soleil et le ciel au-dessus

déclos noircissant déjà. C’est pour nous

elle dit ça serait pour nous maintenant

si tu veux

 

elle attend. On ne sait pas. Le geste, le mot

qui ferait tout recommencer

 

tu veux ?

 

elle demande. Répétant devant moi le geste

d’Émy là-bas pour me montrer. C’était l’été

je me souviens c’était dans le même pré déjà,

lumineux, le même nid dedans la lumière,

et elle s’est mise nue, c’est pour toi elle a dit

déjà et elle a penché la tête un peu aussi

comme ça et pris ma main je me souviens

mes doigts dans sa main et m’a fait toucher.

Tu veux ? Elle m’a montré. C’est là le trou

dedans intouchable qui fait venir tout

dehors. J’avais peur. C’était la première fois.

Elle riait. Regarde elle a dit c’est là le bord

pour nous du ciel

 

tout ce qu’il y a / c’est tout ce qu’il y a / là

et pas là / noir elle dit vide dessous sans

fin puis lumière et retour / vie et mort / corps oui

finis / passant seulement / suspendus ainsi

ensemble ici au bord du noir / c’est ça qui est

beau elle dit

ce cœur au bord

 

être là c’est tout / mains yeux lèvres et tout ça

se confiant comme ça tout l’amour

 

tu veux ? C’est maintenant si tu veux »

 

Gérard 1[1]_face0.jpg Gérard Haller

 L’ange nu

 Édition Solitude, 2012

 

Cette page est dédiée à Sophie pour son anniversaire.

 

Merci à Isabelle pour la photo de Gérard.

 

La peinture est de František Kupka, La petite fille au ballon, 1908,

Centre Pompidou, Musée national d’art moderne

 

lundi, 28 janvier 2013

Franck Venaille, « Chaos »

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« Je crois à la parole rare.

À ce qui protège des mouvements de foule du langage.

Hier ! Demain ! & ce bien étrange aujourd’hui.

Tout cela forme ce que je crains : des figures de carnaval (l’horreur des masques)

Nous sommes un groupe. Nous sommes compagnons de voyage. Nous irons ensemble longtemps je crois.

Mais pour cela il faut que je me force pour oublier la langue du père.

Ici & ailleurs.

J’en ris nerveusement.

Pourquoi faut-il que, dans la version sexuelle de l’amour, on se dévore les bouches ? On aurait

pu imaginer quelque chose de nettement différent ! (plus angélique !)

C’est parce que je crois au langage que je ne puis vous répondre, dit-il.

Dit l’enfant. Celui que nous portons en nous.

Dit encore le-petit-de-la-douleur-première. »

 

Franck Venaille

Chaos

Mercure de France, 2006

 

lundi, 21 janvier 2013

Christine Lavant

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« Qu’il est bon que je sois cachée

et plus jamais ne sois visible.

Mon amande — en discorde avec la terre —

est montée de son plein gré dans la lune :

lors tu peux dormir sur tes deux oreilles.

Le lieu où nous nous sommes rencontrés

n’a jamais été vraiment dans le temps.

Pardonne-moi ce savoir

— pelure de la solitude.

Peut-être que, malgré cela, ton oreiller

est parfois au toucher comme couvert de rosée,

peut-être que, du haut de son perchoir,

le coq t’annonce de sa voix souvent trop perçante

qu’à nouveau le matin se lève, clair

comme le verre, au-dessus de ton toit,

quand toi, tu es très faible

et défait d’avoir veillé ?

Je ne suis pas celle qui lors te tourmente,

je suis la servante qui pèle des pommes

dans la lune et n’en mange aucune. »

 

 

Christine Lavant

 « L’Écuelle du mendiant »

in Un art comme le mien n’est que vie mutilée

 Poèmes choisis, présentés et traduits de l’allemand (Autriche)

par François Mathieu

 Lignes, 2009


 Merci à Lambert Schlechter, ici en compagnie de Christine Lavant, début des années 70

vendredi, 18 janvier 2013

Valérie Rouzeau, « Vrouz »

 

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Valérie Rouzeau est accueillie par Permanences de la littérature — ­ http://www.permanencesdelalitterature.fr/­ — jusqu’au 25 janvier à Bordeaux et Coutras. Elle était au 91 (librairie Mollat) le 17 janvier, interrogée par Florence Vanoli. Vous pouvez écouter l’entretien et la lecture ici : http://www.mollat.com/player.html?id=65019729


 

« Au fond du ciel à gauche peut-être on verra bien

Les effets spéciaux pluie amour cinéma pluie

La liste est longue d’amour au cinéma il pleut

Sur les cheveux d’une belle comme des papillons bleus

Elle lui plaît il lui plut dès le premier regard

À Cherbourg à Hong-Kong en Septembre sur la route

La route de Madison on ne vit qu’une seule fois

Crève les yeux crève l’écran l’eau vive avec le feu

Coup de foudre émotif gnôle pour les anonymes

Une goutte aura suffi à griser les amants

L’amour passion déborde moissons d’apocalypse

Déluge et pieds dans l’eau les escarpins les bottes

Ça monte à la tête droit par le cœur emballé

D’un homme et une femme beaux à Deauville ville d’eau. »

 

Valérie Rouzeau

Vrouz  (Prix Guillaume-Appolinaire 2012)

La Table Ronde, 2012

jeudi, 10 janvier 2013

Lettre à Pierre Veilletet

Très cher Pierre,

 

vous êtes un homme épatant — je me répète allez vous penser, mais c’est un mot que nous aimons tous les deux. Un « honnête homme ». Fin journaliste certes, mais aussi fin écrivain et il est bien dommage que vous n’ayez pas plus publié. Vos romans, petites proses, votre Peuple du toro, vos lectures, les échanges que nous pouvions avoir lors de rencontres le plus souvent fortuites étaient toujours un délice. Votre fino une merveille. Votre amitié un bonheur. Nous aimions la même petite peinture plus que toute autre — un Repos pendant la fuite en Égypte de Gérard David —, découverte au hasard d’une visite au Prado, elle est dans nos cœurs jusqu’à la fin de toutes choses. Nous aimions le même hôtel à Lille — le Brueghel — où vous alliez souvent écrire.

 

Depuis hier, apprenant la triste nouvelle, j’ai passé quelques heures avec vos livres, presque tous dédicacés, mais l’un d’entre eux me touche plus que tout parce que vous avez eu la délicatesse de me le signer alors qu’il venait de paraître avec ces mots de votre fine écriture « Pour Claude, Cœur de père, la veille de l’être… » le jour précédent la naissance de mon second fils. C’était en 1992.

 

Nous passions de belles soirées avec Wieland Grommes à fouiner dans votre bibliothèque du quai des Chartrons et c’était plaisir de vous voir tirer sur vos pipes tous les deux lors de conversations interminables. J’ai eu la joie plusieurs fois de vous interroger en public lors de la sortie de tel ou tel livre — Le Peuple du toro avec Véronique Flanet, Bords d’eaux, Querencia & autres lieux sûrs, Le Vin, leçon de choses — et j’ai un souvenir ému de l’exposition de vos objets intimes et de la conversation publique et joyeuse avec Olivier Mony au château Dillon à Blanquefort. Vous m’avez fait un immense cadeau en préfaçant le livre, qu’en compagnie du photographe Bruno Lasnier, j’ai publié au Festin, Un voyage fantôme, en 1997 et ce lien est pour moi incomparable.

 

Journaliste, grand reporter, rédacteur en chef de Sud Ouest Dimanche, Prix Albert-Londres en 1976, président de la section française de Reporters sans frontières, prix François Mauriac pour la Pension des nonnes en 1986, publiée par les éditions Arléa dont vous avez été le fondateur avec Catherine et Jean-Claude Guillebaud, oui vous avez été tout ça et tant d’autres choses.

 

Né le 2 octobre 1943 à Momuy dans les Landes vous venez d’avoir la mauvaise idée de nous fausser compagnie le 8 de ce mois de janvier, ici à Bordeaux, à quelques encablures des quais, dans ce quartier des Chartrons où vous aviez trouvé refuge, et vous devez bien imaginer la peine de ceux qui vous aiment.

 

Cher Pierre, j’espère que votre cœur de père aura trouvé, là où vous êtes, une querencia d’où l’on peut, pour une éternité heureuse, lire et boire des vins remarquables (je suis certain que vous n’avez pas oublié votre canif tire-bouchon au manche de corne) en regardant vivre les toros.

 


Je vous embrasse.

 

Claude

 

 

 une vidéo :

http://www.dailymotion.com/video/k5axKw6qXmPnqh1PqZa#.UO6...