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vendredi, 02 mai 2008

La Symphonie du loup, Marius Daniel Popescu

772533361.jpg« Les âmes des vivants et les âmes des morts sont de douces marionnettes. La chose la plus extraordinaire est que tu as compris que les marionnettes se font bouger les unes les autres. Chaque marionnette fait fonctionner d’autres marionnettes et ainsi de suite. Il n’y a pas de marionnettes sans importance pour les autres marionnettes. Tu as compris que tu es aussi une marionnette et tu cherches non pas à t’affranchir de l’état de marionnette, chose impossible, mais à ne pas utiliser cet état de fait et à le laisser s’atrophier par manque d’exercice. Chaque fois que la marionnette qui est en toi veut s’exprimer, tu t’abstiens de prendre position, tu t’éclipses, tu te retires, tu n’interviens pas et la marionnette se meurt dans sa soif inassouvie. »
Marius Daniel Popescu
La Symphonie du loup
José Corti, 2007

 

1890235781.jpgVoici un livre surprenant et qui annonce la naissance d’un écrivain.
Marius Daniel Popescu est roumain de naissance (1963) et il vit en  Suisse aujourd’hui. Il écrit en Français. Pour l’anecdote, il est chauffeur de bus à Lausanne quand il n’écrit pas, mais je l’imagine très bien écrire à chaque terminus, le carnet sur le volant.
Il a obtenu le Prix Robert Walser pour ce premier roman.
La Symphonie du loup est composée de 146 mouvements, sans chapitre, coulée d’un bloc mais animée de variations et de changements de gammes assez détonnants.
Dès l’ouverture sur la mort accidentelle du père on est saisi par une densité d’écriture assez prodigieuse, proche souvent de la transe chamanique, ou du rythme des prédicateurs dans les parcs londoniens. Mais Popescu n’a rien à vendre si ce n’est son humanité joyeuse même dans les pires moments.
Le souffle qui anime cette symphonie semble inépuisable, tournant d’un narrateur l’autre, éclairant les jours d’une vie simple sur terre, entrelaçant  « je », « tu », « il », afin d’atteindre à une réelle universalité complexe, vive, rugueuse et joyeuse.
La Roumanie, la dictature roumaine, est le décor de ce roman bouillant, passionné et passionnant, vif, enthousiaste, qui nous montre un personnage tour à tour petit-fils, fils et père dans une Europe en devenir, avec les langues et les cultures en partage pour construire une terre possiblement vivable où demeure le doute, où le suicide est possible certes, mais où une solution est toujours envisageable tant que l’on a envie de vivre d’un rien, d’un rire et d’un souffle léger sur la joue.
Il faut lire cette Symphonie du loup parce que les livres indispensables sont devenus rares comme un jour sans Sarkozy.

 


PS : Malgré ce grand livre le blogueur est fatigué, plombé, il va donc se reposer, si possible, pour une durée indéterminée.

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mardi, 08 avril 2008

Thomas Braichet

Jeudi Hélène Mohone, 48 ans, samedi Thomas Braichet, 30 ans. La même saloperie de maladie.

1672352622.2.jpgPour Thomas Braichet il faut aller sur la page de Tapin qui lui rend hommage – il participait depuis plusieurs années à la revue Boxon avec Julien d’Abrigeon, Cyrille Bret, Gilles Cabut… – http://tapin.free.fr/thomas.htm

Thomas Braichet avait publié deux livres sonores chez P.O.L, On va pas sortir comme ça on va rentrer en 2004 et Conte de F___ en 2007. http://www.pol-editeur.fr/catalogue/ficheauteur.asp?num=5...

Thomas Braichet a une page sur MySpace, il faut la visiter, elle mérite amplement le détour et elle permet de comprendre sa conception de la poésie : www.myspace.com/batart

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lundi, 07 avril 2008

Pour accompagner Hélène Mohone

Pour accompagner Hélène Mohone ces vers d’Anna Akhmatova – qu'elle aime tant  – et qui ici dans la présence de Marina Tsevatïeva, me fait penser à Hélène, à sa façon de penser l’autre. 

 

 

«  … et je me suis retirée ici de tout,
De toute espèce de bien terrestre,
C’est une souche dans la forêt
Qui est l’esprit, le protecteur de « ces lieux ».

Dans cette vie nous sommes tous en visite ;
Vivre, c’est tout juste une habitude.
Sur les chemins de l’air je crois entendre
Deux voix qui s’appellent l’une l’autre.

Deux ? Mais près du mur de l’est,
Dans les buissons de robuste framboise,
Sombre, une branche fraîche de sureau…
C’est une lettre de Marina.»

1961, novembre
à l’hôpital


Anna Akhmatova
Requiem
Traduit du russe par Jean-Louis Backès
Poésie/Gallimard, 2007

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dimanche, 06 avril 2008

Hélène Mohone

1044272263.jpg« L’enfant a le sourire tendre des idiots. Elle ne sait rien de celle partie grandir loin, amoureuse d’elle-même, sans autre soin d’elle-même que le crin rugueux de la folie folle folle folle sans l’enfant resté figé.
Elle pourrait se laisser bercer par l’enfant devenu mère de cette autre grandie trop vie, fendue en deux comme une bûche. Elle la prendrait dans ses bras de petite fille et chanterait des berceuses tout au long du jour pour faire taire la maladie et aussi le chagrin d’être malade.

L’enfant, mère de l’autre jetée sur la route, sidérée, racines arrachées, le singe à l’intérieur qui vole tout ce qu’il est possible de prendre. L’enfant berce, berce ce qui manque, le début du corps, heureux enfantin, sur les pistes du Sénégal oriental où les parents et les frères et sœurs forment les ombres tutélaires du présent.

L’enfant n’en veut pas à l’autre triste insoumise à grandes dents voraces d’amour à se briser l’échine à rompre le pacte de vie.
Elle la câline poupée nounours pas peur bien soigner le corps le masser caresser lui dire chut pas d’os rongé du chagrin dors enfant dors petite fille alouette grise
L’enfant quitte le prénom d’Ishmaël. Elle peut commencer à nommer ce qu’elle avait oublié. Un autre prénom, bien à elle.

Et l’enfant, petite, attend que l’autre grandie trop vite vienne guérir en mettant ses pas dans les seins, enfin visibles dans la poussière sèche du Sénégal.

L’autre dit : « J’ai grandi vieille, tatouée par le servage. J’ai tenu la voile pliée par peur de déchirure, les cordages autour e mes poignets et la haute marée pour ne pas accoster ». Assise près de la fenêtre, dans une chambre d’hôpital, le bras caressé par un soleil d’avril trop chaud pour la saison, elle dit aussi : « Je ne sais pas qui je suis ».

Elle pense à ses frères et sœurs sur les photos, les vêtements légers, les nattes et les calebasses, ses parents, la nourriture, le sol durci par la sécheresse, les paysages rouges, les corps dansant à la récréation, le chemin de la mission, l’école et les religieuses, robes grises et grands voiles blancs, les images pieuses, les moustiquaires et le bébé chimpanzé, la biche naine, l’œuf de crocodile éclos sous le soleil, le venin du serpent les crapauds venus de loin escalader les escaliers de la véranda

Elle pense aux manteaux, à l’hiver, au corps étréci par le froid, aux rues grises, aux murs noircis par la fumée des voitures, les figures tristes, les chaises sur lesquelles il faut se tenir tranquille, le corps prisonnier en France, l’automne, l’absence, l’hiver, la vie à survivre, le rire, les baisers, l’amoureux, la maladie, l’opération, l’hôpital. Elle pense à elle enfant restée là-bas.

Elle dit enfin, comme une prière : « Mes animaux ». »
Hélène Mohone
L’enfant africaine
L’Amourier, 2006
 
Nous accompagnerons demain lundi Hélène
en l'église Saint-Martin de Villenave-d'Ornon à 14h30.
 
Terres de femmes lui rend hommage aujourd'hui
 

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samedi, 05 avril 2008

Hélène Mohone

« À ne plus jamais vouloir recevoir l'enfant qui s’enfuit.

Cet enfant mains sur la bouche a bien un cri
Un cri de métal planté à la racine du sommeil
Ce cri là est d’enfance anciennement
L’enfant qui dit encore n'est pas celui qui criait
Pourtant ils sont de même assise
L’un enfante l'autre qui n'en veut pas
Il pleure pour celui-là qui crie toujours à l’intérieur de celui qui se souvient
Non il crie non il pleure il crie et il pleure ils sont comme deux âmes qui s’étirent l’une fait mal à l’autre qui sent la racine tirer de son corps arracher déchirer l’ultime résistance à un chagrin plus grand d'être ainsi partagé entre celui qui crie et celui qui pleure
Celui qui crie n’a pas la bouche ouverte
Ce sont ses pieds ce sont ses mains ce sont ses yeux qui crient
Il va là criant comme le mendiant
Deux pieds deux mains deux yeux
Et rien qui puisse remplir le trou
Celui qui pleure a l’humidité fanée des cours d'eau
Il n’est pas triste il ne sent rien
Il suit l’écoulement du vide. »
Hélène Mohone
Le Cœur cannibale
William Blake & Co. Édit, 2003
 766014836.jpg
Hier soir, à la librairie Olympique, Jean-Paul Brussac recevait Sylvie Nève et Valérie Rouzeau pour une lecture de textes d'Hélène Mohone. Des extraits de Torpeur et de De Loin.

Marie Delvigne s'est jointe à elles pour une lecture particulièrement forte de L'Enfant africaine

L'émotion certes était palpable, et la présence perceptible en chacun de cette jeune femme courageuse, partageuse, volontaire, qui construisait patiemment une œuvre importante, y était pour beaucoup.

il faut maintenant se battre pour que ses livres perdurent.

Marc Pautrel s'est fait l'écho de cette soirée sur son blog.

Florence Trocmé rend hommage à Hélène sur Poezibao. 

12:29 Publié dans Écrivains | Lien permanent

vendredi, 04 avril 2008

Hélène Mohone est morte

"Un mort est en repos

    sa mémoire est tranquille

soit consolé pour lui

    son souffle est reparti"

Sagesse de Jésus Ben Sira dit Siracide, 38, 23

 

145929740.jpgHélène Mohone est morte hier, 3 avril, à 13h 25. Son visage était serein. Elle était dans le coma depuis deux jours après des années à se bagarrer contre la maladie. Courageuse et joyeuse, elle apportait aux autres une paix rare car elle avait une vraie nature spirituelle.

Elle venait de publier deux nouveaux livres, Torpeur aux éditions de la Cabane et De loin à l'Atelier de l'Agneau.

Torpeur, dédié à un autre disparu récent, Michel Valprémy, est un livre énigmatique où l'on retrouve tous les thèmes d'Hélène, comme un au-revoir sans en avoir l'air. Je n'ai pas encore lu De loin.

Une cérémonie aura lieu lundi à l'église Saint-Martin de Villenave-d'Ornon à 14h30 avant la crémation à Montussan. 

Écrasé, épuisé par sa disparition, je ne puis que reprendre ce que j'avais écrit pour elle il y a un an, lors d'une lecture à la librairie Mollat.

* * *

Longtemps, j’ai cru qu’Hélène Mohone était née en Afrique.

Et si elle a vécue au Cameroun, au Sénégal, et bien l’état-civil, les hasards de la vie de son médecin de père l’ont fait naître à Bordeaux.

Plus tard elle s’est mise à écrire.

Cette écriture, ce travail d’écriture, s’est, bien sûr, nourri de l’enfance en Afrique, mais aussi de ses séjours en Roumanie et en Nouvelle-Calédonie.
Elle chante aussi – elle a même suivi aux conservatoires de Bordeaux, Saintes et Angoulème une formation de chant classique –, elle écrit pour le théâtre, elle fait des travaux plastiques épatants, et a suivi des cours aux Beaux-Arts. Elle a monté une association artistique « Reportage » qui proposait des expositions de peinture, des performances et des concerts, ainsi que des activités audiovisuelles. Bref, elle n’arrête pas.
Elle vient de terminer De loin, un livre de poésie. Elle a écrit trois pièces de théâtre dont l’une, Si près des champs, a été retenue dans le répertoire des Nouvelles Écritures théâtrales à Paris en 2001. Elle a publié dans de nombreuses revues : L’Insulaire, 2001, Le Fram, L’Arbre à paroles, Le Journal des poètes, Poésie première, Épistoles de montagne, Le Passant ordinaire. Elle a obtenu une bourse d’encouragement à l’écriture du CNL dans la section Poésie.
Elle écrit… l’écriture est une sacrée histoire avec laquelle on ne finit pas lorsque l’on s’y engage. Il ne fallait pas commencer. Si, il le fallait, écrivait Beckett. Oui. Il le fallait. Il le fallait cet engagement, cet entêtement, cette façon de ne pas baisser les yeux

Le Cœur cannibale

Lorsqu’elle a publié le Cœur cannibale – qui d’ailleurs a disparu de ma bibliothèque, si on pouvait me le rendre… d’avance  merci – en 2003 à la William Blake and Co., lorsqu’elle a publiée le Cœur cannibale donc, nous venions juste de nous croiser et ce livre m’a incité à l’approcher un peu plus.
Étrange premier livre d’une étrange jeune femme que ce Cœur cannibale. Dans une langue rare, économe, chantante, proche de l'imprécation, scandée comme une danse des origines, c'est à la compréhension, à la connaissance, d’un monde très ancien et absolument nouveau, que nous invite Hélène Mohone, qui avait déjà publié un texte sombre et remarqué, Corpus triste, dans le n° 42 du Passant ordinaire, avais-je alors écrit dans Lettres d’Aquitaine.
Bien plus, ce poème là inscrivait son auteur dans une tentative d’appeler le monde par son nom, le seul. D’épeler le monde et comment il nous contient, comment nous nous battons avec lui, comment nous le cajolons. Un livre qui ne parle pas à tort et à travers, mais, au contraire, resserre sa langue lentement autour de ce qui est essentiel en elle, en nous, ce qui nous fonde, nous empêche de disparaître.


L’Enfant africaine

En 2006 paraît L’Enfant africaine, sous-titré justement, je l’ai évoqué plus avant à propos du Cœur cannibale, Corpus Triste, ce second livre d’Hélène Mohone, embarque son lecteur dans un univers résolument personnel qui prend  sa clef à la hauteur des chants qui ont bercé son enfance africaine. Livre douloureux, livre résolument ancré dans ce qui fonde l’être, dans la douceur et les effrois de vivre, de grandir, de vieillir, dans les difficultés de la maladie (la maladie de la mort), livre où l’enfant souriant « sera là jusqu’à disparition ». « Elle – nous dit, la narratrice –, a cédé à la maladie avec volupté pour sentir à nouveau la vie avant la mort, sentir la vie atteinte nommer l’instant de vie avant la disparition. » Et voici la charnière, le point nodal, le point de rupture aussi de ce mince livre : l’enfant petite et l’enfant trop vite grandie sont ici réunies, assemblées, séparées, disjointes, non pas par la narration mais par la vie même. La souffrance de l’une est dans les joies de l’autre, le monde n’y peut rien, on vit avec soi-même jusqu’au bout et ici, seuls les singes nous réveillent et on peut fourrer ses doigts dans les « bonnes mamelles un peu racornies, aux poils drus et longs » de la maman  – parce que maman est partie et que papa tire les cheveux en les peignant. L’Enfant africaine est une longue histoire d’amour et d’abandon. L’exil, l’amour, la maladie y sont les révélateurs de racines perdues, pour qu’à la fin, l’espoir d’une réconciliation des corps et des âmes soit envisageable. Hélène Mohone publie là un livre salvateur et bénéfique dont on gardera longtemps à l’oreille le chant très beau modulé du plus primitif à l’étonnamment moderne. Une et multiple, l’enfant africaine d’Hélène Mohone déplie la mélopée des voix de sa souffrance.
C’est un grand livre, c’est un livre qui nous réunit avec l’enfant en nous, qui nous permet de vieillir tout seul, c’est un de ces livres que l’on oublie pas parce qu’on est tenté souvent d’y revenir.
Et c’est pour ça que j’aime Hélène Mohone et ce qu’elle écrit – ce qui est à mon sens la même chose – parce que j’y reviens toujours, parce que je recommence toujours et que, finalement, c’est recommencer qui est beau.

  • Bibliographie
  • De loin, Atelier de l'Agneau, 2008 
  • Torpeur, La cabane, 2007
  • L’Enfant africaine « corpus triste », L’Amourier, 2006
  • Le Cœur cannibale, William Blake and Co, 2003
  • http://helene.mohone.free.fr/

 

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samedi, 12 janvier 2008

L'Île Saint-Pierre

b6a20d2bb30e852377c41cfc1c3576c4.jpg    "J’ai remarqué dans les vicissitudes d’une longue vie que les époques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m’attire et me touche le plus. Ces courts moments de délire et de passion, quelque vifs qu’ils puissent être ne sont cependant, et par leur vivacité même, que des points bien clairsemés dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop rapides pour constituer un état, et le bonheur que mon cœur regrette n’est point composé d’instants fugitifs mais un état simple et permanent, qui n’a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme au point d’y trouver enfin la suprême félicité.
    Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n’y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s’attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n’est plus ou préviennent l’avenir qui souvent ne doit point être : il n’y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n’a-t-on guère ici bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu’il y soit connu. À peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : Je voudrais que cet instant durât toujours ; et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ?
     Mais s’il est un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie mais d’un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. Tel est l’état où je me suis trouvé souvent à l’île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs, au bord d’une belle rivière ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier.
    De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes agités de passions continuelles connaissent peu cet état, et ne l’ayant goûté qu’imparfaitement durant peu d’instants n’en conservent qu’une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. Il ne serait pas même bon, dans la présente constitution des choses, qu’avides de ces douces extases ils s’y dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir. Mais un infortuné qu’on a retranché de la société humaine et qui ne peut plus rien faire ici-bas d’utile et de bon pour autrui ni pour soi, peut trouver dans cet état à toutes les félicités humaines des dédommagements que la fortune et les hommes ne lui sauraient ôter."

Jean-Jacques Rousseau, les Rêveries du promeneur solitaire,
extraits de la Cinquième promenade
 
Après avoir vu le DVD "Proëme de Philippe Lacoue-Labarthe"
Entretiens de l'ïle Saint-Pierre, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Christophe Bailly,
réalisé par Christine Baudillon et François Lagarde
suivi de Anenken, réalisé par Christine Baudillon et Philippe Lacoue-Labarte
Hors Œil éditions, 35 € 


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lundi, 31 décembre 2007

Josée Lapeyrère est morte

3a9eba32fb53a39052d68c94e1b11ca6.jpgJosée Lapeyrère était née dans le Gers où elle avait une maison près de Lectoure. Elle vivait et écrivait à Paris où elle était psychanalyste.

Elle avait publié de nombreux livres tous passionnants. En 2005, le bleu du ciel avait fait paraître, dans la collection Biennale des Poètes en Val-de-Marne, dirigée par Henri Deluy, ce joyeux livre collectif avec ses amies Liliane Giraudon, Anne Portugal et Michèle Grangaud : Marquise vos beaux yeux où les quatre voix se mêlaient pour donner à lire ce qui du privé devient commun et indispensable à chacun. Une lecture concert avait eu lieu au Molière-Scène d'Aquitaine avec les quatre auteurs et le pianiste Benoît Delbecq.

Dans l'Éloge du coureur publié par Al Dante/Niok en 1998, elle écrivait :

" Il est des phrases qui bouleversent la langue maternelle. Leur trajet à travers sa texture en emporte la profondeur et délivre – grâce aux césures, au jeu entre les sons et le rythme – des sens inattendus et multiples, à ricochets, à rebondissements que n'épuise pas la traversée des siècles.

On peut lire entre les lignes l'empreinte de toutes les lettres qu'il a fallu abandonner, la marque des battements où se sont divisés les chemins, le souvenir des rencontres inédites qui ont incurvé le parcours, les traces des deuils successifs qui ont allégé et soutenu la progression de la marche.

Marque du vacillement rompu par le tranchant du choix qui fait que telle phrase devenue nécessaire tient debout seule appuyée sur ses trous d'air et continue à respirer contre le temps qui passe." 

C'est le meilleur éloge qui soit, ce soir.

 

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dimanche, 23 décembre 2007

Julien Gracq est mort

47663e392ae80aa22431ad3a336c00dd.jpg"L'écart entre la réputation faite à un auteur et la somme de ferveur réelle et éclairée qu'on lui voue traduit simplement, si l'on veut, ce fait d'observation courante : c'est que, dès qu'il s'agit de littérature, il y a en France plus de gens qu'ailleurs pour ”réciter le journal”."

La littérature à l'estomac, José Corti, 1950

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samedi, 08 décembre 2007

Pascal Quignard

aa8a35ba92cf0e38dceda5117a67281a.jpgPascal Quignard était mercredi 6 décembre à 18h à la bibliothèque Mériadeck de Bordeaux pour présenter son livre la Nuit sexuelle – publié aux éditions Flammarion – grâce à la volonté de Sophie Chambard – que l'on me permette d'être fier – et à la complicité active d'Évelyne Rocchetto. On a refusé du monde et la salle était archi comble, le public au rendez-vous à tel point que l'on diffusait la conférence sur des écrans dans le hall de la bibliothèque.

La SS ne m'ayant pas permis d'assister à cette conférence puisque les horaires de sortie des assurés en arrêt maladie – je vais avoir un contrôle là c'est sûr – ne leur permettent pas de sortir combler leurs désirs intellectuels, mais exclusivement de pouvoir se rendre dans des grandes surfaces consommer, consommer, consommer toujours, afin de retourner le lundi suivant oublier qu'ils ont une vie et qu'ils peuvent penser, je n'y étais pas et je le regrette bien. Le tout Bordeaux non plus et c'est tant mieux. Je suis un homme en colère depuis 57 ans et ça ne s'améliore pas. Je suis toujours aussi bête également, les "gens qui savent" me le rappellent assez souvent, mais c'est comme ça et finalement, on l'aura compris j'en suis plutôt fier et j'ai beaucoup de défiance envers les "gens qui savent" – et qui aiment surtout le pouvoir (Nicolas Sarkozy aussi, ça n'a pas l'air de les gêner).

Revenons à Pascal Quignard.

J'écrivais ce matin à Isabelle Baladine Howald, poète et libraire (Kléber à Strasbourg) que je pensais qu'il était le plus grand écrivain vivant et elle en convenait. La formule "plus grand écrivain vivant" est un peu con je l'avoue. Nous entendions par là "qui construit depuis sa première ligne une œuvre qui fait sens, qui s'impose, qui crée ses lecteurs", ce n'est pas si courant. Nous en avons ajouté quelques autres que je ne citerais pas aujourd'hui.

Je ne peux rien dire sur cette conférence puisque je n'y étais pas.

Je peux juste recopier, non pas des lignes de la Nuit sexuelle – ça viendra –, mais des lignes tirées de son œuvre ancienne et toujours aussi présente à l'âme, au cœur, à la pensée et à tout le tremblement.

Donc acte : 

“Les premiers cris d’enfant lisent déjà en les criant des traces plus anciennes et terribles que les plus anciennes écritures attestées.” le Lecteur, Gallimard 1976, p. 82


*


“Sans doute l’ancien français nommait-il de même “sol” le plancher, la semelle : lieu où va la plante du pied. Mais l’espace qu’occupe la plante du pied ce n’est aucune terre et ce n’est aucun sol. C’est la peau nue qui la revêt. Ou la peau écorchée qui la chausse.” Sur le défaut de terre, pointes sèches de Raoul Cordesse, Clivages, 1979, p. 55


*


“Le langage teint les lèvres comme les mûres.” Sarx, pointes sèches de Gérard Titus-Carmel, Maeght, 1977, p. 51


*

 


“Un livre est assez peu de chose, et d’une réalité sans nul doute risible au regard d’un corps. Il ne se transporte au réel que sous les dimensions qui ne peuvent impressionner que les mouches, exalter quelques blattes, étonner les cirons? Parfois l’œil d’un escargot enfant.
Il introduit dans le réel une surface dont les côtés excèdent rarement 12 à 21 cm, et l’épaisseur d’un doigt.” Petit traité, tome I, éd. Clivages, 1981, p. 49


*


“Par le silence du livre le monde est plongé dans un silence plus silencieux que le silence du monde.” ibid. p.59


*


“Si ce n’est pas l’écrit que nous souhaitons écrire

Le sang de ce que nous éprouvons,

S’il n’épouse pas les lettres qui les nomment,
___________________________


S’il ne franchit pas nos lèvres,

(mais le mouvement agité qui l’anime. L’EFFUSION DE SANG. Lèvre blessée de ses lèvres.
___________________________


La violence terrifiée des lettres qui le nomme. Mais sans nom.
Mais le mouvement agité qui l’entraîne dans la mort.
Mais sans nom, ni intérieur à nous, ni le dehors, le sang)

Il lui manque alors une part de ce qui le dessaisit,

___________________________

 

Et en lui erre, dévale brusquement,
Plus qu’il ne nous accomplit, n’atteste de nous
___________________________


Ni témoigne de lui.” Sang, Orange Export Ltd, 1976, texte intégral, les lignes sont les changements de pages


*

"Parler (en tant que parler parle) parle de chez ce que la langue tait.” Hiems,Orange Export Ltd, 1977, non paginé

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dimanche, 22 juillet 2007

Madrid avec Juan Benet

04f68a9cf807350efe8e6989dbc68b2c.jpeg« Durant ces quelques années, toute ma vie se déroulait dans la rue Alarcón : j'habitais avec ma mère non loin du carrefour de la rue Alberto Bosch, et un pâté de maisons plus loin, au carrefour de la rue Espalter, je me rendais tous les après-midi chez José Gallego Díaz, suivre un cours de mathématiques. Et quand mon corps refusait une heure d'études de plus, je prenais la rue Alarcón pour aller me promener au Prado ou dans les alentours, ou bien je poussais jusqu'à l'avenue Alcalá pour prendre un café au Lyon. Ce quartier était – et reste encore – le plus harmonieux, le plus paisible de tout Madrid, si empreint de civilité que même le Musée des Armées fait la sieste derrière ses batteries hétéroclites (et il n'était pas incongru de voir des militaires secouer une descente de lit à la fenêtre, tôt le matin), une combinaison très réussie de monumentalité, de nature, et de vie de quartier. Il est si bien conçu pour l'arrivée du printemps qu'un jour – fin mars ou début avril – l'air s'y sature d'un parfum unique produit par la communauté des myrtes et des fusains du Prado, le chèvre-feuille de l'Académie, tout le jardin des Plantes, l'orme des Hiéronymites et les magnolias de la rotonde de Murillo, un parfum que je n'ai senti nulle part ailleurs. Il ne dure pas plus de quinze jours. À la même époque, un vol serré d'hirondelles parcourt à tire-d'aile un circuit aérien en forme d'ellipse, de l'Académie aux Archives Diplomatiques, par derrière les clochers de Saint-Jérôme, entre les paratonnerres du Musée. Il doit s'agir d'écoliers pensionnaires d'une des nombreuses maisons de culture du quartier, dont le régime d'internat est si sévère qu'en hiver il est hors de question de les voir dans la rue, et ce n'est qu'à l'arrivée du printemps qu'il leur est permis – entre neuf heures et dix heures le matin et de six à sept l'après-midi, à condition qu'il y ait dans le ciel des zébrures violettes et orangées – de voler à l'extérieur. Et ce sont certainement des écoliers très appliqués, de ceux qui se défoulent à la récréation, à grands cris et dans des courses folles, comme si, conscients de la brièveté de ces moments de détente, ils se voyaient obligés à forcer leurs tendances enfantines pour se dédommager des longues heures de contraintes studieuses. De l'avis de plus d'un dans le quartier, leur surveillant général n'était autre que don Luis Astrana Marín, parce que dès qu'on le voyait arriver, avec son chapeau à la Fregoli, son porte-documents volumineux, et son air de sévérité réfléchie, contrôlée et intransigeante, devant l'entrée des Archives Diplomatiques, les oiseaux disparaissaient, rappelés en classe, sans doute, par une imperceptible sonnerie du haut des cieux. »

Juan Benet, Signe de Baroja, in L'Automne à Madrid vers 1950, traduit de l'Espagnol par Monique de Lope, Noël Blandin, 1989.


 

Ces quelques lignes de Juan Benet – (Madrid 1927 - 1993), que j'ai rencontré à Poitiers avec Michel Chaillou, il y a bien des années, et dont les livres et l'amitié m'acompagnent –, qui, je l'espère, vous tiendront compagnie pendant mon cours séjour à Madrid où nous logerons dans ce quartier.

Bel été à tous.

Juan Benet :
* L'Air d’un crime, roman (Minuit, 1987 ; U.G.E., « 10-18. Domaine étranger » n°2856, 1997).
* Tu reviendras à Région, roman (Minuit, 1989).
* L’Automne à Madrid : vers 1950, chronique (Noël Blandin, 1989).
* Une tombe, nouvelle (Minuit, 1990).
* Baalbec, une tache, nouvelles (Minuit, 1991).
* Dans la pénombre, roman (Minuit, 1991).
* La Construction de la Tour de Babel, essai (Noël Blandin, 1992).
* Agonia confutans, théâtre (Minuit, 1995).
* Treize fables et demie (Passage du Nord-Ouest, 2003).
* Le Chevalier de Saxe, récit (Passage du Nord-Ouest, 2005).
* Une méditation, roman (Passage du Nord-Ouest, 2007).

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vendredi, 13 juillet 2007

Rien qu'un homme

a0c755610877186e49578d2f1a8ad5a6.jpgRobert Walser
Petits textes poétiques
Traduit de l’Allemand par Nicole Taubes
Gallimard, 178 p. ,15 €


Kleine Ditchtungen : Petits textes poétiques. C’est la traduction la plus juste qui soit, mais, en France, coller poétique dans un titre équivaut à un suicide commercial, c’est d’autant plus courageux et Walser en a vu d’autres… Les convaincus d’avance commencent à former une belle famille et ils ne seront évidemment pas déçus à la lecture de cette nouveauté, en Français, de l’auteur de L’Institut Benjamenta (Jacob von Gunten) ou des Enfants Tanner.
Promeneur essentiel, Robert Walser, qui a lui-même ordonné cet ensemble en 1914, invite le lecteur à le rejoindre sur les sentiers d’un monde modeste mais où il trouvera, sans aucun doute, une place pour rêver, une place pour exister.
Dans ce monde, on peut apercevoir des femmes nues sur des nuages en forme de cygne, fondre pour des sourires qui valent des baisers, s’établir sur une île, qui a « la beauté et les charmes d’une jeune fille en fleurs », un jour « beau comme un enfant souriant dans son berceau ou dans les bras de sa mère ». Un monde de neige, de forêts, de promenades, d’auberges, de rencontres… C’est un univers dont les personnages possèdent une « nature délicate » et le caractère « d’un enfant tranquille, bien élevé et rêveur », ils ont seulement besoin « d’un tout petit bout d’existence où [ils leurs] soit permis de se montrer utile[s] à [leur] façon, et de la sorte de se sentir bien ».
Évidemment, il y a ce monde là, mais avec Robert Walser rien n’est jamais aussi simplement simple. Entre sainteté et rage, la personnalité du poète est insaisissable. Il faut s’y résoudre, et s’abandonner à ce qu’il parvient à nous livrer de lui et de nous. Une grandeur, une légèreté, une violence aussi, un cristal limpide, une épure de langue et une ivresse de langue. C’est de grâce oui, qu’il s’agit, ici, d’une montée vers la plus belle des métamorphoses, celle de l’homme en homme. Ce désarroi de n’être rien qu’un homme est ici au travail, c’est la grandeur de cette œuvre à nulle autre semblable.

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