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vendredi, 14 janvier 2011

Jean-François Bory : d'Annunzio

avec méthode mais « comme en vacances »

Jean-Francois Bory_La Touriale.jpg

 

Voici un joli petit livre dont chacun pourra tirer profit s’il a un tant soit peu de curiosité, d’humour, de goût pour la digression, la surprise, et la prose (re)tenue – c’est dire si elle est absolument débridée.
On ne présente plus Jean-François Bory qui, depuis longtemps, délivre du plaisir, de la dérision, et des raisons de croire encore aux pouvoirs de la littérature puisque aussi poète visuel soit-il, le récit ne l’a jamais abandonné – ou est-ce l’inverse – et voici qu’il nous en apporte une nouvelle preuve joyeuse bien qu’érudite. De D’Annunzio, donc il est question, mais aussi de Walter Scott, du monstre du Loch-Ness, de Francis Ponge, de Jules Renard, d’Ivan Messac, de traduction, d’un hôtel rococo au bord du lac de Garde, de plusieurs fiancées, de la Yougoslavie – et principalement de la recherche de la direction du château de Trsat –, du Vittoriale, d’un œil +un œil perdus… bref « de la vie, c’est-à-dire pour moi, de l’écriture ».
Problématique D’Annunzio ? Certes. Mais si on ne « s’intéresse à rien qu’à tout à la fois », le terrain est libre, la rive ferme, le ratage infini, et l’objet du mythe toujours repoussé d’être approché « avec méthode, mais “comme en vacances” ». D’ailleurs, il reste, à Jean-François Bory, plusieurs « façons » de rater un livre sur Gabriele D’Annunzio et c’est tant mieux.


Claude Chambard


Jean-François Bory
Dix-sept façons de rater un livre sur D’Annunzio
Spectres familiers
72 p. ; 12 € ; isbn : 978.2.909857.13.8

Pour la photographie de Jean-François Bory merci à Poésie Marseille

11:29 Publié dans Écrivains | Lien permanent

lundi, 10 janvier 2011

De seuil en seuil

Hier, Anne-Françoise Kavauvea a mis en ligne un article sur trois de mes livres. Non seulement sa lecture est d'une justesse rare mais elle lève quelques lièvres qu'elle a été jusqu'à maintenant la seule à voir courir, je l'en remercie. Une telle lecture du travail d'un auteur me semble suffisamment rare pour être soulignée. Et tous les articles d'Anne-Françoise Kavauvea sont du même tonneau. Je me dois donc de vous inciter à lire son blog le plus régulièrement possible.

http://annefrancoisekavauvea.blogspot.com/2011/01/claude-...

Tannhaüser+détail.JPG


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samedi, 01 janvier 2011

Bonne année 2011 avec Emily Dickinson

Que tous mes vœux vous accompagnent au long de cette année nouvelle.

 

« Fais moi un tableau du soleil —
Que je l’accroche dans ma chambre.
Et fasse semblant de me réchauffer
Quand les autres s’écrieront “Jour” !

Dessine-moi un Rouge-gorge — sur une tige —
À l’entendre, je rêverai,
Et quand les Vergers ne chanteront plus —
Rangerai — mon simulacre —

Dis-moi s’il fait vraiment — chaud à midi —
Si ce ne sont des Boutons d’or — qui “voltigent” —
Ou des Papillons — qui “fleurissent” ?
Puis — omets — le gel — sur la prairie —
Omets la Rousseur — sur l’arbre —
Jouons à ceux-là — jamais n’adviennent ! »


Emily Dickinson
Y aura-t-il pour de vrai un matin, Cahier 9
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire Malroux
José Corti, 2008

13:03 Publié dans Écrivains | Lien permanent

dimanche, 12 décembre 2010

Lionel Bourg, Comme sont nus les rêves, L'immensité restreinte où je vais piétinant

Bourg_Lionel.jpgLionel Bourg

Comme sont nus les rêves

Apogée

148 p. ; 15 €

L’immensité restreinte où je vais piétinant (poèmes)

suivi d’un entretien avec Thierry Renard 

La Passe du vent

128 p. ; 10 €

 

Lionel Bourg est un homme en marche. Depuis 1949. Même la fatigue ne l’arrête pas. La maladie, à peine. Il se contente de se calfeutrer un temps sous les toits – lézardés, crevassés mais classés – où il « campe entre des piles de bouquins et des monceaux d’objets hétéroclites » – de sa ville de Saint-Étienne (après son Saint-Chamond natal distant de 11 kilomètres) — au célèbre stade Geoffroy-Guichard, car on peut être poète et aimer le football et même en parler au Cameroun. Et puis il repart. N’écrit-il pas qu’il faut « se perdre au sein de sa propre stupeur ». Pourtant en voyage « l’angoisse le dispute au bien être ». Adolescent, il faisait halte dans des troquets, avec Antoine qui voulait rapidement craquer la jolie rondelette qu’avait amassée sur son livret de caisse d’épargne des parents qu’il ne supportait plus, espérant ainsi fuir son milieu originel. Aujourd’hui il les affectionne moins, l’âge venant et Nadja ne venant plus. Reste les parcs où flâner où regarder les gouttes tomber dans le bassin, où cueillir « une fleur dont les pétales se détachent aussitôt : il est amer le goût des baisers que l’on n’osa voler ». Reste la campagne à vaches et la visite aux momies deux, trois fois l’an – « j’ai le goût des pèlerinages » –, reste la Bretagne. Reste Elice Meng qui délivre ces personnages « de l’ombre où ils étaient ensevelis », reste Rebeyrolle, Lequier. Reste Pirotte, Josse et Michaël Glück  – « C’est de nécessité qu’il s’agit. » Reste la lettre de l’oncle « si triste, si pleine de chagrin et de mélancolie ». Reste Jean-Jacques, Villon, Rutebeuf et Nerval, Hölderlin, Larbaud, Ginsberg, Rimbaud, Baudelaire, Cendrars et Scève, reste Melville, reste Breton… « La poésie, dites, la poésie, qu’est-ce que c’est ? » Quand on est peu ou mal aimé, qu’est-ce que c’est, qu’est-ce que c’est…

« Je me souviens enfant des mots qui m’obsédaient » dit le premier vers d’un poème et cet autre « Comme les jours sont longs et longue cette attente ». Plus sombre que sa prose, la poésie de Lionel Bourg est d’un seul tenant, tirant à elle les poètes qui l’accompagnent. Poursuivre avec eux est une nécessité et, au fond, le seul viatique, le principal enjeu de ce grand livre.

« La poésie, dites, la poésie, qu’est-ce que c’est ? » Peut-être simplement la recherche d’« une phrase ultime un geste dérisoire quelque chose / d’indéfinissable vraiment… ». Toute l’œuvre de Lionel Bourg.

Claude Chambard

 

 

18:56 Publié dans Écrivains | Lien permanent

vendredi, 19 novembre 2010

Bernard Noël, 80 ans

Aujourd’hui, 19 novembre 2010,

Bernard Noël a 80 ans.

Excellent anniversaire Bernard.

 

b.noel-2.jpg« Sous ma porte, une lettre.

Une feuille bleue dans une enveloppe blanche.

C’est la lettre du 19. Je la reçois une fois l’an, et, par chance, quelqu’un l’a fait suivre cette année encore.

Où es-tu ?

Je t’écrivais : « ma petite âme », à cause de ton visage de mouette. J’ai perdu ta vue. Et tu parles maintenant de cette part de vie qui est trop belle pour être mal vécue,

   la vie, la vue

   et l’espace blanc,

   il ne se passe rien, et c’est tout.

Une chambre blanche… Comment dire ? nous étions suspendus dans cet espace blanc… un blanc qui faisait une voûte très haute, s’estompant à l’infini… et le ciel tombé infiniment blanc. Nous étions là, assis face à face, au pied d’un immense lit, dont la tête disparaissait dans la brume blanche… Et rien, sauf la vie si tendue qu’elle presse la peau à tel point que la voici devenue blanche… la vie extrême… le lien invisible.

Cette lettre, d’où venue ? je ne peux y répondre, aussi ressemble-t-elle au livre que je n’écrirai qu’en mourant, car il sera ma vie. Et le désir me vient de déranger cette dérangeante pensée n’importe comment. J’ouvre à ma droite et :

Rendre hommage à notre passé est le seul geste qui comprenne aussi l’avenir.

Celui qui parle ainsi est un livre auquel j’arrache aussitôt sa page, car le consultant de l’oracle rêve d’arracher la langue qui le gratifie afin de la conserver en l’état le meilleur d’elle-même. Ô langue, tu n’auras plus de bouche pour te trahir ! Et je la fourre dans ma poche, qui vaut bien, après tout, l’autre sac à paroles.

Je m’assieds.

Je vois le fleuve : l’image et son souvenir ne sont-ils pas séparés comme l’image et son reflet ? Mais le souvenir tire son image du temps, alors que le reflet descend dans l’épaisseur de l’eau.

Je voudrais penser quelque chose qui ne soit pas ce que peux penser.

Et laisser les livres fermés.

J’écris :

[…] »

 

Bernard Noël

Le 19 octobre 1977

Flammarion, coll. Textes, 1979

 

 

 

11:35 Publié dans Écrivains | Lien permanent

dimanche, 14 novembre 2010

Cœur d’oiseau dent de lion, Joël Cornuault

CornuaultCoeurDents.jpgEst-ce ainsi que l’on poursuit la tradition des troubadours en ce début de XXIème siècle ? Joël Cornuault serait-il un des derniers à encore et toujours chanter l’amour courtois ? Courtois mais décidé et sensuel. Mais pas l’amour de loin, pas de trop loin, même de très près.

D’un peu loin, par contre, les importuns, les empêcheurs de penser, de jouer, de jouir, les rabat-joie, « les pères fouettard / minables casseurs / de pattes aux canards », ceux qui pleurnichent, les aigres, les procéduriers, les faux culs, les parvenus de tout poils, ceux-là oui il les tient loin de son nid, de sa plume, de son cœur d’oiseau.

Mais elle, celle-là qui vibre, qui tourbillonne dans son cœur, celle là dont il ouvre les genoux, celle à qui il chante : « Quand tu me déplies tes ailes / m’offres ta voûte de plumes blondes / déploies ton cou / âme d’oiseau / j’ai faim de loup / cœur d’oiseau / j’ai dent de lion // à n’en plus finir. », celle là, oui, à bien de la chance, et peut être un peu plus même, un amant qui sait dire sa passion et l’explosion d’icelle.

Claude Chambard

 

Joël Cornuault

Cœur d’oiseau dent de lion

Dessins de Jean-Marc Scanreigh

28 p. ; 6 €

Pierre Mainard, 2009

14, place Saint-Nicolas
47600 Nérac
Tél. : 09 50 34 22 48
Fax : 05 53 65 93 92
Courriel : mainardeditions@free.fr

20:03 Publié dans Écrivains, Livre | Lien permanent

mardi, 09 novembre 2010

Paul Celan

220px-Celan_passphoto_1938.jpg« […] Car le poème n’est pas intemporel. Certes, il élève une exigence d’infini, il cherche à se frayer passage à travers le temps, – à travers lui et non par-dessus.

Le poème, en tant qu’il est une forme d’apparition du langage, et par là d’essence dialogique, le poème peut être une bouteille jetée à la mer, abandonnée à l’espoir – certes souvent fragile – qu’elle pourra un jour être recueillie sur quelque plage, sur la plage du cœur peut-être. Les poèmes, en ce sens là également, sont en chemin : ils font route vers quelque chose.

Vers quoi ? Vers quelque lieu ouvert, à investir, vers un toi invocable, vers une réalité à invoquer.

C’est de telles réalités qu’il en va, selon moi, pour le poème.

Et je crois que de tels cheminements de pensée ne marquent pas seulement mes propres efforts, mais aussi ceux d’autres poètes d’une génération plus jeune. Ce sont les efforts de celui qui, survolé d’étoiles, qui sont œuvre humaine, qui, exposé en ce sens jamais pressenti encore et par là effroyablement à découvert, va de tout son être au langage, blessé de réalité et en quête de réalité. »

Paul Celan

« Discours de Brême »

In Poèmes

Traduit de l’allemand par John E. Jackson

Éditions Unes, 1985

 

13:45 Publié dans Écrivains | Lien permanent

vendredi, 22 octobre 2010

Tita Reut

Bless

 

DSCN1325.JPG« Dieux vivants plus affreux que les dieux morts

mangeurs de réel

Insoutenables propriétaires

traqueurs de planches où vont tranquillement les pas

 

La voix touche les petits organes

le poids des cordes et des vessies   volume d’un timbre

l’ombre en nous d’un écho – le double son –

cette ombre qui est un mur produit par les boîtes et les crânes

où vient cogner   musique matérielle   un souffle

sans oxymore   notre invisible passerelle

 

Dieux de la perte absolue

du manque à voir et de l’absence de lire

de la victoire   de la victime   et du supplice nommés par la bouche du bouc

la tragédie répétée de la guerre

avec les masques bruns   ses casques enfouis

ses têtes enfoncées   ses yeux cuits dans la boue par l’orage

et le bouillonnement des matières froides sous l’incandescence du contre

 

Il n’a manqué aux hommes

que l’imaginaire de la mémoire »

 

Tita Reut

Péronne, la visite des ombres

Dessins de Arman

Dumerchez, coll. Regard, 2004

 

11:24 Publié dans Écrivains | Lien permanent

vendredi, 01 octobre 2010

Al Berto

al berto_foto.jpgChromo

 

nous arpentons le monde
en expérimentant la mort
des cheveux blancs des mots
nous traversons la vie avec le nom de la peur
et la consolation de quelque vin pour nous soutenir
l’urgence d'écrire
on ne sait à qui

le feu la sève des plantes infectées par les astres
la vie polycopiée et distribuée ainsi
par le biais de la langue… gratuitement
l’amère saveur de ce pays contaminé
les taches d'encre sur la bouche blessée des tigres de papier

tandis que je dors à la vitesse des pipelines
j’ébauche des chromos pour une collection de rêves lunaires
et au réveil… l’incohérente ville éprouve de la haine
envers celui qu’elle devrait aimer

le temps s’égoutte dans la musique silencieuse de cette mer
ah mon ami… comme j’envie cet après-midi de feu
où il te plaisait de mourir et de rentrer

Al Berto

Salsugem

Traduit du portugais par Michel Chadeigne & Ariane Wikowski

L’escampette, 2003

12:50 Publié dans Écrivains | Lien permanent

mercredi, 15 septembre 2010

CosmoZ

9782742793198.jpgCeux qui lisent ce blog avec régularité savent que les notes de lecture y sont rares. J’ai choisi de plutôt mettre le petit extrait de texte qui donne envie, c’est tout de même l’écriture de l’auteur qui prime plutôt que les longs discours. Mais parfois, le livre est rétif, il ne se plie pas aisément à l’extraction, on se dit alors qu’un seul morceau aussi bien choisi soit-il ne suffira pas, sans doute à tort. C’est pourquoi je prends le risque d’être le énième, de rabâcher, et je me lance dans le cyclone CosmoZ, un des livres qui m’a raconté le plus de choses en cette rentrée. Un évènement à mon sens.

D’emblée je le cale près de deux autres, dont il est parfois très proche – et cependant très éloigné –, que sont le Siècle des nuages de Philippe Forest (Gallimard) et Éclairs de Jean Échenoz (Minuit). Ces trois livres, chacun à sa manière, nous parlent du siècle passé, nous donnent des points de vue, ce qui n’est pas si courant (sans jeu de mot).

D’entrée j’y ai entendu (cf. le post du 13 septembre), les Hommes creux de Thomas Stearns Eliot et, au fur et à mesure de l’avancée de ma lecture, j’ai vérifié ce son comme si j’étais l’homme en fer blanc, comme si la voix d’Eliot passait par là, que je la captais avec de plus en plus  d’ampleur. Mais c’est la voix de Claro qui résonne, qui vibrionne , qui remue, brutalise parfois, malaxe… Dès lors, pris dans le tourbillon de cette langue en mouvement qui brasse large et construit par strates, le livre s’ouvre sur Dorothy, que nous connaissons tous à priori, puis va de l’ablation d’une tumeur de la langue de Franck Baum, au XIXe siècle, à un certain jour de 1956 devant un poste de télévision CT-100 où passe le Magicien d’Oz de Victor Fleming . Car de la fiction de Baum à celle de Claro les personnages se modifient et font même des incursions dans l’Histoire, traversent le siècle, ses soubresauts, ses drames, ses horreurs.

La violence des tranchées, les camps, la bombe atomique nous entrainent de trou noir en trou noir vers – dans – le magma du CosmoZ et la multiplicité des approches ne rend que plus dense, plus singulière, la façon de tracer le sillon du récit comme nous le propose Claro. Guère d’équivalences me semble t’il. Tant mieux.

CosmoZ vous attrape et ne vous lâche plus, c’est un monde vaste, plus vaste que le monde, un ultramonde et un inframonde : un métamonde, une féerie qui démantibule la féerie, en fait autre chose, une impossibilité à choisir entre fiction et réalité pour mieux se glisser dans chaque possible de chaque personnage et du personnage que devient le texte, le corps du texte emplissant ceux qui sont creux, les freaks, les inadaptés, les réfractaires, repoussant les manigances des magiciens et autres manipulateurs.

 

Claro

CosmoZ

14,5x24 ; 488 p. ; 22,80 €

Actes Sud, 2010

 

13:03 Publié dans Écrivains | Lien permanent

lundi, 13 septembre 2010

Les Hommes creux, Thomas Stearns Eliot

 

20071213-ts-eliot-at-19.jpg

 

Les Hommes creux

un penny pour le vieux guy

 

« Messa Kurtz – lui mort »*

 

I

Nous sommes les hommes creux

Les hommes empaillés

Cherchant appui ensemble

La caboche pleine de bourre. Hélas !

Nos voix desséchées, quand

Nous chuchotons ensemble

Sont sourdes, sont inanes

Comme le souffle du vent parmi le chaume sec

Comme le trottis des rats sur les tessons brisés

Dans notre cave sèche.

 

Silhouette sans forme, ombre décolorée,

Geste sans mouvement, force paralysée ;

 

Ceux qui s’en furent

Le regard droit, vers l’autre royaume de la mort

Gardent mémoire de nous – s’ils en gardent – non pas

Comme de violentes âmes perdues, mais seulement

Comme d’hommes creux

D’hommes empaillés.

 

II

Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves

Au royaume de rêve de la mort

Eux, n’apparaissent pas :

Là, les yeux sont

Du soleil sur un fût de colonne brisé

Là, un arbre se balance

Et les voix sont

Dans le vent qui chante

Plus lointaines, plus solennelles

Qu’une étoile pâlissante.

 

Que je ne sois pas plus proche

Au royaume de rêve de la mort

Qu’encore je porte

Pareils francs déguisements : robe de rat,

Peau de corbeau, bâtons en croix

Dans un champ

Me comportant selon  le vent

Pas plus proche –

 

Pas cette rencontre finale

Au royaume crépusculaire.

 

III

C’est ici la terre morte

Une terre à cactus

Ici les images de pierre

Sont dressées, ici elles reçoivent

La supplication d’une main de mort

Sous le clignotement d’une étoile pâlissante.

 

Est-ce ainsi

Dans l’autre royaume de la mort :

Veillant seuls

À l’heure où nous sommes

Tremblants de tendresse

Les lèvres qui voudraient baiser

Esquissent des prières à la pierre brisée.

 

IV

Les yeux ne sont pas ici

Il n’y a pas d’yeux ici

Dans cette vallée d’étoiles mourantes

Dans cette vallée creuse

Cette mâchoire brisée de nos royaumes perdus

 

En cet ultime lieu de rencontre

Nous tâtonnons ensemble

Évitant de parler

Rassemblés là sur cette plage du fleuve enflé

 

Sans regard, à moins que

Les yeux ne reparaissent

Telle l’étoile perpétuelle

La rose aux maints pétales

Du royaume crépusculaire de la mort

Le seul espoir

D’hommes vides.

 

V

Tournons autour du fi-guier

De Barbarie, de Barbarie

Tournons autour du fi-guier

Avant qu’le jour se soit levé.

 

Entre l’idée

Et la réalité

Entre le mouvement

Et l’acte

Tombe l’ombre

Car Tien est le Royaume

Entre la conception

Et la création

Entre l’émotion

Et la réponse tombe l’ombre

La vie est très longue

Entre le désir

Et le spasme

Entre la puissance

Et l’existence

Entre l’essence

Et la descente

Tombe l’Ombre

Car Tien est le Royaume

Car Tien est

La vie est

Car Tien est

 

C’est ainsi qui finit le monde

C’est ainsi que finit le monde

C’est ainsi que finit le monde

Pas sur un boum, sur un murmure.

 

La Terre est vaine et autres poèmes

Traduit de l’anglais par Pierre Leyris

Seuil, 1976, rééd. Coll. Points Poésie n°1448, 2006

 

Dédicace spéciale à Claro & edg


* Joseph Conrad, Au Cœur des ténèbres

 

14:03 Publié dans Écrivains | Lien permanent

jeudi, 02 septembre 2010

Lettre de Simone Weil à Georges Bernanos, 1938

11845.jpg     Alors que le Front national de la jeunesse (FNJ) a choisi Georges Bernanos comme « mascotte » de son université d'été, son petit-fils, Gilles Bernanos a dénoncé cette récupération, rappelant que « Ça revient à faire de Bernanos un auteur qui pourrait avoir quelque chose à voir avec le FN. C'était un chantre de l'humanisme chrétien. Or, je ne vois pas d'humanisme chrétien dans les déclarations de M. Le Pen, plusieurs fois condamnées. L'ostracisme n'est pas une valeur chrétienne. » J'en profite pour donner à lire cette lettre de Simone Weil à Bernanos qu'il garda jusqu'à son dernier souffle dans son portefeuille.

Monsieur,
Quelque ridicule qu'il y ait à écrire à un écrivain, qui est toujours, par la nature de son métier, inondé de lettres, je ne puis m'empêcher de le faire après avoir lu Les Grands Cimetières sous la lune. Non que ce soit la première fois qu'un livre de vous me touche, le Journal d'un curé de campagne est à mes yeux le plus beau, du moins de ceux que j'ai lus, et véritablement un grand livre. Mais si j'ai pu aimer d'autres de vos livres, je n'avais aucune raison de vous importuner en vous l'écrivant. Pour le dernier, c'est autre chose ; j'ai eu une expérience qui répond à la vôtre, quoique bien plus brève, moins profonde, située ailleurs et éprouvée, en apparence - en apparence seulement -, dans un tout autre esprit.

Je ne suis pas catholique, bien que, - ce que je vais dire doit sans doute sembler présomptueux à tout catholique, de la part d'un non-catholique, mais je ne puis m'exprimer autrement - bien que rien de catholique, rien de chrétien ne m'ait jamais paru étranger. Je me suis dit parfois que si seulement on affichait aux portes des églises que l'entrée est interdite à quiconque jouit d'un revenu supérieur à telle ou telle somme, peu élevée, je me convertirais aussitôt. Depuis l'enfance, mes sympathies se sont tournées vers les groupements qui se réclamaient des couches méprisées de la hiérarchie sociale, jusqu'à ce que j'aie pris conscience que ces groupements sont de nature à décourager toutes les sympathies. Le dernier qui m'ait inspiré quelque confiance, c'était la CNT espagnole. J'avais un peu voyagé en Espagne - assez peu - avant la guerre civile, mais assez pour ressentir l'amour qu'il est difficile de ne pas éprouver envers ce peuple ; j'avais vu dans le mouvement anarchiste l'expression naturelle de ses grandeurs et de ses tares, de ses aspirations les plus et les moins légitimes. La CNT, la FAI étaient un mélange étonnant, où on admettait n'importe qui, et où, par suite, se coudoyaient l'immoralité, le cynisme, le fanatisme, la cruauté, mais aussi l'amour, l'esprit de fraternité, et surtout la revendication de l'honneur si belle chez les hommes humiliés ; il me semblait que ceux qui venaient là animés par un idéal l'emportaient sur ceux que poussait le goût de la violence et du désordre. En juillet 1936, j'étais à Paris. Je n'aime pas la guerre ; mais ce qui m'a toujours fait le plus horreur dans la guerre, c'est la situation de ceux qui se trouvent à l'arrière. Quand j'ai compris que, malgré mes efforts, je ne pouvais m'empêcher de participer moralement à cette guerre, c'est à dire de souhaiter tous les jours, toutes les heures, la victoire des uns, la défaite des autres, je me suis dit que Paris était pour moi l'arrière, et j'ai pris le train pour Barcelone dans l'intention de m'engager. C'était au début d'août 1936.

Un accident m'a fait abréger par force mon séjour en Espagne. J'ai été quelques jours à Barcelone ; puis en pleine campagne aragonaise, au bord de l'Ebre, à une quinzaine de kilomètres de Saragosse, à l'endroit même où récemment les troupes de Yagüe ont passé l'Ebre ; puis dans le palace de Sitgès transformé en hôpital ; puis de nouveau à Barcelone ; en tout à peu près deux mois. J'ai quitté l'Espagne malgré moi et avec l'intention d'y retourner : par la suite, c'est volontairement que je n'en ai rien fait. Je ne sentais plus aucune nécessité intérieure de participer à une guerre qui n'était plus, comme elle m'avait paru être au début, une guerre de paysans affamés contre les propriétaires terriens et un clergé complice des propriétaires, mais une guerre entre la Russie, l'Allemagne et l'Italie.

J'ai reconnu cette odeur de guerre civile, de sang et de terreur que dégage votre livre ; je l'avais respirée. Je n'ai rien vu ni entendu, je dois le dire, qui atteigne tout à fait l'ignominie de certaines des histoires que vous racontez, ces meurtres de vieux paysans, ces « ballilas » faisant courir des vieillards à coups de matraques. Ce que j'ai entendu suffisait pourtant. J'ai failli assister à l'exécution d'un prêtre ; pendant les minutes d'attente, je me demandais si j'allais regarder simplement, ou me faire fusiller moi-même en essayant d'intervenir ; je ne sais pas encore ce que j'aurais fait si un hasard heureux n'avait empêcher l'exécution.

Combien d'histoires se pressent sous ma plume... Mais ce serait trop long ; à quoi bon? Une seule suffira. J'étais à Sitgès quand sont revenus, vainqueurs, les miliciens de l'expédition de Majorque. Ils avaient été décimés. Sur quarante jeunes garçons partis de Sitgès, neuf étaient morts. On ne le sut qu'au retour des trentes et un autres. La nuit même qui suivit, on fit neuf expéditions punitives, on tua neuf fascistes ou soi-disant tels, dans cette petite ville où, en juillet, il ne s'était rien passé. Parmi ces neuf, un boulanger d'une trentaine d'années, dont le crime était, m'a-t-on dit, d'avoir appartenu à la milice des « somaten » ; son vieux père, dont il était le seul enfant et le seul soutien, devint fou. Une autre encore : en Aragon, un petit groupe international de vingt-deux miliciens de tous pays prit, après un léger engagement, un jeune garçon de quinze ans, qui combattait comme phalangiste. Aussitôt pris, tout tremblant d'avoir vu tuer ses camarades à ses côtés, il dit qu'on l'avait enrôlé de force. On le fouilla, on trouva sur lui une médaille de la Vierge et une carte de phalangiste ; on l'envoya à Durruti, chef de la colonne, qui, après lui avoir exposé pendant une heure les beautés de l'idéal anarchiste, lui donna le choix entre mourir et s'enrôler immédiatement dans les rangs de ceux qui l'avaient fait prisonnier, contre ses camarades de la veille. Durruti donna à l'enfant vingt-quatre heures de réflexion ; au bout de vingt-quatre heures, l'enfant dit non et fut fusillé. Durruti était pourtant à certains égards un homme admirable. La mort de ce petit héros n'a jamais cessé de me peser sur la conscience, bien que je ne l'aie apprise qu'après coup. Ceci encore : dans un village que rouges et blancs avaient pris, perdu, repris, reperdu je ne sais combien de fois, les miliciens rouges, l'ayant repris définitivement, trouvèrent dans les caves une poignée d'êtres hagards, terrifiés et affamés, parmi lesquels trois ou quatre jeunes hommes. Ils raisonnèrent ainsi : si ces jeunes hommes, au lieu d'aller avec nous la dernière fois que nous nous sommes retirés, sont restés et ont attendu les fascistes, c'est qu'ils sont fascistes. Ils les fusillèrent donc immédiatement, puis donnèrent à manger aux autres et se crurent très humains. Une dernière histoire, celle-ci de l'arrière : deux anarchistes me racontèrent une fois comment, avec des camarades, ils avaient pris deux prêtres ; on tua l'un sur place, en présence de l'autre, d'un coup de revolver, puis, on dit à l'autre qu'il pouvait s'en aller. Quand il fut à vingt pas, on l'abattit. Celui qui me racontait l'histoire était très étonné de ne pas me voir rire.

A Barcelone, on tuait en moyenne, sous forme d'expéditions punitives, une cinquantaine d'hommes par nuit. C'était proportionnellement beaucoup moins qu'à Majorque, puisque Barcelone est une ville de près d'un million d'habitants ; d'ailleurs il s'y était déroulé pendant trois jours une bataille de rues meurtrière. Mais les chiffres ne sont peut-être pas l'essentiel en pareille matière. L'essentiel, c'est l'attitude à l'égard du meurtre. Je n'ai jamais vu, ni parmi les Espagnols, ni même parmi les Français venus soit pour se battre, soit pour se promener - ces derniers le plus souvent des intellectuels ternes et inoffensifs - je n'ai jamais vu personne exprimer même dans l'intimité de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désapprobation à l'égard du sang inutilement versé. Vous parlez de la peur. Oui, la peur a eu une part dans ces tueries ; mais là où j'étais, je ne lui ai pas vu la part que vous lui attribuez. Des hommes apparemment courageux - il en est un au moins dont j'ai de mes yeux constaté le courage - au milieu d'un repas plein de camaraderie, racontaient avec un bon sourire fraternel combien ils avaient tué de prêtres ou de « fascistes » - terme très large. J'ai eu le sentiment, pour moi, que lorsque les autorités temporelles et spirituelles ont mis une catégorie d'êtres humains en dehors de ceux dont la vie a un prix, il n'est rien de plus naturel à l'homme que de tuer. Quand on sait qu'il est possible de tuer sans risquer ni châtiment ni blâme, on tue ; ou du moins on entoure de sourires encourageants ceux qui tuent. Si par hasard on éprouve d'abord un peu de dégoût, on le tait et bientôt on l'étouffe de peur de paraître manquer de virilité. Il y a là un entraînement, une ivresse à laquelle il est impossible de résister sans une force d'âme qu'il me faut bien croire exceptionnelle, puisque je ne l'ai rencontré nulle part. J'ai rencontré en revanche des Français paisibles, que jusque-là je ne méprisais pas, qui n'auraient pas eu l'idée d'aller eux-même tuer, mais qui baignaient dans cette atmosphère imprégnée de sang avec un visible plaisir. Pour ceux-là je ne pourrai jamais avoir à l'avenir aucune estime.

Une telle atmosphère efface aussitôt le but même de la lutte. Car on ne peut formuler le but qu'en le ramenant au bien public, au bien des hommes - et les hommes sont de nulle valeur. Dans un pays où les pauvres sont, en très grande majorité, des paysans, le mieux-être des paysans doit être un but essentiel pour tout groupement d'extrême gauche ; et cette guerre fut peut-être avant tout, au début, une guerre pour et contre le partage des terres. Eh bien, ces misérables et magnifiques paysans d'Aragon, restés si fiers sous les humiliations, n'étaient même pas pour les miliciens un objet de curiosité. Sans insolences, sans injures, sans brutalité - du moins je n'ai rien vu de tel, et je sais que vol et viol, dans les colonnes anarchistes, étaient passibles de la peine de mort - un abîme séparait les hommes armés de la population désarmée, un abîme tout à fait semblable à celui qui sépare les pauvres et les riches. Cela se sentait à l'attitude toujours un peu humble, soumise, craintive des uns, à l'aisance, la désinvolture, la condescendance des autres.

On part en volontaire, avec des idées de sacrifice, et on tombe dans une guerre qui ressemble à une guerre de mercenaires, avec beaucoup de cruautés en plus et le sens des égards dus à l'ennemi en moins. Je pourrais prolonger indéfiniment de telles réflexions, mais il faut se limiter. Depuis que j'ai été en Espagne, que j'entends, que je lis toutes sortes de considérations sur l'Espagne, je ne puis citer personne, hors vous seul, qui, à ma connaissance, ait baigné dans l'atmosphère de la guerre espagnole et y ait résisté. Vous êtes royaliste, disciple de Drumont - que m'importe? Vous m'êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d'Aragon - ces camarades que, pourtant, j'aimais.

Ce que vous dites du nationalisme, de la guerre, de la politique extérieure française après la guerre m'est également allé au coeur. J'avais dix ans lors du traité de Versailles. Jusque-là j'avais été patriote avec toute l'exaltation des enfants en période de guerre. La volonté d'humilier l'ennemi vaincu, qui déborda partout à ce moment (et dans les années qui suivirent) d'une manière si répugnante, me guérit une fois pour toutes de ce patriotisme naïf. Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu'il peut subir. Je crains de vous avoir importuné par une lettre aussi longue. Il ne me reste qu'à vous exprimer ma vive admiration.


Simone Weil



weil.jpgMlle Simone Weil,
3, rue Auguste-Comte, Paris (VIème).
P.s. : C'est machinalement que je vous ai mis mon adresse. Car, d'abord, je pense que vous devez avoir mieux à faire que de répondre aux lettres. Et puis je vais passer un ou deux mois en Italie, où une lettre de vous ne me suivrait peut-être pas sans être arrêtée au passage.

Simone Weil, Lettre à Georges Bernanos 1938,  in Œuvres, Quarto Gallimard

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