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Édition - Page 34

  • Michel Vianey, « Masculin féminin, 15 faits précis. Jean-Luc Godard »

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    « Il arrive plus renfrogné encore que de coutume. Pas de salutations aujourd’hui. Son regard foudroie tout ce sur quoi son regard se pose comme si tout ce sur quoi son regard se posait était en travers de ce que son regard cherche.

    Il a écrit ses dialogues entre Grenelle et la porte Dorée, à la station de correspondance, sur un banc, assis près d’un vieillard biscornu qui grignotait méticuleusement un biscuit sec avec sa dent, qui avait peut-être dormi là, sur le quai et qui se couvrait à présent de miettes, des genoux au menton en le regardant écrire sous une affiche barbouillée de sauce Buitoni.

    En entrant il confie son cahier à Jean-Pierre et à Chantal afin qu’ils apprennent leurs dialogues, puis il commande un café au comptoir. On gravite autour de lui, les assistants, Willy, mais à distance. Il est comme entouré d’une palissade. On ne lui parle pas. Ses vieux fidèles non plus. Mal luné, il répondrait brutalement et comme on ne sait jamais, on s’abstient. Mal luné, il est capable de tout. De renverser la Mitchell, comme il fit pendant la réalisation de Pierrot, d’un coup de pied à l’appareil, en équilibre précaire sur un cube ou deux. Ce jour-là Roul Coutard s’emporta. Cet accès de colère qui l’atteignait par ricochet le mit hors de lui, la vérité étant qu’Anna n’avait pas appris les paroles de sa chanson parce qu’elle n’avait pas envie de chanter ce matin-là et que ce coup de pied lui était, en esprit au moins, destiné.

    Le téléphone sonne. C’est pour Jean-Pierre.

    Pour moi ? Oui, oui. Moi ? Aaah ?

    — Faudra débrancher le téléphone, dit Toublanc.

    — Pourquoi, dit Godard s’éveillant, s’il sonne la dame répondra.

    — Il n’y avait personne au bout du fil, dit Jean-Pierre en revenant pantois, j’aurais dû m’en douter.

    Il sa rassoit près de Chantal. Elle le tutoie la première.

    “Commence”, dit-elle. Chose curieuse, on tutoie facilement ceux qu’on aime et tous ceux qu’on méprise. “Ta gueule, hé engelure ! — La tienne, hé con !” (c’était la première fois qu’on se rencontrait. Il conduisait un taxi, moi j’arrivais à sa droite de la rue Saint-Guillaume).

    Ils sont assis côte à côte sur la banquette comme deux oiseaux sur une branche.

    — C’est vous Madeleine Zimmer, lui demande-t-il, j’ai un ami qui vous connaît.

    Godard qui dressait l’oreille et les écoutait de biais, intervient : “J’aime bien que tu dises : ‘Excusez-moi…’ ”.

    — C’est vous Madeleine Zimmer ?

    — Oui, pourquoi ?

    — J’ai un ami qui vous connaît.

    — J’aimerais bien que tu dises : “Je m’excuse, mais j’ai un ami qui vous connaît”.

    Il s’éloigne les mains dans les poches, afin de ne pas les effaroucher davantage et part ailleurs, la figure crispée, comme s’il arrivait de très loin, comme s’il avait beaucoup marché, traversé des villes et des villes, chargé du poids de toutes les pierres, de tous les visages, de tout ce dont il faut se souvenir pour ne pas perdre de vue son existence dans la mêlée.

    — C’est vous Madeleine Zimmer, dit Jean-Pierre. J’ai un ami… Merde, merde !

    Il se donne une grande claque sur le front, il lève les yeux au plafond, mais là-haut, c’est encore un autre folio, une autre histoire. C’est vous Madeleine… Elle est belle. On pourrait facilement en pincer pour elle. Son petit nez… l’amour… la tendresse… ce visage mélodieux, ces yeux purs comme du bon lait… l’amour, je me clouerais à toi.

    — Tu rêves ? dit-elle.

    Dans vingt ans ils incarneront des pères, des mères. Ça vieillit aussi les acteurs. Coup de vieux. L’embonpoint, mauvaise haleine, teint de cendres. Et les mains. Regardez les mains. Visages pâteux. Les fringants jeunes premiers de notre enfance. Ah merde !

    Qui nous fera jouir de ce qui sera après nous. »

     

    Michel Vianey

    Masculin féminin, 15 faits précis. Jean-Luc Godard

    202 éditions, 2017

    http://202editions.blogspot.fr/p/michel-vianey.html

  • Alain-Christophe Restrat, « ême »

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    Alain-Christophe Restrat & Sophie Chambard, Carcans, 1984 © CChambard

     

    « le seul

    ce qu’attente

    d’ailes

    et durée

    quand la faim

    du poème

    est même

     

    ––

     

    …de fois

    la crête

     

    le moindre mot

     

    ô bouche cousue

     

    ––

     

    (c’est le roman rose

    jamais guéri de soi)

     

    ––

     

    la chambre est close

    la rédaction fond

    la matière est d’air

    comme trois moi

    qui sont moi

     

    ––

     

    on ne préface que

    le cœur

     

    comme les mots dans un livre

    décevant l’attente

     

    le blanc souci de la nuit

     

    ––

     

    (c’est la lettre d’amour

    jamais lue de toi)

     

    ––

     

    le seul

    …de fois

    …de mots

    le même

    est

     

    ––

     

    comme un tout

    en pièces laissé

    à portée de la main

     

    ––

     

    relié à

    un livre essentiel

    que le peu de sens défend

     

    ––

     

    se met à jour lentement

    écrivant le feuilleton

    les transitions d’une gamme

     

    portée… table… outils

    d’un travail légendaire

     

    ­­––

     

    la lenteur en personne

    amoureuse d’un objet :

     

    l’étrangeté du seul

    reployant les feuillets

     

    ­­––

     

    et dans l’attente enfin regardée

    lisant

           la naturation le solde

           complété d’une illusion  

           à décrire :

     

    ––

     

    seul

    fois

    mots

     

    ême

     

    est-ce »

     

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    double page de l'édition originale, travail de Sophie Chambard, technique mixte sur vélin de Rives : papier de Chine & gouache.

     

    Alain-Christophe Restrat

    « ême »

    coll. Les Galées, à Passage, 1985

    Outre l’édition ordinaire sur vergé ivoire, 11 exemplaires ont été imprimé sur vélin de Rives, enrichis de travaux originaux de Sophie Chambard, numérotés de I à XI.

     

    Alain-Christophe Restrat est né le 21 décembre 1946 à Beaune, dans le Loiret.

    Il est mort le 14 septembre 2017. 

    C’était notre ami,

  • Vélimir Khlebnikov, « Œuvres, 1919-1922 »

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    DR

     

    Les tables du destin

    « Feuillet I

    28.I.1922

     

    Si je transforme l’humanité en montre

    et indique comment l’aiguille des siècles se meut

    est-ce que vraiment de notre portion de temps

    la guerre ne s’envolerait pas comme une lettre inutile ?

    Là où le genre humain a attrapé des hémorroïdes

    en restant pendant des siècles assis dans les fauteuils de la guerre à ressorts

    je vous raconterai ce que je sens qui vient de l’avenir

    mes rêves transhumains

    Je sais que vous êtes des loups orthodoxes

    avec les cinq doigts de vos fusillades je serre les miens

    mais est-il possible que vous n’entendiez bruire l’aiguille-destinée

    cette merveilleuse couturière ?

    Sous le déluge de la force de ma pensée je noierai

    les constructions des gouvernements existants

    j’ouvrirai la Kitèje féériquement surgie

    aux serfs de la vieille bêtise

    Et quand la bande des Présidents du globe terrestre

    sera jetée comme une écorce verte à la terrible famine

    l’écrou existant de chaque gouvernement

    obéira à notre tournevis

    Et quand la jeune fille à la barbe

    aura jeté la pierre promise

    vous direz : “C’est ce

    que nous avions attendu pendant des siècles”

    Montre de l’humanité   par ton tic-tac

    fais se mouvoir l’aiguille de ma pensée !

    Que celle-ci grandisse en suicide des gouvernements et en livre – celle-là

    la terre sera non ordonnancée !

    présidentglobeterrestrélevée !

    Que le chant lui soit lierre !

    je raconterai que l’univers est une allumette avec de la suie

    sur le visage du calcul

    et que ma pensée est comme un passe-partout

    pour des portes derrière lesquelles quelqu’un s’est tiré une balle… »

     

    Vélimir Khlebnikov

    Œuvres, 1919-1922

    Traduit du russe, préfacé et annoté par Yvan Mignot

    Coll. « Slovo », Verdier, 2017

    http://editions-verdier.fr/livre/oeuvres-1919-1922/

  • Pierre Reverdy, « Le Voleur de Talan »

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    DR

     

    « DÉDICACE PRÉFACE

     

    L’Arme qui lui perça le flanc

                      Sa plume

    Et le sang qui coulait

    noir

                      de l’encre

     

             O vie factice et délicieuse plus réelle

     

                      En bas c’est un abîme familier

                      qui s’ouvre

     

     

    Une bête venait de remuer

    On entendit un sabot gratter le pavé sous la paille

     

                           Puis un cri

     

    Attendez-vous à ce qui va se passer

     

                           Quelqu’un mit un œil à la lucarne

                           et regarda

     

    C’était encore la nuit mais la pendule balançait son battant sans sonner les heures et on dut attendre le jour pour savoir de quoi il s’agissait

     

                           Les années passent vite dans la tête

                           obscure d’un enfant

     

    Puis il n’y a plus qu’un souvenir unique qui se transforme

     

                          Cependant si l’on regardait

                          attentivement le même point on

                          s’apercevrait qu’il n’a pas bougé

     

    C’est un jeu de lumières

    On ne voit plus les mêmes couleurs

    Et les oreilles aussi auront changé

     

                Quelle épaisse fumée

     

    En essayant d’écarter les ténèbres avec ses doigts il s’est déchiré la figure et le cœur

     

    S’il s’était rencontré lui-même à quelque carrefour

     

    La roue d’une voiture qui passait le frôla et son veston resta taché de boue jusqu’à la fin

     

                           Combien y avait-il de temps qu’il

                           était sorti

     

    Entre tous les objets il y avait un vide qu’il aurait voulu combler et sa tête flottait de l’un à l’autre

     

                           Le vent l’aurait emporté au-dessus

                           des arbres s’il avait voulu

     

    Et toi tu restes là penché sur le parapet

    en ayant l’air d’attendre

     

                           La cloche qui sonne ne t’appelle

                           pas

     

                           Les sirènes font gémir les ardeurs

                           d’un autre climat

     

                Une image

     

    Il faut couper toutes les entraves et partir

                                          les mains devant

     

    Au fond de soi il y a toujours un pauvre enfant qui pleure »

     

    Pierre Reverdy

    Le Voleur de Talan – roman

    Imprimerie Rullière, Avignon, 1917, rééd. Flammarion, 1967

    Pierre Reverdy est né le 11 septembre 1889 à Narbonne et mort le 17 juin 1960 à Solesmes.

  • Benoît Conort, « Sortir »

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    DR

     

    « Prologue

     

    I

     

    consentir que ça commence là

    de ce côté à cet endroit qu’on ignorait

    qui n’était pas le premier

    au milieu juste médian mitan

    combien croire et feindre que

    c’est la dernière fois qu’on

    brise le silence

     

    II

     

    un mot tombe

    sombre de la citerne

    quand cela revient

    on ne sait qui le ramène

    ni pourquoi

    de la douleur qui l’accompagne

     

    III

     

    on voudrait

    heurtée l’épaisseur de l’air

    cesser d’être

    nageur malhabile

    à pleins poumons pouvoir

    expirer la peur

     

    IV

     

    nulle parole qui

    ne soit nue

    même peau

    la caverne est d’ombre

    rêvée la paroi

    muqueuse des mots

     

    V

     

    j’écris peu

    le peu que j’écris je le jette

    je regarde le mur

    sur le mur il est dit rien

    ne s’écrit que rien ne s’écrira

    je me lève

    je regarde par la fenêtre

    il fait dehors comme

    dedans »

     

    Benoît Conort

    Sortir

    Coll . Recueil, Champ Vallon, 2017

    http://www.champ-vallon.com/

  • Alexandre Vialatte, « La Complainte des enfants frivoles »

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    DR

     

    « Nous nous sommes retrouvés un soir d’automne quelques-uns de cette époque-là, un jeudi, devant la porte du vieux collège, comme si nous revenions de chez nos correspondants. La lanterne de fer, comme autrefois, éclaira nos ombres en accordéon qui tremblèrent sur le vieux mur campagnard, secouées par le vent du nord, et je me suis rappelé les ombres de la salle d’étude ; les ombres sont toujours plus éloquentes que les hommes ; elles déforment et multiplient ; autrefois nous étions plus petits, mais nous portions ces pèlerines véhémentes qu’on quitte à seize ans pour des pardessus sans éloquence. Les boules de pierre qui couronnent les piliers de la porte avaient l’air d’un exemple de dessin. Du haut du tertre où est bâti le vieux collège, les champs dévalaient dans la nuit, vers les campagnes des vacances ; c’est de là que partaient les routes que nous avons tous prises un soir, avec leurs tournants, leurs lacets, leurs espoirs, leurs carrefours… ; les routes qui tournent autour de la terre, comme une corde sur une toupie, tendues comme l’espoir des hommes ; et maintenant nous savons ce qu’il y a derrière ces brumes, sur les pitons bleus ; pour quoi faire ? Tout est pareil à notre adolescence derrière la nuit qui nous cache le pays comme un mouchoir sur la face d’un cadavre : le pré-verger, les salles de classe et les “barabans” dans la cour sous les tilleuls ; les barreaux quadrillent la lucarne de la tour de l’Horloge fermée sur son mystère mécanique, sombre, aveugle, sourde et muette. Que de fois quand nous étions enfants nous y sommes venus, attendant qu’un ange exprès délégué pour nous par l’après-midi trop pesante vînt nous y tenir des discours latins, remuer les horizons, secouer des merveilles, et, nous prenant par la main, nous emmenât vers ces monts qui barraient les routes, coulisses du monde d’où nous voulions tout espérer. Je me rappelle un défilé dans la montagne, plein d’arnicas et de digitales, qui m’a longtemps semblé comme l’un des couloirs du merveilleux… Un jour pourtant, collégiens ravis, nous sommes partis sur les petits trains noirs qui font une fumée blanche et qui sifflent. Mais nous laissions aux fenêtres du dortoir ces constellations magiques qui se décalquaient sur les vitres avec leurs noms d’animaux, de plantes et de déesses : toute la géographie, la flore, la faune et la mythologie du ciel. Nous abandonnions cela pour la terre. Peut-être en raclant un peu les vitres, trouverait-on une poudre d’or ?

    Devant la porte qu’aucune défense ne nous fermait plus, nous nous sommes raconté, ce soir-là, sans surprise, des choses qui auraient troublé le sommeil de nos mères et gêné l’instituteur adjoint dans sa conception géométrique du vraisemblable. En vain. Il restera toujours assez d’impossible pour nous faire regretter ces promesses absolues que la récréation de 4 heures fait aux écoliers chimériques et que la vie ne tiendra jamais. »

     

    Alexandre Vialatte

    La Complainte des enfants frivoles – écrit autour de 1925

    Précédé de « Premier roman, dernier paru » par Pierre Vialatte

    Le Dilettante, 1999

  • John Ashbery, « Sonate bleue »

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    DR

     

    « Il y a longtemps c’était alors le début de ce qui semble maintenant

    Comme maintenant n’est que départ pour un nouveau mais encore

    Vague chemin. Ce maintenant , celui qui est vu une

    Fois de loin, c’était notre destinée

    Peu importe ce qui peut nous arriver d’autre. Il est

    Le présent passé de quoi notre physionomie,

    Nos opinions sont faites. Nous en sommes la moitié et nous

    Nous soucions peu du reste. Nous

    Pouvons voir assez loin pour que le reste de nous soit

    Implicite dans l’entourage qu’est le crépuscule.

    Nous savons que cette partie du jour vient tous les jours

    Et nous le sentons, puisqu’il a ses droits, aussi

    Nous avons le droit d’être nous-mêmes dans la mesure

    Où nous sommes en lui et non dans quelque autre jour, ou

    À quelque autre endroit. Le temps nous convient

    Tout comme il est content de lui, mais dans la seule mesure

    Où nous ne cédons pas de ce pouce-là, souffle

    De devenir avant que devenir puisse être vu,

    Ou vienne à ressembler à tout ce qu’il semble signifier maintenant.

     

    Les choses qui venaient pour qu’on en parle

    Sont venues et parties et l’on se souvient encore

    Comme récentes. Il y a un grain de curiosité

    À la base des quelques nouveautés, qui déroulent

    Leur point d’interrogation comme une nouvelle vague sur le rivage.

    En venant pour donner, pour renoncer à ce que nous avions,

    Il nous faut, nous le comprenons, gagner ou être gagné

    Par ce qui passait, brillant du chatoiement

    Des choses récemment oubliées et ravivées.

    Chaque image trouve sa place, dans le calme

    De ne pas avoir trop, d’avoir juste assez.

    Nous vivons dans le soupir de notre présent.

    Si c’était tout ce qu’il y avait à avoir

    Nous pouvons ré-imaginer l’autre moitié, la déduire

    De la forme de ce qui est vu, insérés

    Que nous sommes dans l’idée qu’elle se fait de la façon dont

    Nous devons continuer à avancer. Il serai tragique de s’adapter

    Dans l’espace créé par notre arrivée retardée,

    Pour proférer le discours qui est de circonstance,

    Car le progrès survient à travers la ré-invention

    De ces mots tirés du pâle souvenir que nous en avons,

    En violant cet espace de façon telle

    Qu’on le laisse intact. Pourtant après tout

    Nous en sommes et nous avons franchi une considérable

    Distance, notre passage est une façade,

    Mais la comprendre nous justifie. »

     

    John Ashbery

    Quelqu’un que vous avez déjà vu

    Traduit de l’américain par Pierre Martory et Anne Talvas

    P.O.L, 1992

     

    Aussi de John Ashbery sur ce blog : http://www.unnecessairemalentendu.com/archive/2016/01/24/john-ashbery-le-serment-du-jeu-de-paume-5749577.html

     

    John Ashbery, né le 28 juillet 1927 à Rochester, est mort le 3 septembre 2017 à Hudson.

  • Claude Margat, « L’Horizon des cent pas »

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    DR

     

    « La peinture n’est pas plus admissible que la poésie mais l’une comme l’autre sont aussi nécessaires à la respiration de la pensée que l’air l’est au souffle. L’une et l’autre guérissent l’esprit des aveuglements du sens.

    *

    Une peinture ne devrait jamais sortir de la sphère du geste qui la produit. Le geste est à la peinture ce que la mesure est à la musique.

    *

    Aucun projet. Seulement le rythme et ses déclinaisons.

    *

    Voir la pensée prendre forme sous sa propre main constitue une expérience sans équivalent. Par le travail de la main s’abolit toute distance entre le désir et son objet. Encre et pinceau sont les agents d’un toucher aérien. Ce n’est jamais le peintre qui met un point final à l’approche mais l’objet même du désir. Ce qui manque à la substance constituée de l’œuvre se trouve compensé par le suspens que celle-ci produit en ne s’accomplissant pas. La manière d’un artiste exprime le style de son approche. Lorsque l’intention investit le geste, elle en devient l’élan. Sans crainte ni hâte, il ne reste plus qu’à se conformer au rythme qui commande déjà au pinceau.

    *

    Tout est rythme, scansion. Et tout est vu, saisi en plein vol.

    *

    Ce que la peinture écrit, elle ne le nomme pas mais elle le pense à la manière du poète qui use de toutes les ressources de la langue et fait sourdre à nouveau l’originelle saveur du mot. La main est là, animant d’invisibles remous, communiquant à l’ensemble du corps l’écho d’une présence obscure et cependant familière.

    *

    Je peins sous l’impulsion de ce qui écoute et cherche en moi le sentier de son propre espace, espace qui telle une calligraphie en cursive se déroule et dévoile une double intimité.

    *

    Chaque jour je constate que l’élan qui m’anime n’est pas tant inspiré par le désir d’exprimer ce que je ressens que par celui d’apprendre. Le suprême bénéfice de l’action de peindre est que l’on conduit à tout observer dans le détail. Le regard chaque jour se tourne vers la rive et s’émerveille de pouvoir l’explorer. L’action de peindre produit un dépôt à la surface duquel vibre la présence du vivant.

    *

    Bien voir, c’est bien entendre. Et bien entendre, c’est entendre au-delà de l’audible.

    *

    Dans une peinture c’est l’émotion qui constitue le liant, non l’émotion combustible du regard, mais l’émotion dans la peinture.

    *

    Je peins ce qui remonte de mon œil, et ce qui remonte de mon œil remonte de mon pied.

    *

    Le trait de pinceau doit marquer la présence, désigner plutôt que cerner.

    *

    Il y a un mot pour unir de façon immuable vide et plein : espace. »

     

     

    Claude Margat

    L’horizon des cent pas

    Encres de Claude Margat

    Calligraphies de François Cheng

    Textes de Élisabeth Clément, Claude Louis-Combet, Bernard Noël, Claude Margat

    Entretiens avec Jean-Michel Bongiraud, Jean-Luc Terradillos, Jean-Paul Auxeméry

    Coll. Les Irréguliers, éditions de la Différence, 2005

    On peut écouter & voir avec profit : https://www.youtube.com/watch?v=KM1MODCix2A

  • Wen Cheng ming, « Fin de l’année, une éclaircie après la neige…»

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    Wen Zhengming, Garden of Pleasure in Solitude (獨樂園圖),

    National Palace Museum, Taipei

     

    « fin de l’année, une éclaircie après la neige, de mon ermitage en montagne je promène mon regard

     

    assiégé par le froid, je ne franchis pas la porte

    je brûle de l’encens, enchanté de cette oisive quiétude

    le soleil de l’aube éclaire bols et tasses

    la lumière flottante monte le long du pilier

    les bambous élancés ne résistent pas au vent,

    leur jade vert ne cesse de bruisser

    un sentiment de sérénité déborde de mon visage

    au réveil de l’ivresse mon poème aussitôt j’achève »

     

    Wen Cheng ming (Wen Zhengming) – 1470-1559

    In Éloge de la cabane

    Poèmes choisis et traduits du chinois par Cheng Wing fun & Hervé Collet

    Moundarren, 2009

    http://moundarren.com/

  • Cesare Pavese, « Le métier de vivre »

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    DR

     

    « 10 novembre [1938]

     

    La littérature est une défense contre les offenses de la vie. Elle lui dit : “Tu ne me couillonnes pas ; je sais comment tu te comportes, je te suis et je te prévois, je m’amuse même à te voir faire, et je te vole ton secret en te composant en d’adroites constructions qui arrêtent ton flux.”

    À part ce jeu, l’autre défense contre les choses, c’est le silence où l’on se ramasse pour bondir. Mais il faut se l’imposer, ne pas se le laisser imposer. Même pas par la mort. Choisir nous-même, au besoin, un mal est l’unique défense contre ce mal. Voilà ce que signifie l’acceptation de la souffrance. Non pas résignation mais élan. Digérer le mal d’un coup. Ils ont l’avantage ceux qui, par nature, savent souffrir d’une façon impétueuse et totale : de la sorte, on désarme la souffrance, on en fait notre création, notre choix, notre résignation. Justification du suicide.

    Ici la Charité n’a pas de place. À moins peut-être que ne soit la vraie charité cette projection violente de soi-même ?

     

    30 mars [1948]

     

    L’odeur de la première pluie nocturne, sous le ciel clair. Saison ouverte, retour.

    Dans la vie, il n’y a pas de retour. Beauté de ce rythme discordant – sur le retour périodique des saisons, la progression des années qui colorent de façon toujours différente un thème semblable – mesure et invention, constance et découverte – l’âge est une accumulation de choses semblables que l’on enrichit et que l’on approfondit de plus en plus. »

     

    Cesare Pavese

    Le métier de vivre

    Traduit de l’italien par Michel Arnaud

    Gallimard, 1958

     

    Cesare Pavese est né le 9 septembre 1908 à Santo Stefano, il s'est suicidé le 27 août 1950 dans une chambre d’hôtel à Turin.

    On pourra lire l’immense poème de Vasco Graça Moura, http://www.unnecessairemalentendu.com/archive/2015/08/11/vasco-graca-moura-l-ombre-des-%EF%AC%81gures-autres-poemes-5669192.html)

  • Édouard Dujardin, « Les lauriers sont coupés »

    édouard dujardin,les lauriers sont coupés,jean-pierre bertrand,librairie de la revue indépendante,gf flammarion

    DR

     

    « La voilà immobile, si finement jolie, si jeunement coquette ; oh ! la triste existence qu’est la sienne ; à celui qui l’aime, quel amour il faut, pour lui adoucir les amertumes ; pauvre qui va, à vingt ans, livrée aux mauvaises heures… ensemble, au contraire, ainsi dormir, en l’oubli… tous deux, ensemble ; elle en a la sûreté de ma foi, moi dans son charme ; et parmi les choses qui sont, communément, tous deux, joyeusement… nous irons ce soir, ainsi, au-dehors, sous des ombrages, pendant de lointaines musiques… “tu m’aimes”… “et toi tu m’aimes”… oui, ne disons plus “je t’aime” mais “tu m’aimes” et “tu m’aimes” et “baisons-nous”… elle dort ; moi je sens que je m’endors ; j’entreferme mes yeux… voilà son corps ; sa poitrine qui monte et monte ; et le très doux parfum mêlé… la belle nuit d’avril… tout à l’heure nous nous promènerons… l’air frais… nous allons partir… tout à l’heure… les deux bougies… là… au cours des boulevards…“j’t’aim’mieux qu’mes moutons”… j’t’aim’mieux… cette fille, yeux éhontés, frêle, aux lèvres rouges… la chambre, la cheminée haute… la salle… mon père… tous trois assis, mon père, ma mère… moi-même… pourquoi ma mère est-elle pâle ? elle me regarde… nous allons dîner, oui, sous le bosquet… la bonne… apportez la table… Léa… elle dresse la table… mon père… le concierge… une lettre… une lettre d’elle ?… merci… un ondoiement, une rumeur, un lever de cieux… et vous, à jamais l’unique, la primitive aimée, Antonia… tout scintille… vous riez-vous ?… les becs de gaz s’alignant infiniment… oh !… la nuit… froide et glacée, la nuit… Ah !!! mille épouvantements !!! quoi ?… on me pousse, on m’arrache, on me tue… Rien… un rien… la chambre… Léa… Sapristi… m’étais-je endormi ?… »

     

    Édouard Dujardin

    Les lauriers sont coupés

    Librairie de la Revue indépendante, 1888

    Rééd. GF Flammarion, 2001

    Présentation de Jean-Pierre Bertrand

  • Pascal Quignard, « Vie secrète »

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    La Rive dans le noir © cc

     

    « Ceux qui aiment ardemment les livres constituent, sans qu’ils le sachent, la seule société secrète exceptionnellement individualisée. La curiosité de tout et une dissociation sans âge les rassemblent sans qu’ils se rencontrent jamais.

    Leurs choix ne correspondent pas à ceux des éditeurs, c’est-à-dire du marché. Ni à ceux des professeurs, c’est-à-dire du code. Ni à ceux des historiens, c’est-à-dire du pouvoir

    Ils ne respectent pas le goût des autres. Ils vont se loger plutôt dans les interstices et les replis, la solitude, les oublis, les confins du temps, les mœurs passionnés, les zones d’ombre, les bois des cerfs, les coupe-papier en ivoire.

    Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves mais nombreuses. Ils s’entre-lisent dans le silence, à la lueur des chandelles, dans le recoin de leurs bibliothèques tandis que la classe des guerriers s’entre-tue avec fracas sur les champs de bataille et que celle des marchands s’entre-dévore en criaillant dans la lumière tombant à plomb sur les places des bourgs ou sur la surface des écrans gris, rectangulaires et fascinants qui se sont substitués à ces places. »

     

    Pascal Quignard

    Vie secrète

    Gallimard, 1998