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vendredi, 12 avril 2013

Manuel António Pina, « Quelque chose comme ça de la même substance »

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La poésie va

 

« La poésie va finir, les poètes

seront employés à des postes plus utiles.

Par exemple, comme observateur de moineaux

(tant que les moineaux ne

finiront d’exister). J’ai eu cette certitude aujourd’hui

en entrant dans une administration.

Un monsieur myope accueillait lentement

au guichet ; et je demandai “Qu’est-ce qu’un seul poète

a fait pour ce monsieur ?” Cette question

m’a tellement affligé à l’intérieur et

à l’extérieur de ma tête que j’ai dû recommencer à lire

toute la poésie depuis le commencement du monde.

Une question dans une tête.

— Comme une couronne  d’épines :

voyez-vous où l’auteur veut en venir ? — »

 

1966

 Manuel António Pina

 Quelque chose comme ça de la même substance

 Anthologie traduite du portugais par Isabel Violante

 L’Escampette, 2002

 

 Treizième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

mercredi, 03 avril 2013

Rafael José Díaz, « Le Crépitement »

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les sept gorges

 

« Le volcan n’est pas un rêve. Nous en avons fait le tour

toi et moi, par les sept gorges sous le soleil

qui tournait plus lentement que nous.

 

Le volcan ne dormait pas. Il tenait compagnie

aux pas entre les fleurs, aux étreintes furtives

comme des incendies au bord d’un autre ciel.

 

Tu découvris pour moi deux oiseaux

qui conversaient embrasés sur les branches

brûlantes du feu ancien du volcan.

 

Le soleil ou l’œil ou le cratère

jetaient leur lumière et absorbaient

la seule lumière jetée par les paupières du rêve.

 

Paupières,

tes paupières,

prises au rêve des miennes.

 

Comme la toile d’araignée

que nous vîmes résister à la brise,

à la présence obscure du volcan,

de même, les fines paupières

cherchaient dans l’air le centre intact

de la vie et de la mort.

 

Demeure secrète de l’amour, où

tu  accourais de très loin, du centre

d’une toile tissée entre le soleil et le néant.

 

Il n’était pas un rêve, le volcan. Par les sept gorges

la lumière nous disait qu’il n’était pas un rêve

l’amour, que les yeux verraient d’autres lumières à l’ombre du rêve. »

traduit par Guy Rochel

 

Rafael José Díaz

Le Crépitement

Préface de Philippe Jaccottet

Traductions de l’espagnol par Jacques Ancet,

 Bernard Banoun, Roberto San Geroteo,

 Claude Held, Guy Rochel

 Bilingue

L’Escampette, 2007

 

Douzième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

 

vendredi, 29 mars 2013

Jean-Claude Martin, « Tourner la page »

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« L’homme caressait les chevilles, les mollets, les genoux de la jeune femme. Une érection pour rien. Elle semblait lui en vouloir d’une trahison ancienne. Il palabrait, promenait sans arrêt ses mots sur sa peau. La perdait irrémédiablement dans ce soir d’été. À un moment, il aventura la main sous sa robe. Elle le laissa faire, puis se leva et l’abandonna au bord de la rivière. Petite douleur d’un soir si doux…

 

 

Elle avait de bien beaux seins. Qui m’empêchaient de voir son âme. Et sont plus agréables à caresser. Qui aimons-nous quand nous aimons ? Nous avons tant besoin d’être bernés. Derrière notre peau, quoi ? L’illusion seule est notre espoir. Et que l’air du matin ait toujours l’air du premier matin du monde… »

 

 Jean-Claude Martin

 Tourner la page

 L’Escampette, 2009

 

Onzième page pour fêter les 20 ans de L’Escampette

en revenant & en rêvant de Chauvigny

lundi, 25 mars 2013

Jean Rodier, « En remontant les ruisseaux »

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« Je me souviens aussi des rivières qui n’existent pas, que j’ai visitées en rêve, dans une extension de territoires bien réels indétectable à l’état de veille. De tel modeste exutoire d’étang du Seuil du Poitou, j’ai fait un ru cascadant, qui creusait dans les parties molles du bois des refuges pour le vairons, les truites et les perches. Dans un pli du paysage je lui ai découvert un affluent que j’ai plusieurs fois remonté sans jamais parvenir à sa source. Je revenais le visiter, le reconnaissais, y pêchais, y retournais enfant aux jambes griffées par les épines noires et les ronces. Mes rêves m’y ramenaient avec une telle fidélité qu’il m’arrive de douter de leur inexistence. Je pourrais les décrire, les dessiner, énoncer les poissons que j’en ai extraits, ceux que j’ai ratés, les sentiments et les sensations qu’ils m’ont procurés. Les rivières sont le fond de l’esprit où nagent les rêves.

[…]

Ne plus faire que ça, se promener au bord du ruisseau, pêchant, ne pêchant pas. Ruisseau, élément presque complet pour l’homme (quoique moins que pour la loutre) : herbes des rives, eau claire et truites — ne manquent que le pain et le sel, quelques œufs, un jardin, les maigres fruits de Margeride.

Toute une vie attachée à décrire ce ruisseau, en tous ses accidents et figures, tous ses habitants, ses crues, ses étiages, sa couleur, sa température et sa force, se changements selon l’heure, la lumière, les météores, chaque péripétie des saisons, l’empreinte de rat, de vache, de loutre, de chèvre, d’oiseau, traces de serpent et de vers, les animaux qui s’y désaltèrent, ce qui s’y reflète, sa flore, son goût… »

 

Jean Rodier

En remontant les ruisseaux sur l’Aubrac et la Margeride

 L’Escampette, 2010


Dixième page pour fêter les 20 ans de L’Escampette

15:17 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent

dimanche, 17 mars 2013

Hélène Lanscotte, « Rouge avril »

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« Toute tachée, dans les framboises il y a des fées, elles prennent les fruits pour des paniers, elles y fourrent tout à l’intérieur, leurs provisions et leurs amants, les fées ont des amants et personne ne l’a jamais dit, on ne sait pas à quoi ils ressemblent, ce ne sont ni des lutins ni des princes, peut-être que ce sont aussi des fées, toute tachée, même la robe, a essuyé ses mains dessus, a laissé des traînées, des ronds, des carrés, tous tachés les doigts et le cœur à se faire gronder, n’a pas honte, et les vaches non plus toutes tachetées — mets tes mains pour te cacher, mets ton corps, ferme les yeux, toute tachée ta présence sur le fond lumineux, tu auras essayé de croquer, tâche au moins de boire sans dégoutter, tout ce vin sur ta robe immaculée, tout ce clair comme un fait exprès, il n’y a plus qu’à frotter, frotter et refrotter jusqu’à  ce qu’il y ait un trou, disparais dans le trou, il y a bien des rougeurs qui montent au front des poissons, cache-moi ces taches de rousseur. »

 

 Hélène Lanscotte

 Rouge avril

 L’Escampette, 2011

Neuvième page pour fêter les 20 ans de L’Escampette

mardi, 12 mars 2013

François Gastineau, « Le Temps des ersatz »

François gastineau,le temps des erzats,l'escampetteFidèle vassal

 

Sur la route qui monte en bordure du bois du château, tu peux prendre après un kilomètre, sur la droite, une petite route en creux par rapport aux deux haies qui l’encadrent, c’est la route de Campdos. C’est un nom bien étrange qui évoque une quelconque origine espagnole et pourtant nous sommes dans le nord de la France. C’est une route qui monte sur le plateau en partant de la vallée et qui passe par des fermes, des grandes et des petites. Parfois, tu t’extasies devant les murs de telle ou telle bâtisse, en brique ou en torchis, toute rouge ou toute blanche, au sortir d’un virage derrière les haies de noisetiers, de mûriers, avec une pelouse verte et des massifs en fleurs, parfois tu pourrais voir surgir un guerrier médiéval, avec heaume et épée, d’un mur à colombages en train de s’écrouler ou d’un toit en ardoise dont on voit la charpente à demi-effondrée. La route ressemble, au fur et à mesure des virages qui s’enchaînent, au chemin creux qu’elle fut tout au long de l’histoire et toi, tu t’y croirais. Quand fait-on la guerre ? Hainaut, Brabant, Artois, où sont vos oriflammes ? Et puis, à peine le temps de rêver de batailles et de gloire, tu te retrouves là-haut sur la route du plateau. Tu vois les champs de maïs, tu vois les champs de blé tout jaunes et tout coupés, la moisson déjà faite. Et tu vois des tracteurs qui travaillent tout au loin et tu vois des chevaux. Sur la route toute droite filent les estafettes. C’est le temps des récoltes. Tout le travail des champs de l’année écoulée se joue en ce moment. Tous les villages s’activent. Et toi qui rêvais de batailles et de gloire. Et puis soudain, en bordure d’un champ, tu vois une petite route avec un petit panneau “route de Camp d’Ost”. Et là tu ressouris. Où sont les oriflammes ? Brabant, Hainaut, Artois ! Seigneur, sus à l’ennemi, je suis le fidèle vassal.

 

J’imagine facilement avoir écrit cette lettre il y a plus de trente ans alors que je parcourais à vélo les routes du Vexin dans l’enthousiasme de la découverte. Cette lettre à mon père, je l’ai écrite hier. »

 

 François Gastineau

 Le Temps des erzats

L’Escampette, 2007


Huitième page pour fêter les 20 ans de L’Escampette

mercredi, 06 mars 2013

Jacqueline Royer-Hearn, « Alba »

9782914387514.jpg« Se glisser désespérément dans les mots des autres comme, autrefois, dans les chaussures rouges à talons de ma mère, celles que j’espérais le plus éperdument habiter. Sentir le vide, ballant, et les talons claquer et traîner sur le sol, comme bégayer, balbutier.

 

Je rêve qu’un amour me donne des mots, ou des linges ou du sang ; mais qu’ils me soient donnés. Offrandes de mes songes : je me vois entourée, engloutie même, comme une cathédrale, ou ensevelie, comme un fugitive de Pompéi.

 

En lisant, en aimant, en écrivant, éclosent des bourgeons, des images vraies et des fleurs irréelles. De même, petite, je mariais les gerbes des rideaux de ma chambre d’enfant avec les natures mortes de la maison, et avec quelques fleurs des champs, épervières orangées et marguerites, cueillies pour ma mère, mais jamais offertes.

 

À l’heure où la neige, océane, se déchire en toile délavée, le monde vire au bleu pour quelques instants. Et cette heure mélancolique se répand, furtive, dans les encres de mes lettres et dans le pouls délicat des veines bleutées, égarées à la surface de mon corps.

 

Chaque récit, chaque confidence apporte son cortège de noms de lieux et de personnes. Et il arrive que la rencontre de deux inventaires, déjà, étonne et ravisse. En récitant simplement quelques prénoms fanés, les lieux-dits du pays natal, les patronymes de lignages lourds et troubles, les noms de villes rêvées, d’un fleuve et d’une rivière dont les eaux ne se mêleront jamais, en les croisant comme les brins d’une tresse, s’entend parfois la rumeur d’un amour. »

 

 Jacqueline Royer-Hearn

 Alba

L’Escampette, 2004


Septième page pour fêter les 20 ans de L’Escampette

dimanche, 03 mars 2013

Kiril Kadiiski, « Nouveaux sonnets »

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Le Graal

 

à Jacques Chessex

 

« Des lambeaux de brume pendent aux branches,

comme si des anges avaient fui à travers ces bois

dénudés… pour se sauver… mais de qui ?

Le monde n’est-il pas à nouveau ressuscité ?

 

Est-ce un immense soleil qu’on voit flamber entre les ramures des cerfs aux abois,

ou serait-ce le Graal retrouvé (enfin ! et par toi !)…

Que ne pouvait-il illuminer nos âmes réputées immortelles,

comme il réchauffe à présent nos corps toujours plus morts.

 

Ô mur de crânes mouillés liés d’un mortier d’écume,

le temps lui-même ne saurait le franchir,

puisqu’il gît encore ici, dans la prison de la vie…

 

Et dans l’épaisse forêt, éclairée par le soleil d’un jaune gazouillis,

la rivière charrie des blocs de glace — dalles funèbres renversées

d’innombrables vérités mortes et de mensonges ressuscités. »

 

 

Kiril Kadiiski

 Nouveaux sonnets

 traduits du bulgare par Sylvia Wagenstein

 peintures Nikolaï Panayotov

L’Escampette, 2006


Sixième page pour fêter les 20 ans de L’Escampette

lundi, 25 février 2013

Bernard Manciet, « Jardins perdus »

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Il pleut dans les pins

 

« C’est immobile, c’est tout en lenteur. Il pleut dans les pins comme dans une sorte de passé, mais un autrefois qui entoure et qui comble. On n’est plus en soi-même, et jamais pourtant on ne fut plus proche de soi. Ce n’est pas un murmure, ni une voix, mais la pâleur d’une voix. C’est comme une âme continue. On ne peut s’en défaire. On ne l’écoute ni ne la voit, mais on la guette dans ses paroles sans tristesse ni gaieté. On ne pense à rien.

 

Ici, il n’y a pas de pourquoi, ni de raison d’espérer. Vivre ici, c’est vivre de loin. C’est croître à couvert comme les fougères, comme le sable, remuer à peine comme, sourdement, la tempête à l’ouest. La pluie appelle en zozotant, mais on lui a répondu, il y a bien longtemps déjà. De plus profond que l’amour, comme si l’on avait aimé. Et, plus loin, encore d’autres lignes d’humilité. De la pluie on est la demeure, avec son brouillard et son évidence. On est inutile. »

 

 Bernard Manciet

 Jardins perdus

 traduit de l’occitan par Guy Latry

L’Escampette, 2005


Cinquième page pour fêter les 20 ans de L’Escampette

samedi, 23 février 2013

Sandra Moussempès, « Acrobaties dessinées »

sandra moussempès, acrobaties dessinées, l'attente

« lorsque je me questionne je pense à penser à ma place je pense avec mes lèvres je souris mais je réfléchis sans penser en fait la pensée parle à ma place le son de mes lèvres n’existe pas si ce n’est dans la fiction sonore je voudrais vous parler je voudrais tout dire mais tout dire entraîne une réalité qui n’est plus ma façon de dire et d’être et si un film obscurcit mon champ de vision je pense alors qu’il s’agit d’un remake je pense aussi aux sous-titres aux langues lues entendues apprises je pense en pensée disent-ils pour ouvrir leurs lèvres ils clignent des yeux ma bouche est ouverte à présent je présélectionne une pensée je pense à votre place je me divise en pensée dans mes rêves la pensée s’inscrit tout au long des visages les couleurs ont une pensée propre qui remplit chaque plan en mode plein écran on voit les lèvres des acteurs on voit qu’ils ne pensent pas les acteurs ne pensent pas puisque leur vie est une contrainte momentanée une photographie de miroir sans tain les acteurs jouent à l’écran tandis qu’hors champ l’acteur pense au rôle il est donc hors du rôle et je me désigne parfois comme actrice de ma pensée pensée, pensée parlée, pensée pensée à l’instant puis décrite tant bien que mal, je me désigne alors que ceux qui pensent recevoir mes confidences n’ont rien entendu ne m’ont pas vue, ceux-là ont des idées mais pas de pensée propre, ce pourquoi la pliure des commissure entraine une réponse affirmative

 

j’aime bien les voix pouvait-elle dire j’aime bien ne pas synthétiser ne pas raconter ne pas retracer au lieu de me taire, je m’interroge et ma réponse est une question qui devient le remake de ma précédente vie supposée, suivez le son qui sort de mes lèvres en différé suivez ce qui en sort en pensée pensez-vous alors que l’on peut devenir une personne qui reviendra que l’on peut revenir en pensée dans la pensée de ceux qui vous questionnent ? »

 

Sandra Moussempès

Acrobaties dessinées & cd Beauty Sitcom

L’Attente, 2012


photographie © A. Donadio

lundi, 18 février 2013

Christian Garcin, « Les Cigarettes »

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le coupe-ongles

 

« un concert de voix fines s’éclipse tout à coup

et face à moi ce mur uniformément ocre

d’où parvient assourdi un programme télé

de jeux pauvres à millions et musiques clinquantes

vient poser sur le tamis clair du soir

et l’odeur enfantine des poivrons frits

l’ovale de ton visage à Bergame sous le

rideau à claire-voie de tes cheveux mouillées

légèrement penché sur moi à la fenêtre

chambre huit de cet hôtel bric-à-brac

véritable brocante truffée de dessins statuettes

objets hétéroclites exotiques diplômes

où consciencieusement sur un fond de mur jaune

zébré de cette vieille gouttière itinérante

qu’on pouvait croyait-on toucher rien qu’en tendant le bras

assiégée doucement par ces rengaines à la télévision

d’une voisine vieillarde et sourde

ton visage sérieux incliné sur mes doigts

tu me coupais les ongles et j’embrassais ton cou »

 

Christian Garcin

 Les Cigarettes

 L’Escampette, 2000

 

 Quatrième page pour fêter les 20 ans de L’Escampette

lundi, 11 février 2013

Eduardo Lourenço, « Montaigne ou la vie écrite »

 

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« À première vue, l’aventure “littéraire” — mais elle est un peu plus que cela — de Montaigne ressemble à celle à venir, toute proche de la sienne dans le temps, celle de Don Quichotte. Pour tous les deux, la naissance a lieu à l’ombre, ou plutôt à l’intérieur du Livre. Mais la démarche est inversée. Don Quichotte veut que la réalité se conforme au texte où sa vie idéale est déjà vécue. Cette vie idéale, d’ailleurs, ne lui appartient pas en propre. Elle est la forme pure de la réalité dont le modèle n’est autre que Notre Seigneur Jésus Christ, comme l’a bien compris Unamuno. Il faut faire descendre la vérité, du ciel sur la terre, au moment où elle s’éloigne. La défaite et la désillusion sont assurées d’avance. Montaigne — enfant ébloui et enchanté par les Métamorphoses comme nos enfants par Tintin, l’adulte trouvant chez Sénèque ou Platon sa nourriture idéale — lit et découvre le Livre comme livre, autrement dit, comme jeu de fiction. Mais cette fiction a la propriété de le rendre “réel”, et de le soustraire à l’ennui ou à la contrainte des obligations qui l’empêchent d’être libre et heureux. Toute sa vie a été modelée par le principe du plaisir. Cet homme qui passe pour le plus attentif à la trivialité, qui voudrait presque être pris pour Sancho, est rêveur forcené. “Mon royaume pour un cheval” est une trouvaille de son plus génial lecteur, mais sa devise fut bien moins celle, devenue cliché, de la suspension de son jugement que celle de “mon royaume pour un coin de rêve”. Dans sa langue de seigneur de sa volonté et de ses mots, il a appelé ce coin de rêve “son arrière-boutique”, ce lieu où il peut se retirer à loisir, ce lieu que personne d’autre ne peut occuper, espace de nudité du corps et de liberté de l’esprit, pure et bienheureuse solitude. Comme un livre, précisément. Je crois que personne avant lui n’a su, avec une aussi parfaite science, que ce sont les livres qui nous lisent. Il en va de même de la parole qui ne vit que de l’écho qu’elle suscite : “la parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l’escoute”. Toutefois, pour se dire le plus universellement possible il faut “s’écrire”, il faut devenir Livre, moins pour s’écouter que pour écouter l’autre, le monde ou l’autre soi-même auquel nous n’accédons qu’en transcrivant de la façon la plus directe et la plus drue le Livre que nous sommes. Ce n’est pas la réalité qui attend du Livre son salut, comme le croit Don Quichotte, c’est le Livre, quand il retrouve dans le réel sa fiction, qui nous libère, tous ensemble, de la réalité et de la fiction. Ce que Montaigne a compris, c’est qu’aucune réalité n’est plus fictionnelle que notre propre réalité, que le livre qui aurait un tel dessein — comme c’est le cas des Essais — serait, sur le mode de l’anti-fiction délibérée, le plus fictionnel des livres. »

 

Eduardo Lourenço

 « Montaigne ou la vie écrite »

 in Montaigne 1533-1592

 accompagné d’un texte de Pierre Botineau, « L’Exemplaire de Bordeaux »

 et de photographies de Jean-Luc Chapin

 L’Escampette/Centre régional des lettres d’Aquitaine, 1992

 repris seul sous le titre Montaigne ou la vie écrite

 L’Escampette, 2004

 Troisième  page pour fêter les 20 ans de L'Escampette