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Un nécessaire malentendu - Page 11

  • Pascal Quignard, «  Désenchanter »

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     « […] Tout homme qui œuvre est un juste. Comment son art justifie-t-il l’artisan ? L’homme qui œuvre à sa chose encore inexistante est justifié par l’émotion improviste qu’il lui arrive d’éprouver en regardant ce qu’il a fait autrefois.

    Quand nous inventons, la surprise de l’invention échappe, puisque nous la préparons et que nous l’ajustons. Mais le temps s’écoule. Et, alors que nous n’avons pas conservé la mémoire de sa fabrication laborieuse, elle nous a surpris. Ce destin où les sources se mêlent nous approche de l’impétuosité de la source. C’est cette proximité au chaos qui nous juge. C’est notre seul juge. Nous ne pouvons pas en vérité nous faire un mérite de la joie qu’elle nous a délivrée en retour. Ce qui nous console dans ce que nous avons fait n’est pas la reconnaissance des hommes, ni l’instant de la vente et le produit qui en résulte, ni l’admiration de quelques-uns, mais l’attente de ces retours imprévisibles. Ce n’est pas un autre monde ou une postérité dans les siècles qui nous animent : c’est cet oubli de ce que nous avons fait et qui revient sur nous comme une lumière neuve, qui promet notre vie à un court-circuit d’ébahissement et d’anéantissement de nous-mêmes. Ce sont des extases. Nous nous faisons un bonheur de nous perdre dans nos œuvres. Les journées passent alors à la vitesse d'une foudre qui tombe. Alors nous pleurons des pleurs qui ne nous sont plus personnels et qui se fondent au premier Déluge que les dieux assourdis envoyèrent. Nous nous engloutissons.

    […]

    J’ai les doigts vides.

    Je ne supporte ni ordre, ni sens, ni paix. Je ramasse les séquelles du temps. Je mets en lambeaux les règles du passé et du présent que je n’ai jamais comprises.

    Logos voulait jadis dire “collecte”. Je collecte les décombres, les trouées de lumière fugitive,

    les “intervalles morts”,

    l’intrus et le désorienté,

    les sordidissima de l’antre : la nuit est le fond des mondes. Tout va au non-langage. J’ai essayé de faire revenir des choses qui étaient sans code, sans chant et sans langage et qui erraient vers la source du monde. Il fallait penser jusqu’à l’absence d’issue d’une fonction prédatrice vide. J’aurais voulu relancer l’épidémie d’anachorèse des anciens Romains, lorsque Auguste imposa dans le sang l’empire, ou l’exil baroque des Solitaires que Rome, le ministère et le roi pourchassaient et désiraient éradiquer, perturbant les images que les historiens avaient construites, je ne m’y serais sans doute pas pris autrement. J’aimerais avoir tout replongé dans une espèce d’activité mythique.

    Naître ne sert aucune cause et ne connaît pas de fin : certainement pas la mort.

    Il n’y a pas de fin parce que la mort n’achève pas. La mort ne termine pas : elle interrompt. […] »

     

    Pascal Quignard

    « IXe traité, Désenchanter »

    La haine de la musique

    Calmann-Lévy, 1996

  • Millième page : Pierre Bergounioux / Sophie Chambard, « ARTIS SIMIA NATURA »

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    C’est un fait aussi ancien que la vie, sans doute, que les apparences trompeuses qu’elle adopte pour assurer sa propre conservation. Du jour qu’ont surgi les premiers prédateurs, leurs proies potentielles ont développé une gamme infinie de moyens de défense, d’esquive ou de dissimulation qui laissent confondus les hommes que nous sommes, l’espèce symbolique par excellence. Les formes, les coloris du règne animal, il en est redevable — et nous qu’ils remplissent d’admiration — à la nécessité, sous peine de mort, de paraître autre qu’on est. La phyllie, le phasme se donnent pour une feuille, une brindille. Nous en avons tiré la leçon. C’est la forêt de Birnham en marche vers le château de Macbeth, toutes les espèces de camouflage, depuis que « le feu tue ».

    On ne peut manquer de trouver quelque peu ironique la fantaisie qu’il a pris à Araschiana levana de mimer une carte géographique. Après que nous nous sommes ingéniés à copier la nature, à en relever les contours, la teneur, un petit papillon se mêle d’imiter ce produit hautement élaboré de la culture.

    Artis simia natura.

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    Ce livre d’artiste a été réalisé à 6 exemplaires sur vélin d’Arches, dans la collection Le singulier imprévisible, en octobre 2018.
    Il est ici reproduit avec l’amicale autorisation de Sophie Chambard & de Pierre Bergounioux à l’occasion de la millième page du blog Un nécessaire malentendu, qu’ils en soient mille fois remerciés.

  • Durs Grünbein, « Deux poèmes »

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    DR

     

    « Un mouvement

     

    Ce petit coup de vent éphémère, tourbillon aérien

         infinitésimal, quand un

             moineau effrayé s’envola sous

                   mon nez, déjà il était

     

    hors de vue, et une des

                   feuilles les plus légères le suivit déchiquetée dans

                        son sillage. (1988)

     

    D’un livre des faiblesses

     

    Un gigantesque agenda, cette vie –

    Si différente de ce qu’on attendait, et pourtant telle.

    Nous nous voyons, en fermant les yeux,

    Dans un ascenceur qui passe par les années comme par des étages.

    Souvent, quelqu’un descend en route, court dans le couloir

    À la rencontre de lui-même, son propre double.

    On trébuche une moitié du chemin, on frappe à la mauvaise porte

    Parce qu’un cœur est dessiné dessus. Et alors –

    S’affaisser d’épuisement fait tellement de bien.

     

    Chaque jour à présent un pétale tombe

    Du bouquet de fleurs délirant qui, hier, manquait

    De faire exploser le vase par sa splendeur.

    Hortensias bleus, anémones sauvages, tulipes noires –

    Tout ça à l’air d’une improvisation libre :

    Études pour un piano d’enfant – vers inconsistant.

    Et cette inconsistance veut dire : nous mourons

    Imperceptiblement ; et soudain nous prenons plaisir

    À vivre comme si nous étions immortels,

    Alors que l’écriture nous endigue et que le moindre

    Mot est crucial. Alors vas-y,

    Écris un livre sur tes faiblesses quotidiennes. (2017) »

     

    Durs Grünbein

    Presque un chant

    suivi de « Notes sur moi-même » par l’auteur

    Traduits de l’allemand et présenté par Jean-Yves Masson & Fedora Wesseler

    Coll. Du monde entier, Gallimard, 2019

  • Su Tung po, « Puisant de l’eau dans la rivière pour préparer le thé »

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    « l’eau vive a besoin d’un feu vif pour bouillir

    je me rends au rocher où l’on pêche pour puiser dans l’onde profonde et limpide

    avec une grande calebasse emprisonnant la lune, je la transvase dans la jarre

    avec une petite louche je remplis la bouilloire nocturne d’eau de la rivière

    quand frémit le thé une écume neigeuse se forme

    au moment où l’on entend le vent dans les pins*, il faut tout de suite servir

    les entrailles desséchées pas encore complètement humidifiées, j’arrête à la troisième tasse

    assis, j’écoute dans la ville déserte les coups longs et courts qui annoncent l’heure »

     

    * l’expression « on entend le vent dans les pins » signifie que l’eau commence à frémir — elle est parfois augmentée de « et la pluie dans les cyprès »

     

    Su Tung po (Su Che) ­ — 8 janvier 1037- 24 août 1101

    in L’extase du thépoèmes chinois

    Traduits par Cheng Wing fun & Hervé Collet

    Moundarren, 2002

    https://moundarren.com/livre/lextase-du-the/

  • Dušan Matić, « Chambre d’hôtel »

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    « Au cours de la nuit un homme se réveille, soudain, dans une ville inconnue, dans une chambre d’hôtel inconnue. L’homme entrouvre les volets de la fenêtre. La nuit est paisible.

    Des pas inconnus.

    Pour la première fois, l’homme se voit autre : inconnu.

    D’où lui vient ce corps ? La nostalgie qui l’accompagne ? Les passions ? L’homme allume la lampe. Il contemple son corps. C’est la première fois qu’il voit ce corps. Il marche. Il voit son ombre sur le mur.

    En quel lieu ? ce personnage ? ce corps ? ces souvenirs inconnus de lui ? ces pensées ? sa stupeur ? Où descend-il maintenant ? N’est-il pas le témoin inconnu, de ces pas, de sa propre chute ?

    Plus un bruit.

    L’écho des pas inconnus se fait entendre à nouveau. Qui portent-ils ? Où se presse celui qui marche ?

    L’homme retourne à ses souvenirs. Aucune trace de souvenir. Ils sont vides, vidés – flacons vides qui auraient pu (qui auraient dû) être pleins. Qui détient l’eau potable du souvenir ? Ne reste-t-il que ces formes vides ?

    Seule est réelle cette obscurité autour de lui, autour des souvenirs, autour de ce corps inconnu.

    Qui habite ce corps ? Les passions, celle de la nuit d’abord, puis les autres, passions dévorantes qui disparaissent, sitôt présentes. Que faut-il faire ? Que doit-il faire pour éteindre ce feu, celui des souvenirs, des pensées, le feu insatiable des passions.

    Au-dehors, le bruit des pas a cessé. C’était donc lui-même celui-là qui marchait sous la fenêtre. Où courait-il ? Pourquoi fuir ? Fuir cette ombre sur le mur, ce corps.

    De nouveau, les pas.

    Qui donc à son réveil imagine cet inconnu ? Pourtant, l’homme est sans besoins, sans désirs, absent. Où situer cet impossible passé : la vie ?

    Ne pas aller jusqu’à cette ombre, là, sur le mur. Ne pas croire à ses pas, à ses désirs, à ses passions, à cette lampe qui le projette là, sur le mur.

    Quels témoignages ? Que faire de celui qui ne peut ni ne sait plus dormir ? que faire de cette impitoyable renaissance ?

    Sur la rive enfin déserte, il “est” à peine ce corps, cette ombre esquissée, aussi intouchable que son corps, lointaine, qui disparaît dans ce lieu qu’il ne peut ni ne veut circonscrire. À chaque nuit, pour chaque réveil, le démon de sa nuit – plus et moins qu’un homme, plus et moins qu’une ombre. Et ce dernier même, il ne le hait point.

     

    Pour la première fois, l’homme s’est à lui-même apparu – ombre incertaine, l’ombre d’un rêve. Semblable à cette voix, en lui, en moi, proche de moi, la voix d’un autre, en tous cas.

    Cela, je l’ai compris tout de suite.

    Toujours ce masque, sur le visage, collé à ses tempes. Je marche, porteur de ce masque – et, chaque fois, un masque différent qu’il ne reconnaît pas. […] »

     

    Dušan Matić,

    « Chambre d’hôtel »

    La porte de nuit – songes et mensonges de la nuit II

    Traduit du serbe par André Dalmas

    Illustrations de Gérard Titus-Carmel

    Fata Morgana, 1973

    http://www.fatamorgana.fr/livres/la-porte-de-nuit

  • Vadim Kozovoï, « Hors de la colline »

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    litographie de Henri Michaux

     

     

    « Entre deux points de douleur, la poésie est la voie la plus courte. Courte tellement qu’à son coup solitaire tombe décapité le temps.

     

     

    Il reste

     

    Seul mon pin qu’il soit près de ta montagne

    les ailes rognées ni ne tourne la tête

    limpide est sans cils la merveille citadelle

    aux aiguilles des yeux en coulisse de colombe

    est-ce au fils de bâtir par vallées décrépites ?

    leurs saisons s’enlisent et leur siècle croule…

    ériger à nouveau sous l’orage proche ?

    les lointains on y touche foules se resserrent…

    si tant est vu tordu dilapidé en miettes

    filouté flûté tout sauf la limpide

    près de la montagne seul mon pin reste

    sans tourner les yeux au passé quittes

    à scruter quelle merveille et rien tête à dire

    rien de plus aux ailes rognées au cimeterre

     

     

    Ton aile

     

    Aile de hölderlin en détresse flottant par sa propre seule faute d’illimité

    d’une faille timide m’a effarouché au point de l’aube l’argileuse fente

    car la veille au soir dans les purs-étangs nous avions moi et mioche mon petit

    vu un hippopotame tenter ivre noir d’abreuver un cygne plus noir vêtu

    fut verdâtre la brute aux souliers tordus qui sous hardes sans indices d’âge

    étirait à bleuir craquelées serrant les babines au nuage frissonneux de sang

    que son âme à vau-l’eau de s’ouvrir transie pourchassait au loin bouche volcanique

    et souffrait de la noire inaccessibilité du bec noir sous la tienne seule en détresse »

     

    Vadim Kozovoï

    Hors de la colline

    Version française de l’auteur avec la collaboration de Michel Deguy et de Jacques Dupin

    Illustrations de Henri Michaux

    Postface de Maurice Blanchot

    Hermann, 1984

  • Yves Bonnefoy, « Deux poèmes »

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    DR

      

    «  L’arbre, la lampe

     

    L’arbre vieillit dans l’arbre, c’est l’été.

    L’oiseau franchit le chant de l’oiseau et s’évade.

    Le rouge de la robe illumine et disperse

    Loin, au ciel, le charroi de l’antique douleur.

     

    Ô fragile pays,

    Comme la flamme d’une lampe que l’on porte,

    Proche étant le sommeil dans la sève du monde,

    Simple le battement de l’âme partagée.

     

    Toi aussi tu aimes l’instant où la lumière des lampes

    Se décolore et rêve dans le jour.

    Tu sais que c’est l’obscur de ton cœur qui guérit,

    La barque qui rejoint le rivage et tombe. 

     

    Une voix

     

    Combien simples, oh fûmes-nous, parmi les branches,

    Inexistants, allant au même pas,

    Une ombre aimant une ombre, et l’espace des branches

    Ne criant pas du poids d’ombres, ne bougeant pas.

     

    Je t’avais converti aux sommeils sans alarmes,

    Aux pas sans lendemains, aux jours sans devenir,

    À l’effraie aux buissons quand la nuit claire tombe,

    Tournant vers nous ses yeux de terre sans retour.

     

    À mon silence ; à mes angoisses sans tristesse

    Où tu cherchais le goût du temps qui va mûrir.

    À de grands chemins clos, où venait boire l’astre

    Immobile d’aimer, de prendre et de mourir. »

     

    Yves Bonnefoy

    Pierre écrite

    Mercure de France, 1965

  • Malcolm Lowry, « Deux poèmes »

    malcom lowry,deux poèmes,pour l'amour de mourir,j.-m.lucchioni,bernard noël,júlio pomar,le milieu,la différence

    © Júlio Pomar

     

    «  Poème bizarre

     

    J’ai connu un homme sans cœur :

    Il dit que des enfants le lui ont arraché

    Et l’ont donné à un loup affamé

    Qui s’est enfui l’emportant dans sa gueule.

    Et les enfants ont fui avec l’instituteur ;

    L’animal aussi s’est enfui bien vite,

    Et derrière lui, bizarre poursuite,

    Titubait encor cet homme sans cœur.

    J’ai vu cet homme l’autre jour,

    Gonflé d’un orgueil ridicule,

    Le cœur remis en place et la mine égayée ;

    À son côté, tout radouci, trottait le loup.

     

     

    Pierres blessées

     

    Parfois l’enfant ne sait pas dire son chagrin,

    Mais il entend, le soir, les étranges présages

    Qui annoncent aux pierres blessées, à même le sol,

    Leur libération, ou il apprend que les pierres

    Cœurs brisés, ont parfois l’éclat dur d’un langage.

    Le bruit de la mer rugit au vestiaire

    — Et un reproche ; mais cela même est rassurant :

    Un reproche de moins entre lui et la mort…

    Et là, sur le tapis devant la cheminée,

    Il regarde l’enfer et voit son avenir

    — Qui sait, peut-être une chambre de chauffe ? —

    Pourtant l’enfant, je pense, a connu des fous-rires

    (On dit que de la vie ce sont les seuls remèdes),

    Et puis, n’eût-il pas survécu,

    Saurait-il que Rimbaud a connu ces chagrins,

    Rimbaud dont l’âge d’homme aussi, comme le sien,

    Fut déserté d’amour et privé de langage ? »

     

    Malcolm Lowry

    Pour l’amour de mourir

    Traduit par J.-M. Lucchioni

    Préface de Bernard Noël

    Goauches découpées de Júlio Pomar

    Coll. Le Milieu, éditions de la Différence, 1976

  • Charles Cros, « La vie idéale »

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    Autoportrait de Charles Cros

     

    «  à May

    Une salle avec du feu, des bougies,

    Des soupers toujours servis, des guitares,

    Des fleurets, des fleurs, tous les tabacs rares,

    Où l’on causerait pourtant sans orgies.

     

    Au printemps lilas, roses et muguets,

    En été jasmins, œillets et tilleuls,

    Rempliraient la nuit du grand parc où, seuls

    Parfois, les rêveurs fuiraient les bruits gais.

     

    Les hommes seraient tous de bonne race,

    Dompteurs familiers des Muses hautaines,

    Et les femmes, sans cancans et sans haines,

    Illumineraient les soirs de leur grâce.

     

    Et l’on songerait, parmi ces parfums

    De bras, d’éventails, de fleurs, de peignoirs,

    De fins cheveux blonds, de lourds cheveux noirs,

    Aux pays lointains, aux siècles défunts. »

     

    Charles Cros

    Le coffret de santal — 1873

    in « Œuvres complètes »

    Jean-Jacques Pauvert, 1964

  • Alain Veinstein, « De loin »

    alain veinstein,

    DR

     

    « De loin, avec l’enfant,

    non pas avec les mots.

     

    Enfermé là, comme autrefois,

    sans un mot, sans changement.

     

    Nul pas franchi, comme avant,

    et ce n’est qu’une partie du jour.

     

    * * *

     

    Personne au commencement.

    Cette chambre. Le silence. Impossible

    de savoir si le jour est gagné.

    Je cherche les mots d’une phrase perdue,

    une phrase du temps où je vivais

    de mon travail…

     

    * * *

     

    Bien plus tard, je ne sais plus le jour,

    pas un mot en retour, le silence,

    le poids d’une main

    comme jamais l’amour…

    Mon enfant (qui peut le dire ?)

    c’est possible, c’est donc possible –

    même un enfant

    dans cette chambre où nous grimaçons

    à cause du soleil.

     

    * * *

     

    Ӄvanoui de nous

    aux commencements…”

     

    “Je donnerais mon sang

    pour mettre fin

    au supplice…”

     

    Vers l’absence de soutien,

    revenir à la terre, l’étendue. »

     

    Alain Veinstein

    Même un enfant

    Le Collet de Buffle, 1988

  • Franck Venaille, « Pour en finir… »

    franck venaille,pour en finir…,ça,mercure de france

    DR

     

    Pour en finir, jamais souvenir d’enfance ce

    Garçon au tablier noir est-ce vraiment moi ?

    Pour en finir il faudrait que la faute, enfin,

    Soit reconnue telle : tout cela dans une odeur

    Forte de prêtre Le péché sent L’homme en

    Noir également N’y touchez pas ! Ne mettez

    Jamais plus votre chair contre celle de l’en-

    Fant Que vous ne prendrez plus sur vos genoux

    Pour finir, en terminer à jamais avec vous.

     

    * * *

     

    Nos blessures intimes demandent à s’asseoir près de

    Nous sur le banc, avec une sorte de tristesse avide

    Un besoin mélancolique de partager le chagrin du

    Temps Que pouvons-nous pour elles ? Que faut-il

    Leur dire ? Comment ne pas être touché par leur

    Silence ? Sont-elles à la recherche de l’absolu, là

    Où il se trouve ? Bercé par le corps qui souffre, lui,

    D’avoir à leur parler comme on le fait avec des

    Enfants fiévreux Dans un monde combien las !

     

    * * *

     

    Ô visages égarés sur la route du temps quand

    Le corps entier tentait de découvrir qui il

    Était vraiment Ô complicité de cette jeunesse

    Qui ne fut jamais mienne, combien maladroit à la

    Recherche des autres, voués, eux, à l’harmonie

    Et moi suffoquant sous les mots serrés en gorge,

    Ô gauche, amer, refusant tout contact avec la

    Vie généreuse, celle de deux inconnus mêlés

    Enlacés, découvrant ensemble les miracles ! »

     

    Franck Venaille

    Ça

    Mercure de France, 2009

  • Claude Margat, « Chant de l’arbre d’or »

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    © : les Yeux d'Izo

     

    « Un jour

    la bouche a nommé

    brume qui jamais ne se lève

    l’appui sans parole

    le souffle sans image

    combien de jours avant

    combien ?

     

    Il y eut ensuite

    cet autre jour

    millénaire de désirs et de peine

    entre ciel et sentier

    l’herbe gelée sous un vent blanc

    et dans les yeux

    de longues histoires d’aveugles

     

    Ailleurs

    un azur impeccable

    laissait suinter sang et sable

    présent passé qu’importe

    mur de soie ou feuillage d’or

    si s’interrompait le murmure des choses

    qui en retrouverait la mélodie ?

     

    Le regard va

    un autre au sein du même attend

    présence de chose

    remplace la chose

    mais n’en fait rien

     

    Le tourbillon de vent

    qui porte l’âme

    et fait voler à l’angle du vieux mur

    les feuilles mortes

    est comme aujourd’hui

    celui qui tourne

    dans le creux de ta main

    il parle

    mais qui l’écoute ?

     

    On dit en effet qu’un jour parfois

    le temps cesse d’aller

    mais est-ce d’aller qu’il cesse

    ou de venir

    le temps ?

     

    Dans l’âtre tout à coup

    le feu s’emballe

    au cœur du brasier apparaît

    la caverne où naquit

    l’immaculé Phénix

    chaque mot comme un nuage

    avance entre son ombre et son contraire

    chaque vivant

    vers sa propre absence

     

    Tout au loin

    tout au fond de

    l’hermétique mémoire s’affranchit

    l’écume de la vague où

    le rocher commence

    à se pencher vers le caillou

    l’arbre vers l’air

    le ciel vers la terre

    la pensée vers son propre suspend

     

    On sait bien qu’il vient de loin

    le puissant appel

    on sait qu’il vient d’avant

    comme un grand vent d’espace et

    qu’à l’endroit où l’élan s’épuise et

    fait retour sur lui-même

    bat le temps juste

    le temps qui anime l’aile et porte

    la lumière où rien

    jamais

    n’est encore joué. »

     

    Claude Margat

    En marge d’une vie

    Préface de Bernard Noël

    L’Atelier du Grand Tétras, 2016

    en prime, le film consacré à Claude par les yeux d’Izo :

    https://www.youtube.com/watch?time_continue=8&v=KM1MODCix2A&feature=emb_logo