Jean Daive, Intégrale et latéralité, Jean-Pierre Bertrand, Une approche phénoménologique
Malgré ses deux titres et ses deux auteurs le cipM publie bien un seul livre constitué de trois éléments : un trait sinueux de Jean-Pierre Bertrand, des réflexions (des poèmes) de Jean Daive, un entretien entre Jean Daive et Jean-Pierre Bertrand, le tout discontinu, d’arrêts en reprises, vers la rencontre, vers la fin provisoire du trait, du livre.
Il faut voir l’extraordinaire travail de Jean-Pierre Bertrand — miel, citron, papier, mine de plomb ou graphite, acrylique, plexiglas, boîtes à sel en fer blanc, or, sucre, cirage, eau chaude… entremêlements sans fin —, travail poursuivi de jour en jour, jusqu’à, par exemple, dans la chapelle de la Salpêtrière, l’installation dans l’exposition de citronniers autour d’un miroir octogonal. Ce travail est sans équivalence, à l’écart, en équilibre, et échappe le plus souvent à l’interprétation ce qui n’est pas pour me déplaire. Ainsi du trait à la mine de plomb qui traverse ce livre, s’interrompt, reprend, dont on peut soupçonner qu’il a été fait en ne levant la main qu’une fois afin de mieux contraindre le livre à l’explosion, à donner aux textes l’espace infini — aussi mince que l’air entre deux feuilles — « Mon travail a à voir avec le papier. ». Ce travail n’est ici visible qu’à travers les mots et ce mince trait de crayon mais il est aisé de le découvrir ailleurs.
« C’est le propre de l’œuvre d’art : une démultiplication de par le monde. Il n’y a plus de livre, il n’y a que des pages sans ordre. La notion de charnière est liée à l’arrivée du livre, à l’alliance judéo-chrétienne. Je veux dire que l’alliance commence avec le livre. Dans l’Ancien Testament, la charnière était invisible. L’arrivée du livre se fait avec la charnière. Ce que je montre n’est ni le rouleau, ni le livre, mais les pages d’un livre démultiplié de par le monde. » En ceci, Intégrale et latéralité me semble pouvoir être considérée comme la pensée visible de l’artiste. Son audace aussi, la multiplicité de ses travaux, de ses approches — peintre — ce n’est pas aussi simple : « beaucoup de mes pièces s’appellent “mixed mediums” » —, écrivain, photographe, cinéaste. L’entretien qui date de 1985 à l’occasion d’une exposition à Beaubourg — est publié pour accompagner l’exposition « De ce qui se fera, De ce qui sera fait » que le cipM a proposé du 21 mai au 27 juin 2010 — et on découvre Jean-Pierre Bertrand à travers ce que Jean Daive l’amène à dire, sans peser, ni le presser jamais — soulignant dans ses textes en aparté ce qui lui semble la véritable chimie de l’œuvre. Crusoë — source, on s’en souviendra comme d’un élément fondateur d’un travail où l’accélération, l’imprévu, l’idée, la forme, la surface — « une idée c’est déjà énorme, une forme, c’est énorme » — sont les éléments d’une histoire, d’un conte, résolument risqué, résolument moderne — au sens rimbaldien.
Claude Chambard
Jean Daive, Intégrale et latéralité/ Jean-Pierre Bertrand, Une approche phénoménologique
cipM
88 p. ; 50 €
Cette chronique a paru une première fois dans CCP n° 20
Certains, au seuil du recueil, se contentent de rassembler. Jean-Paul Michel ne saurait se contenter de cela. Tel un savant jardinier, il taille, arrose, bouture, plante, rempote, greffe… C’est que Je ne voudrais rien qui manque, dans un livre est un ensemble marcescent, dans lequel l’auteur reprend, réordonne, coupe, ajoute, retranche, accole, exhume, disperse pour mieux réunir les textes qui composent son œuvre depuis l’orée des années 80 jusqu’à l’an 2000 – les précédents (1976-1996) étant réunis dans Le plus réel est ce hasard et ce feu, chez le même éditeur en 1997, édition revue et corrigée en 2006 – et que l’on a lu – différents – au fur et à mesure de leur parution, à quoi s’ajoute, ici, des cahiers inédits, pages sorties du purgatoire, lignes venues des limbes de textes improbables, abandonnés, à peine commencés peut-être.
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« Si vous m’entendez, c’est que je serai morte depuis longtemps. »

« Les entrailles de l’âme qui ouvrent les plaines sans lier les convois qui l’enlacent entendent le pas du vent
carnet des morts
« Lire est une vie surnuméraire pour ceux à qui vivre ne suffit pas. Lire me tenait lieu de tous les liens qui me manquaient. Les personnages de romans, et les auteurs qui devinrent bientôt mes personnages de prédilection, étaient mes amis, mes compagnons de vie. Companion-books. Dans les heures d’esseulement et d’abandon, comme dans les heures de solitude épanouie ou dans celles où je jouissais d’une présence à mes côtés, lire fut toujours l’accompagnement — comme on dit en musique — indispensable.
« Si c’était cette notion du temps incorporé, des années passées non séparées de nous, que j’avais maintenant l’intention de mettre si fort en relief, c’est qu’à ce moment même, dans l’hôtel du prince de Guermantes, ce bruit des pas de mes parents reconduisant M. Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, intarissable, criard et frais de la petit sonnette qui m’annonçait qu’enfin M. Swann était parti et que maman allait monter, je les entendis encore, je les entendis eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le passé. Alors, en pensant à tous les événements qui se plaçaient forcément entre l’instant où je les avais entendus et la matinée Guermantes, je fus effrayé de penser que c’était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s’éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l’écouter, je dus m’efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi. Pour tâcher de l’entendre de plus près, c’est en moi-même que j’étais obligé de redescendre. C’est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais que je portais. Quand elle avait tinté, j’existais déjà, et depuis, pour que je l’entendisse encore ce tintement, il fallait qu’il n’y eût pas eu discontinuité, que je n’eusse pas un instant cessé d’exister, de penser, d’avoir conscience de moi, puisque cet instant ancien tenait encore à moi, que je pouvais encore retourner jusqu’à lui, rien qu’en descendant plus profondément en moi. Et c’est parce qu’ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment, parce qu’ils contiennent tant de souvenirs de joies et de désirs déjà effacés pour eux, mais si cruels pour celui qui contemple et prolonge dans l’ordre du temps le corps chéri dont il est jaloux, jaloux jusqu’à en souhaiter la destruction. Car après la mort le Temps se retire du corps, et les souvenirs, si indifférents, si pâlis, sont effacés de celle qui n’est plus et le seront bientôt de celui qu’ils torturent encore, mais en qui ils finiront par périr quand le désir d’un corps vivant ne les entretiendra plus.
David Gascoyne