UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

jeudi, 01 juillet 2010

Pierre Cendors

cendors.jpg« Conséquence de la dernière guerre, les partages de territoire déséquilibraient l’économie depuis déjà quelques mois quand la crise éclata. Endsen était loin d’imaginer que du chaos allait émerger cette ville dont ses poèmes avaient fixé la vision.

En effet, mon ami m’avait confié à plusieurs reprises son incapacité à s’adapter à nos cités modernes. S’en éloigner, voire même s’affranchir de tout lien social, restait une perspective difficile à vivre :

“Je refuse qu’une société surindustrialisée prenne ma vie ne charge pour la rendre vivable”.

Et plus loin, en commentant son installation dans une ville d’Europe, il ajoute :

“Je ne peux m’accommoder de vivre ici à long terme. Ici ou ailleurs, cette ville ou une autre, c’est pour l’âme la même blessure invisible, une lente et silence hémorragie dont c’est encore notre humanité élémentaire qui est la victime. L’homme ne devrait pas y être cette fatalité, ce rouage activement inerte, mais le corps bien membré d’une vérité qui a retrouvé non seulement de l’altitude, mais qui a également gagné en latitude. Une telle ville existe-t-elle ? Si cela était, parcourir ses avenues suffirait à chacun pour s’y redécouvrir dans sa plus haute réalité.”

Et après d’autres observations, il conclut :

“Ce serait en l’homme, une capitale universelle. Et sur terre, le champ humain de notre âme.”

La routine de l’enseignement lui pesait de plus en plus. Quoiqu’il ne s’en ouvrît à personne, sa créativité languissait depuis quelques temps. Les productions de ces années de l’après-guerre consistèrent essentiellement en projets anciens qu’Endsen remania et fit publier à tirage limité. Certains semble-t-il, parus sous divers pseudonymes, demeurent inconnus à ce jour.

Un doute qui n’y figurait pas auparavant se fit jour dans ses poèmes. Ceux-ci paraissaient désormais émaner d’un espace fermé, d’une sorte d’abîme clos, pressurisé. Le ton de ses lettres se fit plus distant également. Une ombre était descendue sur sa plume :

“Tout ce qui m’entoure a cet aspect d’équilibre insatisfait. D’évidence fade. Ma vie est uniforme, les jours, sitôt commencés, se dissolvent…”

 

*

 

Remarqué encore une fois, comment mes pas me guident souvent aux lieux correspondant à ma “température” intérieure. Selon que j’ai besoin de quiétude ou d’animation – et avant même d’en énoncer en moi le désir –, je me retrouve dans telle ou telle rue de tel quartier. Parfois aussi, je reviens à moi dans des lieux si étranges que j’en oublie ce qui a pu m’y conduire.

 

Ainsi, ce soir, au centre de la Place de l’Autre Monde :

Ce bassin de pierre grise d’une circonférence de dix mètres. Un éclairage giratoire, immergé sous l’eau, laisse lentement apparaître au fond, la danse de corps d’hommes et de femmes en bronze.

La mobilité des lumières leur prête une vie étonnante. Certains ont la tête levée, leur visage semble me regarder depuis des profondeurs immémoriales.

Le monument s’appelle : énergie du silence. »

 

Pierre Cendors

L’Homme caché (romans)

Finitude, 2006

http://www.finitude.fr/

13:31 Publié dans Écrivains | Lien permanent

dimanche, 20 juin 2010

Annie Dillard

images-1.jpg« En écrivant chacun de ses livres, l’écrivain doit résoudre deux problèmes : d’abord, est-ce faisable ?  Ensuite, puis-je le faire ? Tout livre abrite une impossibilité intrinsèque, que l’écrivain découvre dès que son excitation initiale faiblit. Le problème est structurel ; il est insoluble ; voilà pourquoi personne ne pourra jamais écrire ce livre. Les nouvelles, les essais et les poèmes complexes posent aussi ce problème : le défaut structurel rédhibitoire que l’écrivain aimerait n’avoir jamais remarqué. Mais il l’écrit malgré tout. Il trouve certains moyens de minimiser la difficulté ; il renforce d’autres qualités ; il bâtit tout son récit en porte-à-faux au-dessus du vide, et ça tient. Et si c’est faisable, alors il peut le faire, et seulement lui. Car aucun des matériaux de ce livre ne suggère à un autre que lui ces possibilités de sens et de sentiments. »

Annie Dillard

En vivant, en écrivant

Traduit de l’américain par Brice Matthieussent

Christian Bourgois, 1996, rééd. « Titres » n° 80, 2008

14:36 Publié dans Écrivains | Lien permanent

samedi, 12 juin 2010

W. G. Sebald au Howald

images.jpg

Dernière séance de

Marcher sur la tête

13 juin 2010

W. G. SEBALD 
lectures par Marie Frering, Gérard Haller, Isabelle Baladine Howald et Edmond Lopez

PROGRAMME    •    11 h :    LECTURE ;    13    h :    DEJEUNER    pour    ceux    qui    le    souhaitent    (réservation obligatoire, jusqu’au samedi 12 juin inclus, Pierre Schoch, 03 88 08 35 95, instant@lehohwald.com) ; 14 h 30 : LECTURE. Lectures, 5 € chacune ou forfait avec déjeuner, 15 € • ACCUEIL • Marlies et Pierre Schoch, L’INSTANT, Chambres et tables d’hôtes, 39 rue du Eck, Le Hohwald

 

“[…] juste après le Nou­vel An, dans la perspective de la visite d’une commission de la Croix-Rouge prévue pour le printemps 1944 et envisagée par les instances compétentes du Reich comme une bonne occa­sion de dissimuler la réalité des déportations, allait être engagée ce qu’on appela une action d’embellissement, consistant pour les habitants du ghetto à venir à bout, sous l’autorité de la SS, d’un programme faramineux d’assainisse­ment : ainsi, on aménagea pelouses et chemins de promenade, cimetière paysagé avec urnes fu­néraires et columbarium, installa des bancs pu­blics et des panneaux indicateurs joliment ornés à la manière allemande, en bois sculpté, agré­mentés de décors floraux, on planta plus d’un millier de rosiers, créa une crèche et un jardin d’enfants avec frises en rinceaux, bacs à sable, pataugeoires, manèges ; quant à l’ancien cinéma Orel, qui jusqu’alors avait servi d’abri de fortune pour les plus vieux des habitants et où pendait encore du plafond, au milieu de la salle plongée dans la pénombre, le lustre gigantesque, il fut en quelques semaines transformé en lieu de théâtre et de concert, tandis que par ailleurs, avec des marchandises et matériels provenant des entrepôts de la SS, furent ouverts des maga­sins d’alimentation et d’articles de ménage, d’habillement pour dames et messieurs, de chaussures, linge de corps, valises et nécessaires de voyage ; désormais il y avait aussi une mai­son de repos, une maison de prière, une biblio­thèque de prêt, un gymnase, et l’on ne cessa d’améliorer et d’embellir, de scier, de clouer, de peindre et de vernir jusqu’à ce qu’arrive le mo­ment de la visite et que Theresienstadt, après qu’on eut une fois encore, au milieu de tout ce branle-bas, pour éclaircir les rangs en quelque sorte, expédié à l’Est sept mille cinq cents per­sonnes parmi les moins présentables, eût été transformé en décor potemkinesque propre à tourner la tête à plus d’un de ses détenus ou pour le moins à susciter en eux certains espoirs, métamorphosé en un Eldorado où la commis­sion, composée de deux Danois et d’un Suisse, lorsqu’elle fut promenée dans les rues selon un itinéraire et un minutage précis élaborés par la kommandantur et foula les trottoirs propres, frottés le matin même à l’eau de lessive, put voir, de ses yeux voir, ces gens aimables et satis­faits, épargnés par les horreurs de la guerre, penchés à leurs fenêtres, ces gens proprement mis, ces rares malades si bien soignés, ces repas corrects et ces portions de pain servis en gants de fil blanc dans des assiettes de porcelaine, ces affiches placardées à chaque coin de rue pour annoncer manifestations sportives, spectacle de cabaret artistique, théâtre, concert, voir ces ha­bitants de la ville s’égailler le soir après le tra­vail pour prendre l’air sur les bastions et les remparts de la forteresse, presque comme des touristes en croisière sur un transatlantique, un spectacle somme toute rassurant, que les Alle­mands, une fois la visite terminée, soit à des fins de propagande, soit pour légitimer à leurs yeux toute cette entreprise, fixèrent sur un film qui, comme le relate Adler, dit Austerlitz, en mars 1945, alors qu’une majorité des protagonistes n’étaient déjà plus de ce monde, fut encore agré­menté d’une musique populaire juive, et dont, semblerait-il, il se soit trouvé après la guerre, en zone d’occupation britannique, une copie que lui, Adler, dit Austerlitz, n’a toutefois jamais vue, et qui apparemment a aujourd’hui disparu. Pendant des mois, continua Austerlitz, m’adres­sant à l’Imperial War Museum et autres éta­blissements, j’ai tenté en vain de retrouver des traces de ce film, car, bien qu’avant de quitter Prague je sois encore monté à Theresienstadt et que j’aie étudié jusque dans sa moindre note la description rédigée par Adler avec le soin qu’on sait, il m’a été impossible de me replonger dans l’atmosphère du ghetto et de m’imaginer qu’Agáta, ma mère, ait pu à l’époque se trouver en cet endroit. Je ne cessais de penser que si seulement le film refaisait surface je pourrais peut-être voir, ou pour le moins avoir une idée de ce que cela avait été en réalité, et je me pre­nais constamment à songer que sans le moindre doute Agáta m’apparaissait, sous les traits d’une femme jeune, comparée à l’homme que j’étais devenu, parmi les clients à la terrasse du faux café, ou en vendeuse d’articles de mode, en train d’extraire précautionneusement une paire de gants d’un des tiroirs, ou encore en Olympia dans le spectacle des Contes d’Hoffmann, qui, ainsi que le relate Adler, a été représenté à Theresien­stadt dans le cadre de l’action d’embellissement. Je croyais également la voir, dit Austerlitz, marchant dans la rue en robe d’été et manteau de gabardine légère : seule, au milieu d’un groupe de flâneurs du ghetto, elle venait directement à ma rencontre et s’approchait pas à pas jusqu’à ce que pour finir j’eusse l’impression qu’elle sortait du film et se fondait en moi. Ce genre d’hallucinations explique que je me sois retrouvé dans un état d’extrême agitation le jour où l’Im­perial War Museum réussit, par l’intermédiaire des Archives fédérales de Berlin, à se procurer une copie sur cassette du film de Theresienstadt que je recherchais. Je me revois encore dans une des cabines vidéo du musée, dit Austerlitz, glissant la cassette de mes mains tremblantes dans la fente noire du magnétoscope, puis, sans que je sois en mesure d’enregistrer quoi que ce soit, regardant défiler sous mes yeux diverses scènes d’ouvriers au travail, à la forge devant l’âtre et l’enclume, dans l’atelier de poterie et de sculpture, dans la maroquinerie – succession in­cessante et insensée de gestes et de bruits, coups de marteau, tintements de pierres à aiguiser, grésillements de soudure, découpage d’empiè­cements, encollage, couture –, voyant surgir à la chaîne pour une fraction de seconde ces visa­ges étrangers, les ouvriers et les ouvrières sortir des baraquements, le travail fini, et traverser un terrain vague sous un ciel plein de nuages blancs et immobiles, des jeunes jouer au foot­ball dans la cour intérieure d’une caserne de­vant un public nombreux, massé en rangs serrés sous les arcades du rez-de-chaussée, du premier et du second étage, des hommes se douchant aux bains publics, des livres empruntés à la bibliothèque par des messieurs bien mis, un vé­ritable orchestre jouant un concert, et, à l’exté­rieur, au pied des remparts, dans les potagers baignés par la lumière de l’été, quelques dizai­nes de personnes occupées à ratisser les plates-bandes, à arroser les plants de tomates et de ha­ricots, à débarrasser les feuilles des choux des che­nilles de piérides, et ensuite, le soir venant, les gens installés sur des bancs devant leurs mai­sons, apparemment contents, les enfants à qui l’on permet encore de s’ébattre quelque temps, un homme lisant son livre, une femme discutant avec une voisine, d’autres tout simplement ap­puyées les bras croisés au rebord de leur fenê­tre, comme c’était naguère l’usage à la tombée du jour. Mais, dans un premier temps, aucune de ces images ne pénétrait mon cerveau, elles papillonnaient seulement devant mes yeux dans une sorte d’irritation continuelle, qui s’exaspéra encore lorsqu’à mon grand effroi il s’avéra que cette cassette berlinoise, ayant pour titre origi­nal Der Führer schenkt den Juden eine Stadt (Le Führer offre une ville aux Juifs), n’était qu’une compilation d’environ un quart d’heure dans la­quelle, à la différence de ce que j’avais espéré, Agáta n’apparaissait nulle part, ne pourrait ja­mais apparaître, aussi souvent que je visionne­rais le film et quels que soient les efforts que je ferais pour tenter de la reconnaître au milieu de ces visages fugitifs. L’impossibilité de fixer plus précisément mon regard sur ces images qui en quelque sorte disparaissaient aussitôt qu’elles avaient surgi, dit Austerlitz, m’incita finalement à me faire confectionner à partir du fragment de Theresienstadt une copie au ralenti étirant la durée à une heure entière, et de fait, dans ce document quatre fois plus long que depuis je n’ai cessé de me repasser, sont devenues visi­bles des choses et des personnes qui jusque-là m’étaient restées cachées. On avait maintenant l’impression que les hommes et les femmes des ateliers effectuaient leurs tâches en somnambu­les, tant il leur fallait de temps pour pousser l’aiguille, tant leurs paupières s’abaissaient lour­dement, tant étaient lents les mouvements de leurs lèvres et ceux de leurs yeux se levant vers la caméra. Ils marchaient moins qu’ils ne sem­blaient flotter, comme si désormais leurs pieds ne touchaient plus le sol.Les silhouettes des corps étaient devenues floues et leurs bords s’étaient effrangés, en particulier dans les scènes tournées en extérieur,  en pleine lumière, un peu comme les contours de la main humaine sur les fluographies et les électrographies réalisées à Paris par Louis Darget au tournant du siècle dernier. Les nombreuses défectuosités de la pellicule, que je n’avais guère remarquées auparavant, se di­luaient maintenant en plein milieu d’une image, l’effaçaient et faisaient naître des motifs blancs et lumineux éclaboussés de taches noires, qui me rappelaient des prises de vues aériennes du Grand Nord ou encore ce que l’on voit dans une goutte d’eau examinée au microscope. Mais le plus troublant, dans cette version au ralenti, c’étaient encore les bruits. Dans une brève sé­quence du début, où est montré le travail du fer chauffé au rouge et le ferrage d’un bœuf de trait dans la forge d’un maréchal-ferrant, la polka enjouée, composée par je ne sais quel compositeur autrichien d’opérettes, que l’on entend sur la bande-son de la copie berlinoise, est devenue une marche funèbre s’étirant de manière quasi grotesque, et les autres accompagnements mu­sicaux du film, parmi lesquels je n’ai réussi à identifier que le cancan de La Vie parisienne et le scherzo du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, évoluent eux aussi dans un monde que l’on qualifierait de chtonien, en des profondeurs tourmentantes, ainsi s’exprima Austerlitz, où jamais aucune voix humaine n’était descendue. Rien, du commentaire, n’est plus compréhensible. Là où dans la copie berlinoise, sur un ton frin­gant, en une suite de claironnements extirpés impérieusement du larynx, il était question de groupes d’intervention et de centuries qui, selon les besoins de l’heure, exécutaient les tâches les plus diverses et le cas échéant bénéficieraient d’une formation pour reconversion, de sorte que chacun, s’il le voulait, avait la possibilité de s’intégrer sans heurt dans le processus de travail, on ne percevait plus à présent, dit Aus­terlitz, qu’un grognement menaçant, comme je n’en avais entendu qu’une fois auparavant, il y a bien des années, un jour férié, sous la chaleur caniculaire d’un mois de mai au Jardin des plan­tes de Paris, alors que pris d’un malaise soudain je m’étais assis près d’une grande volière non loin du pavillon des fauves où, invisibles depuis l’endroit où j’étais et, songeai-je en cet instant, dit Austerlitz, privés de leur raison à force de captivité, les tigres et les lions, sans relâche, des heures durant, rugissaient leurs sombres plaintes. Oui, et puis il y a encore, poursuivit Auster­litz, vers la fin, la séquence relativement longue consacrée à la première d’une pièce de musique composée à Theresienstadt ; si je ne me trompe, il s’agit de l’Étude pour orchestre à cordes de Pavel Haas. Venant de l’arrière, le regard par­court d’abord la salle aux fenêtres grandes ouvertes, occupée par un grand nombre d’audi­teurs qui ne sont pas assis en rangs, comme d’ordinaire pour un concert, mais par quatre autour d’une table, comme dans une auberge, sur des chaises de style alpin sans doute confec­tionnées pour l’occasion dans la menuiserie du ghetto, avec un cœur découpé dans le dossier. Tout au long du concert, la caméra fixe en gros plan telle ou telle personne, entre autres un vieux monsieur dont la tête aux cheveux gris coupés court emplit la moitié droite de l’image, tandis que sur la moitié gauche, légèrement en retrait vers le bord supérieur, apparaît le visage d’une femme plutôt jeune, se détachant à peine de l’ombre noire qui l’entoure, ce qui explique que dans un premier temps je ne l’aie pas remarquée. Elle porte autour du cou, dit Austerlitz, un collier dont les trois rangs fins se distinguent à peine sur sa robe foncée à col montant, et une fleur blanche est piquée dans sa chevelure. Exac­tement comme les pâles souvenirs, et les rares autres indices qui me restent encore aujourd’hui, me permettent d’imaginer l’actrice Agáta, oui, c’est exactement à cela qu’elle ressemble, me dis-je, et je ne cesse de regarder ce visage qui m’est autant familier qu’étranger, dit Austerlitz, je rembobine la cassette, une fois, dix fois, et je vois le compteur dans le coin supérieur gauche de l’écran, les chiffres qui recouvrent une partie de son front, les minutes et les secondes, de 10:53 à 10:57, et les centièmes de seconde qui défi­lent, si vite qu’on ne peut ni les fixer ni les dé­chiffrer. Au début de cette année, poursuivit Austerlitz, qui comme souvent avait sombré tout en parlant dans une profonde absence, au début de cette année, dit-il enfin, renouant avec le fil du récit de sa vie, peu après notre dernière ren­contre, je suis allé une seconde fois à Prague, plusieurs jours de suite, aux Archives théâtrales pragoises de la Celetná, j’ai dépouillé les registres des an­nées 1938 et 1939 et là je suis tombé, au milieu des lettres, des dossiers individuels, des livrets de pro­grammes et des extraits de presse jaunis par le temps, sur le portrait photographique non lé­gendé d’une comédienne qui semblait corres­pondre à l’évanescent souvenir que j’ai de ma mère, et dans lequel Véra, qui auparavant avait longuement observé le visage de l’auditrice copié par mes soins à partir du film de Theresienstadt avant de l’écarter en faisant non de la tête, dans lequel Véra, donc, sans l’ombre d’un doute, comme elle le dit, reconnut Agáta telle qu’elle était à cette époque. […]”

W. G. Sebald

Austerlitz

Traduit de l'allemand par Patrick Charbonneau

Actes Sud, 2002

 

 

lundi, 24 mai 2010

Claude Louis-Combet

dvmyzuwa.gif« L’Abbé disait quelquefois que les ténèbres extérieures dont parle l’Écriture ne sont pas autre chose que les ténèbres intérieures et que la chute n’a jamais eu lieu hors de soi mais toujours en soi-même. Cette pensée me revient aujourd’hui tandis que je m’efforce de retrouver les sensations passées sans vouloir – car c’était bien ainsi que je les éprouvais – les dissocier du sens qu’elles révélaient. Mais alors, assurément, penché à mi-corps et proie du vide, je ne pensais pas, j’existais hors de tout pouvoir de parole, eût-elle été la plus intérieure. Les mots, fussent-ils nés de mon obscurité, ne m’atteignaient plus parce qu’il n’y avait plus de mots.

Aujourd’hui, et bien loin de toute cette aventure, j’en suis encore à me demander si cette absence de toute formulation – dans l’impossibilité où je me trouvais, entré dans le vide, de concevoir une pensée – était, en vérité, conquête ou défaite et si le Désert s’étendait, alors, comme la simple place des choses, hors de moi, ou n’était que la forme de mon esprit. En ce temps là, et comme avant et comme aujourd’hui, je me saisissais mal et n’avais aucun pouvoir d’analyse ni sur les situations, ni sur les événements, ni sur les êtres, ni sur moi-même. Je portais en moi comme un principe de confusion qui estompait les contours et multipliait les interférences à tel point que, sur la carte grattée de mon histoire, je perdais le sens des genres et des nombres, des règles et des exceptions et que, pour tout dire, je ne distinguais pas grand-chose en dehors de ma propre stupeur. Ainsi je me disais que, en mon absence (dans mon sommeil, par exemple), les choses alentour devaient être, selon toute vraisemblance, parfaitement claires. Je me figurais même qu’elles devaient exister avec une certaine joie et un certain dynamisme et que c’était seulement ma présence qui les alourdissait et les alentissait et faisait d’elles une masse confuse, à la fois dérisoire et écrasante, de réalités hors de raison et d’incertaine identité. Dès que j’ouvrais les yeux et, du coup, entrais dans le monde, l’indétermination régnait. Les lectures (du réel) s’enchevêtraient. Dès lors, toute assurance (sur le réel) me devenait impossible. J’avais beau  m’efforcer de m’accrocher aux mots pour adhérer à leur sens le plus obvie, je me rendais compte, rapidement, que c’était une tension inutile et je renonçais à toute tentative d’emprise verbale pour coïncider uniquement avec l’absence, avec le vide, avec le rien. »

Claude Louis-Combet

Marinus et Marina

Flammarion, coll. Textes dirigée par Bernard Noël, 1979

Rééd. José Corti, 2003

18:41 Publié dans Écrivains | Lien permanent

vendredi, 14 mai 2010

Laure

Petit carnet rouge (extraits)2973907947_ff2f2dbff1.jpg



Vendredi 6 mai 1938


Et à la fin cela revenait à écouter avec des airs de disciples fervents des histoires de propriétaires ou de cuisine ou de femmes de ménage.

Abaissement abjection, quitter leurs préoccupations, leurs mesquineries, leurs petits buts, leurs vues courtes, leur terre à terre immédiat et suivre ta voie [        ] la tienne, celle d’aucun « autre » être humain. Connais-tu une destinée semblable à la tienne ? NON. Moi seule ai vu et vois comme on peut voir : absolument et de si loin –


Lundi 9 mai


Se faire rare manquer un rendez-vous et s’arranger pour le revoir le surlendemain seulement en présence d’un de ses amis pour que les autres soient témoins de son trouble ; ce qu’elle vivrait seule ne compterait pas, elle a besoin de démontrer et tout de suite, même aux plus vulgaires, surtout aux plus vulgaires.


[…]


Lundi 16 mai


Si je ne communique pas je me laisse m’embrouiller – cette plante qui pourrit tout ce qui lui sert de support – la vie à deux vide de sa substance l’un des deux – n’être dominée par aucune peur, de ce qui avilit, rabaisse mais ce qui détruit tout en soi.


Mercredi 18 mai


– Vous aimez comme source claire, tout est altéré parce que retrouver la vie dans son intégrité dans sa totalité.


[…]


Mardi 24 mai


Entrer dans un monde fiction où tu joueras un rôle devant moi dans lequel tu m’assignes une place délimitée.


– Vie d’ermite pendant que vient ce qui est échange poésie et amical tu le vivras à Paris, ça non.


Jeudi 26 mai


– Quelque chose

sourd déborde

les écluses craquent

douleur plus de douleur

la renaissance de la vie


– Plus rien de cette ardente passion ?

et cette affreuse inquiétude

et Lui


Non = rien

douleur

pas de douleur

immobilité

le silence dans ton corps

silence las de douleur

de tout en toi.


Samedi 28 mai


– et puis un jour le mouvement restreint et puis libre

vie physique

le corps comme la plante

la plante la terre

comme s’il s’implantait dans la terre par le mouvement, retrouvant force de pesanteur.

Corps détaché de toutes les lois physiques. De toutes ces impressions celle-ci est-elle bouillante ou glacée, que vous dirais-je ?

Plus de cris de douleurs ?


Jeudi 2 juin


– Versez l’eau bouillante

et puis posez la glace

je ne sens plus rien, rien

enfoncez vos épines dans la chair


– où est ma jambe ?

peut-être pendue dans les

branches de cet arbre

là où les pigeons font l’amour.


– Ton corps c’est la Loi

tout vient apres

Rien n’est plus heureux que cette renaissance

dans ton corps plus grave



Dimanche 5 juin


Vous n’imaginez pas quelle           assez maligne cela peut être pour moi

Cette fois tous les ponts sont bien coupés : que peuvent comprendre à ma vie ceux qui se donnent des airs de tremper dans tous les complots, d’éventer les secrets profonds de rires gras comme au promenoir de vaudevilles, rires gras et rentrés, de prendre des petits airs.


[…]


Laure

Écrits retrouvés

Préface de Jérôme Peignot

Coll . Comme, Les Cahiers des brisants, 1987

19:59 Publié dans Écrivains | Lien permanent

dimanche, 09 mai 2010

Laure

Laure.jpg

Un fragment de texte érotique

« Que la vie primitive donne aux êtres la possibilité de l’extase. ».

– décision du crime : « Ses yeux étaient comme des étoiles, on se serait cru à l’église ».

– Le crime accompli : la vengeance et l’amour, sang et sperme.

– « nous sommes au sommet de la montagne », « la montagne nous écrase ».

– rapidité d’un « roman policier », les sentiments et l’analyse psychologique.

– êtres humains, en chair et en os

– continuer

oui : il le faut pour moi et les autres,

pour éclaircir le malentendu

dire tout,

arrêt subit et reprise

sous une autre forme

d’un journal rétrospectif.

* * *

Dernier poème

Je l’ai vue

Je l’ai vue – cette fois je l’ai vue

où ? à la limite de l’aube

et de la nuit

l’aube du jardin

la nuit de la chambre

avec un sourire qui craque

une patience d’ange

elle m’attend

Et je le sais bien

Puis d’une voix lointaine

elle m’a dit

Ah mais non

Tu ne deviendras pas folle

Entends-tu, tu ne te conduiras pas comme cela,

Tu feras ceci et cela. Elle parlait sans que je comprenne plus rien

Je la suivais malgré moi

Dans un froufrou de soie une robe à traîne avec beaucoup de volants qui rebondissaient sur chaque marche.

elle a disparu

brillante bruissante

par un escalier étroit

et délabré

En haut

c’était le rayon d’hommes, des milliers de vêtements

Une pièce toujours fermée, surchauffée

Seule présente vivante

elle

elle parcourait les espaces vides entre les mannequins

portant tous son masque

Laure (Colette Peignot), Écrits

Texte établi par Jérôme Peignot et le collectif Change

Jean-Jacques Pauvert, 1977, rééd., 1985

16:31 Publié dans Écrivains | Lien permanent

dimanche, 02 mai 2010

Georges Bataille

G Bataille. la littérature et le mal 1.jpg« Le doute m’angoisse sans relâche. Que signifie l’illumination ? de quelque nature qu’elle soit ? même si l’éclat du soleil m’aveuglait intérieurement et m’embrasait ? Un peu plus, un peu moins de lumière ne change rien ; de toute façon, solaire ou non, l’homme n’est que l’homme : n’être que l’homme, ne pas sortir de là ; c’est l’étouffement, la lourde ignorance, l’intolérable.

 

“J’enseigne l’art de tourner l’angoisse en délice”, “glorifier” : tout le sens de ce livre. L’âpreté en moi, le “malheur”, n’est que la condition. Mais l’angoisse qui tourne au délice est encore l’angoisse ; ce n’est pas le délice, pas l’espoir, c’est l’angoisse, qui fait mal et peut-être décompose. Qui ne “meurt” pas de n’être qu’un homme ne sera jamais qu’un homme. »

 

Georges Bataille, l’Expérience intérieure,

Gallimard, 1943, revu en 1954,

rééd. Coll. Tel n° 23

et in Œuvres complètes volume 5, Somme athéologique I

 

Georges Bataille, entretien avec Pierre Desgraupes à propos de la Littérature et le mal © ina

16:38 Publié dans Écrivains | Lien permanent

samedi, 24 avril 2010

Louis-René des Forêts

desforets.jpg

« Si la honte le fait se retourner la nuit,

Chercher le sommeil pour cacher son visage

C’est qu’il voit avec les yeux de la conscience

Celui qu’on disait un garçon intraitable

Revenir juger l'homme qui l’a trahi.

Plutôt plaider coupable qu’en guise de défense

Se prévaloir d'une sagesse acquise.

 

Le chemin qui va d’hier à aujourd’hui

Semble obscur parfois et si plein de détours

Qu’il n'est guère aisé de s’y reconnaître

Non plus que d’en justifier le parcours

Auprès d'un enfant qui le commence à peine.

 

Il a beau trembler chaque nuit davantage,

Le cœur n'a pas perdu sa jeune fierté.

Oublie ses défaillances, pardonne-lui

D’avoir tant de mal à battre sans avoir peur

De l’ennemi qui est dans la place et le guette.

 

Que vienne le jour l’en délivrer, qu’il vienne

Adoucir ce regard d’ange justicier

Où se reflète sa sainte colère d’autrefois

Tournée contre soi infidèle à l’enfance

Et déjà soumis avant même de se rendre. »

 

Louis-René des Forêts

Poèmes de Samuel Wood

Fata Morgana, 1988

 

18:39 Publié dans Écrivains | Lien permanent

dimanche, 11 avril 2010

Fernando Pessoa

fernando-pessoa.jpg« Je ne sais qui je suis, ni quelle âme est la mienne.

Quand je parle avec sincérité, je ne sais quelle est cette sincérité. Je suis diversement différent d’un moi dont je ne sais s’il existe.

J’éprouve des croyances que je n’ai pas. Je fais mes délices de désirs qui me répugnent. Ma perpétuelle attention à moi-même me signale perpétuellement des trahisons de mon âme envers un caractère que je ne possède peut-être pas, et qu’elle ne juge pas non plus être mien.

Je me sens multiple.

Je suis comme une pièce garnie de miroirs innombrables et fantastiques, déformant en reflets factices une réalité centrale unique, qui ne se trouve en aucun d’eux et se retrouve en tous.

Tel le panthéiste qui se sent astre, vague et fleur, je me sens être plusieurs. Je me sens vivre en moi des vies étrangères, incomplètement, comme si mon être participait de tous les hommes, mais incomplètement de chacun, et s’individualisait en une somme de non-moi, synthétisés en un moi purement pastiche. »

 

Fernando Pessoa, Un singulier regard

Traduit du portugais par Françoise Laye

Christian Bourgois, 2005, rééd. Coll. Titres n° 45, 2007

11:56 Publié dans Écrivains | Lien permanent

mercredi, 24 mars 2010

Serge Sautreau

Serge Sautreau.jpgSerge Sautreau est né le 16 octobre 1943 à Mailly-la-Ville dans l’Yonne. Il est mort le 18 mars 2010. Il a co-dirigé avec Jean-Christophe Bailly la revue Fin de siècle et la Collection froide. Avec Bernard Noël, André Velter et Jean-Louis Clavé la collection et la revue Nulle Part aux Cahiers des Brisants.
Il a publié (entre autres) avec André Velter, Aïsha (Gallimard, 1966) avec Jean-Christophe Bailly, Yves Buin et André Velter, un des livres cultes des années 70, De la déception pure, manifeste froid (10/18, 1973), Abalochas (avec des dessins d’Antoni Taulé et une peinture de Wilfredo Lam, chez Pierre Bordas et fils,1981) La Séance des 71 (Gallimard, 2000), Nicoléon (L’Atelier des Brisants, 2005)…
Il a traduit Adonis et Sayd Bahodine Majrouh.
Ce soir Bernard Noël qui était son ami dédiera sa lecture à la DRAC Aquitaine à la mémoire de ce poète important et trop peu lu.
La photo fut prise lors d’une lecture de Serge au Château de Bonaguil en 1985 – au second plan son ami, poète et éditeur, Jean-Louis Clavé – où j’ai reçu pendant tout un été des êtres qui m’étaient chers et dont le travail m’accompagne encore.
Mes pensées vers et pour sa compagne.


« La dérive sans frein de la pensée, de la possibilité – toujours oblitérée – de la pensée, voici, en fin de présent, ce que l’activité humaine globale ne cesse de tuer socialement en chaque individu. Je te devine sourire. Tu es montée aux branches d’un pommier, et, en bas, tes amies s’affolent un peu. Il y a de quoi s’inquiéter avec plus de précision qu’au sujet des vicissitudes du progrès et des pollutions en chaîne. Tu as abandonné la lecture de cette lettre à la phrase précédente, décidée soudain à aller contempler les falaises proches. Y aura-t-il un goéland blessé qui tombera, comme une feuille morte, comme une feuille blanche, comme une image, jusqu’à devenir invisible sous la neige des mots ? L’oisiveté totale n’« existe » pas – exactement pas plus que la fausse immobilité des pierres, ou que l’acte gratuit – et je pourrais imaginer de m’en prendre à ce qui, dans tout processus d’activité engendre des distorsions en chaîne de la pensée jusqu’à faire de celle-ci l’esclave de son possible. J’établirais alors comment ce possible de la pensée, à toujours être socialement rejeté, différé, devient effectivement possibilité réussie de l’esclavage – et les différents aspects de tout ce qui constitue le travail, je les mettrais systématiquement en cause en tant que principes et manifestations d’inertie du possible. Mais je me moque de L’INERTIE du travail. »

« Paris le 4 novembre 1973 » in Hors, Christian Bourgois, Coll. Foide, 1976

« Tu n’es pas tes pensées
tu es ce qui les capte
tu es le filtre que tu fais
ni capt ni rapt
le passage des pensées qui baignent l’univers
elles passent
passage des passages
cols
goulots d’étranglement
épreuves sans épreuve

la
pensée
est ce qui passe
tu n’es pas les pensées
tu n’es pas la pensée
tu la passes
tu passes »

« lumière blanche au Salang » in le Gai désastre, Christian Bourgois, 1980



« Tu entends les syllabes s’ouvrir. Tu entends le déchirement réversible. Tu entends ? ouvrir le frein. Laisse le fil sauter de la spirale du moulinet ouvert. Tu mors. Ne ferre pas. De grandes rumeurs ont lieu sur les boulevards, là-bas, très loin (très près), au centre, dans la circulation de »

L’autre page, Seghers, coll. Froide, 1973, rééd. Les cahiers des Brisants, 1987

« Je ne goûterai jamais la chair de l’Ombre Rouge. J’affirme pourtant qu’elle doit être mieux que succulente, dotée de vertus et de propriétés insoupçonnées. Mais c’est ainsi : on ne tue pas, on ne tuera jamais un Ombre Rouge. Son œil est plus profond que celui d’un homme. Je tremble, Monsieur, devant ce qu’il a à dire, et ce qu’il tait. »

« L’Ombre rouge » in Après vous mon cher Gœtz, L’Atelier des Brisants, 2001

18:04 Publié dans Écrivains | Lien permanent

jeudi, 18 mars 2010

Valérie Rouzeau

Rouzeau.jpeg« Ne plus tenir debout quelquefois tu disais.
Depuis quoi j’ai rêvé que je te relevais que je te relevais et que tu retombais.
Dans la pièce la plus froide tu te serais cassé.
Quand bien même je t’aurais mis debout et tenu aux épaules et parlé à l’oreille apporté des lilas ça n’aurait pas marché.
D’ailleurs je t’ai pleuré dessus ça ne t’a pas remué ni quand j’ai pris ta main dans mes mains bonnes à rien ni rien.
Tu te serais cassé.
Trêve d’éternité. »


Valérie Rouzeau, Pas revoir

L’idée bleue, 1999,

rééd.Coll. La petite vermillon,la Table ronde, 2010

 

Photo : Valérie Rouzeau, hommage à Hélène Mohone, librairie Olympique, Bordeaux, avril 2008

16:46 Publié dans Écrivains | Lien permanent

dimanche, 07 mars 2010

Claude Esteban

Dans le fleuve


CE.jpg« Un homme, d’avoir tant souffert, s’est jeté dans le fleuve, et ce fut, puisqu’il s’agissait de Robert Schumann, une manière pour les autres, non pas de l’entendre mieux, mais de s’émouvoir. Peut-être que ce geste, ce dernier geste avant de disparaître, signifiait comme un appel. Mais rien ne put s’interposer, ni l’amour d’une femme, ni la grandeur de ce qu’il avait écrit. Et nous, qui venons si tard, comment faire pour le soutenir tout un moment, comment l’arracher à cette nuit, à ce flot, à ce désastre ? Aimer les morts qui sont plus nobles que nous, c'est nous donner encore une sorte d’excuse et nous enorgueillir absurdement d’être là. Où sont-ils, ces maîtres de notre âme ? Nous écoutons ce qu’ils nous ont laissé, des signes qui nous traversent, qui nous illuminent, mais eux, qui les firent surgir de leur malheur, où vont-ils ? C'est le soir, c’est un soir de ce même hiver, et je crois que je ne suis pas seul puisque je me retrouve dans la voix d’un violon et que je sais que c’est un peu de la grâce de Schumann qui m’habite, mais c’est vrai que je suis toujours moi, et que ma détresse ou mon désarroi, peut-être aussi ma confiance secrète, ce privilège d’être là et de ne pas mourir, je les dois à cette immense douleur devant laquelle je demeure démuni, rien d'autre en vérité qu’un spectateur qui passe. Et que cette substance mystérieuse de la mort me pénètre, je n’y puis rien changer. Comme ils demeurent seuls, les témoins sublimes de leur défaite, comme ils sont nus. Un accord, deux notes qui se rejoignent, et soudain l’espace les écartèle, c'est un peu de moi qui renonce à mourir, et qui va mourir là-bas, dans le mouvoir atroce du fleuve. »


Claude Esteban
Janvier, février, mars (pages)
Farrago, 1999

13:37 Publié dans Écrivains | Lien permanent